sam.

03

sept.

2011

Dieu est-il keynésien?

 En voilà une question intéressante.

 

Plus intéressante en tout cas que le journal de 20H de Marie Drucker du 25 août 2011. Ce soir là, l’animatrice, le regard noir, subjuguée d’avance par la bombe journalistique qu’elle s’apprêtait à lâcher, nous informait en live (accrochez vous bien) de l’évolution de la dette publique française depuis 18h… le jour même ! Ecoutez plutôt : « Vous découvrez à quelle vitesse se creuse la dette…[…] 36 millions d’euros de plus en 2h… !! » Effectivement Marie, c’est énorme ; mais quel est ton propos dis-nous ? Certainement nous expliquer en quoi consiste cette dette, quelle est sa structure, à quoi sert-elle, et puis qui la détient dans le monde ? Non ?

 

Non. C’est juste pour dire un chiffre : 1 685 310 000 000 euros de dette publique. C’est vrai que comparé aux 1071 euros du smicard devant son poste, c’est du spectacle.

Bon mais alors, tâchons de répondre à cette première question que nous déclinerons ensuite : le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est-il keynésien ? En d’autres termes, Dieu le Père recommanda-t-il la pratique du déficit aux Hébreux après que Moïse les eut libéré de Pharaon ? Ainsi tenterons nous d’en déduire le vote du Tout Puissant, dans un parlement donné, s’il était aujourd’hui député et se voyait proposer l’austérité à la grecque ou encore la « règle d’Or » à l’allemande.

 

D’abord, Dieu est amour, et il n’a qu’une seule « règle d’Or » :

 

« Ainsi, tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous,

Faites-le vous-mêmes pour eux: voilà la loi et les Prophètes. »(1) 

 

Son corolaire que voici : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît », nous donne un petit aperçu de la pensée divine concernant la construction européenne telle qu’elle se fait aujourd’hui.

 

J’en veux pour preuve ce petit exercice :

 

Supposons un instant que Dieu soit grec : soucieux du bien être et de l’unité de son peuple, il observe avec rage les indicateurs de croissance du PIB national (encore -4.5% pour 2011)(2), tout comme l’abjecte politique de privatisations du rail, des aéroports et des ports du Pirée et de Salonique(3), « Nom d’une tour de Babel -dira-t-il, il me semble que l’injustice saute aux yeux de tous… Il faut briser ces chaînes de dette illégitime qui nous asservissent, et faire défaut ». Peut-être même ajoutera-t-il : « Comme autrefois nous quittâmes l’Egypte, il faudra bien que nous quittions l’Euro afin de regagner compétitivité et indépendance. Nous devons retrouver notre souveraineté économique, et vite !»

Dans un style tout à fait moderne, Dieu a touché juste : la prééminence de la finance, des agences de notations et des banquiers sur le politique est pour son peuple devenue intolérable tant elle pèse sur les conditions de vie des plus démunis et menacent le système institutionnel dans son ensemble.

 

Le Divin,-je le rappelle pour les plus mécréants d’entre vous-, s’était dès l’Exode, parfaitement rendu compte que l’économie n’était pas une science « mécanique » mais plutôt une organisation « éthique »(4), au service d’un meilleur fonctionnement de la société des Hommes.

Ecoutons le qui parle à son peuple, une fois venu le temps des récoltes :

 

« Chacun doit ramasser ce qui lui est nécessaire. […]Quelques uns en ramassent plus, d’autres en ramassent moins. […] Celui qui en a plus n’a pas trop à manger. Celui qui en a moins ne manque pas de nourriture. Chacun a pris ce qui lui était nécessaire. »(5) 

 

Conscient que les sociétés sont souveraines et doivent pouvoir choisir leur destin comme elles l’entendent, le Seigneur nous réaffirmait sa bonne parole par l’intermédiaire de son messager Saint Alexis de Tocqueville 34 siècles plus tard : les sociétés démocratiques, sont construites sur une « égalité imaginaire »(6), tout autant que sur l’égalité de droit qui, seule, n’empêche pas l’existence d’inégalités sociales.

