mar.

25

oct.

2011

Le partage de la valeur ajoutée

Robert Doisneau
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La crise dans laquelle nous sommes plongés, nous contraint à modifier le système économique où nous évoluons. Keynes observait à son époque que « les vices marquants du monde économique dans lequel nous vivons sont l’incapacité à assurer le plein emploi et le caractère arbitraire et inéquitable de la répartition de la fortune et des revenus ». Son analyse signifie que le retour à la croissance économique et donc au plein emploi doit s'accompagner d'une politique de répartition des richesses.

 

Dans cette optique le partage de la valeur ajoutée est une