 

« Quand l'inégalité est la loi commune d'une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l'oeil. Quand tout est à peu prés de niveau, les moindres le blessent »(7).

 

Gare aux démocraties, donc, dans lesquelles une rupture de cet imaginaire se produirait. Pierre Rosanvallon rappelle que si l’idée démocratique repose sur l’idée d’un « monde des semblables»(7bis), (le tutoiement obligatoire entre les citoyens révolutionnaires de 1789 en est un bon exemple), ce fondement est aujourd’hui menacé par l’impossibilité nouvelle de concilier l’imaginaire d’égalité et de dignité avec la réalité, tant les écarts de revenus, de positions et de mobilités selon les citoyens sont immenses. En devenant grec, Dieu s’est rendu compte de l’insolence de certains de ses fils. Il a vu chez eux l’or et l’argent se perdre dans les limbes de la futilité, refuser partage et civisme ; un instant même, il a cru revivre l’épisode du veau d’Or au mont Sinaï qui valut aux Hébreux une douloureuse volée de bois vert. 

 

Dieu et la dette

   

Dieu peut-il être objectif lorsqu’il parle de dette ?

 

Les Saintes écritures sont à ce propos tout à fait contradictoires. Du moins leurs interprétations. D’un côté la tradition chrétienne dure, peu encline à tolérer les usuriers, « inhumains » selon le mot de Saint Basile, et devant être condamnés à l’Enfer chez Dante encore au 13ème siècle(7). De l’autre une vision plus pragmatique chez les franciscains ou chez les juifs pour qui le prêt usurier se considère comme partie intégrante de la Tsekada (Justice). Maïmonide rend compte en ces termes du degré suprême de charité :

 

[…] soutenir la personne qui s’est effondrée, soit par un don, soit par un prêt, soit en s’associant avec elle, soit en lui fournissant un travail, de sorte de l’affermir suffisamment pour qu’elle n’ait plus besoin de demander l’assistance d’autrui. »(8)

 

Le Seigneur a-t-il hésité entre ces interprétations ? La question est épineuse. Quoi qu’il en soit, nous admettrons qu’au fur est à mesure que les économies modernes sont nées, le Pape, représentant légal catholique de Dieu sur terre a su transmettre des paroles d’un genre nouveau, plus attachées à la question sociale qu’à celle de la dette, trop théorique, dépassée. Ecoutons Léon XIII, dans sa célèbre encyclique Rerum Novarum de 1891 : « 

 

« D’une manière générale, que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère, et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines »(9)

 

Dieu a donc tranché ! L’usure se fera, mais se fera au service des pauvres. La dette ni bonne ni mauvaise en soi : tout dépend des conditions de prêt et des objectifs économiques et sociaux de sa contraction. Il me semble que dorénavant, trois éléments fondamentaux sont réunis. Résumons : la dette doit pouvoir être pratiquée sur un territoire donné selon les besoins, à des conditions dignes, et participer à l’amélioration du bien être de tous et en particulier des plus déshérités.

 

 

Ainsi la dette sera-t-elle justifiée :

 

  1. De manière conjoncturelle afin de venir en aide aux plus démunis lorsque la situation économique l’exige.

Dans la Genèse, Pharaon, inquiet de ne pas trouver sens à un rêve récurrent dans lequel il voit successivement « sept beaux épis bien remplis sur une même tige. Ensuite, sept épis secs brulés… »(10), convoque Joseph, esclave Hébreux, à travers qui c’est Dieu qui parle :

Il faudra « [prendre] un cinquième des richesses du pays pendant les sept années de richesse […] De cette façon l’Egypte aura des réserves pour les sept années de famine. ». (11)

C’est extraordinaire : le premier New Deal ne date pas de 1933, mais bien de 1700 avant le Christ. (12)

 

    2.  De manière structurelle afin de préparer l’avenir du peuple en investissant dans la recherche, l’éducation, les infrastructures et la santé, dont les dépenses sont étalées dans le temps et sont une condition de richesse et de bien être futurs.

Le Seigneur, très méfiant quant à l’idée d’amasser sans but des richesses, s’est en revanche toujours soucié de l’avenir de sa création, l’Homme, face à l’adversité, dans sa lutte contre les éléments ou contre les illusions humaine ; Oui ou non Noé avait-il développé un savoir faire lorsqu’il a bâti son arche ? Oui ou non Joseph sut-il organiser le stockage et la redistribution des récoltes d’Egypte ? Dieu n’a-t-il point enseigné l’importance des talents de chacun par lesquels l’homme reconnaissant est en mesure d’agir ?(13)

 

Nous approchons du but. Nos deux postulats de dette étant vérifiés, ajoutons à cela son engagement personnel sur le cas grec, le positionnement économique du Seigneur est clair me semble-t-il : Dieu est un économiste que Marie Drucker, si toutefois elle daignait l’inviter à la place d’Elie Cohen, qualifierait d’hétérodoxe. Pour d’autres, il serait un naïf, un moraliste, un original. Pour Jean Marc Sylvestre, un fou communiste.

Dieu sauve l'arène

Je termine : que pourrait bien penser Dieu de la dette grecque, ou de la dette française d’ailleurs, accumulée depuis ces années. Il se demanderait certainement si nos emprunts ont rempli les critères énoncés plus haut ? La réponse est nuancée. Oui lorsque les stabilisateurs automatiques ont creusé le déficit afin d’aider les plus touchés par le chômage et la précarité. Non, lorsque l’on constate que le déficit est d’abord un moyen de ne pas augmenter les impôts sur les classes les plus aisées du pays ; non lorsque le budget Recherche et Développement en France a relativement baissé entre 2002 (2.23% du PIB) et 2007 (2.07%)(14), avant de timidement remonter ensuite et à la faveur de la crise qui a réduit le PIB ; non, cent fois non, lorsque 20 points (15) de cette dette sont dus au sauvetage in extremis d’un système bancaire au bord du gouffre et dont l’arrogance aujourd’hui n’a d’égale que la lâcheté de nos dirigeants, incapables de remettre la main sur ce pilier de l’économie qu’est le crédit.

 

Faut-il payer la dette accumulée ?

 

Les difficultés grecques ont révélé au grand jour les différences structurelles entre les différentes économies européennes en termes de productivité et de positionnement sur le marché mondial. Dans les conditions actuelles, il est clair que la Grèce ne pourra pas payer sa dette sans prendre le risque de bouleversements sociaux et institutionnels. Par ailleurs, que la dette s’accroisse parce que les taux d’intérêts grimpent est intolérable. En nous intéressant à l’avis du Père sur la question, il est apparu que la dette ne peut être confondue avec la prédation des puissants. Cette partie là de la dette ne doit pas être payée. Pour le reste, l’exemple islandais nous montre qu’il est fort possible de dire à ses créanciers : «je ne vous paierai pas, ou alors, moins, et puis vous patienterez… ». La population perd bien ses emplois et ses acquis sociaux : est-il si improbable que le capital perde parfois ?

Dieu n’a pas vu l’Homme beaucoup changer depuis toutes ces années. Il sait combien ses passions sont violentes et égoïstes. Il sait également qu’il est parfois capable de grandes choses. Si l’organisation des systèmes financier et bancaire dans le monde autorisent de plus en plus, par l’absence de règles et de contrôle démocratique, l’expression généralisée de la cupidité et même sa glorification, les peuples ont le devoir de dire stop. La dette est un détonateur. Dans tous les pays du monde s’exerce un chantage insolent des plus aisés et des grandes multinationales sur les taxes, sur les salaires et les protections sociales. A leur service, il y a ces fameuses agences de notations qui sanctionnent telle ou telle politique, trop sociale, trop démocratique, le FMI, l’OMC… Il y a surtout une idéologie dominante : le néolibéralisme, horizon supposément indépassable de notre siècle. Il y a enfin, la passivité politique, la terrible inertie des structures de pouvoir politiques et médiatiques, en Europe et en France, incapable de penser une alternative ou de laisser la place au débat. Il faut que les gens, usés par la journée de boulot, puissent gentiment se « vider le cerveau » devant le spectacle permanent qui nous conduit au désastre, faute de penser sereinement l’économie. La dette, si elle est remboursée, le sera par les plus riches ou par le peuple. C’est un combat ! Pas une question d’experts. Le problème de la dette, c’est d’abord que nous ne sommes plus maitres de nos dépenses, de nos politiques sociales ou de nos investissements.

 

Le temple démocratique est sacré dès lors qu’il représente le peuple dans sa diversité, informé et conscient des choix qui s’offrent à lui. Aujourd’hui les marchands ont saccagé le temple, réduit à ne refléter qu’une vision monolithique de l’avenir, coincé entre ouverture à outrance et adaptation à ce monde qui nous dépasse, synonyme de régression sociale et économique. Il faut chasser les marchands du temple.

                                                                                                                     Frederichlist

Bibliographie

(1)    Evangile selon Matthieu (7.12)

(2)    AFP Publié le 26/08/2011

(3)    http://www.senat.fr/rap/r10-645/r10-6457.html : article intitulé : "Sur la crise économique et financière en Grèce. Sous titre : "l'Ambitieux programme de privatisations". 

(4)    Je me réfère à cet article passionnant de "Aux origines bibliques de l'économie normative" de Jean-Paul Maréchal, maître de conférences en
science économique à l’université Rennes 2 Haute-Bretagne : disponible sur http://www.ecologie-et politique.info/IMG/pdf/29_Aux_origines_bibliques_de_l_economie_normative.pdf

(5)    Exode (16.16/18)

(6)    « L’opinion publique les rapproche du commun niveau et crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire, en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions » De la Démocratie en Amérique.

(7)    "Aux origines bibliques de l'économie normative" – Jean-Paul Maréchal.

(7bis) Cours de Pierre Rosanvallon au Collège de France : Qu'est ce qu'une société démocratique. Libre sur : http://www.college-de-france.fr, cours du 27 janvier 2010.

(8)    Idem.

(9)    Léon XIII, Rerum novarum (15 mai 1891), dans Condition des ouvriers et restauration sociale, Pierre Téqui Éditeur, Paris, p. 20. Cité par Jean Paul Maréchal.

(10)Genèse (41.22)

(11)Genèse (41.36)

(12)Sur le site binliquest.org sont détaillées les dates historiques du temps biblique. Le tableau indique que Joseph est né en -1740 environ. La bible (Genèse 41.46) dit qu’il a 30 ans lorsque Pharaon le nomme. -1700 est un chiffre approximatif.

(13)Référence à la parabole des Talents, ou des Trois serviteurs dans Matthieu (XXV.14-30). L’interprétation est libre.

(14)http://cisad.adc.education.fr/reperes/public/chiffres/internat/default.htm (chiffres du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

(15)Depuis 2007, la dette publique française est passée de 64.2% du PIB à 84.5% en mars 2011 (INSEE). Soit une augmentation de 20 points en 4 ans.

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Commentaires : 2
  • #1

    Marion Gonidec (lundi, 21 mai 2012 10:57)

    Si Keynes a existé,
    Et que Dieu existe,
    Alors la possibilité d'un dieu keynésien est effective.

    Mais l'existence de Dieu est plus que remise en question Messieurs.

    Jesus en revanche est un ami des hétérodoxes. Son calcul coût/avantage "je monte, je monte pas sur la croix?" laisse à désirer.

    Poutous,

    Marion Gonidec

  • #2

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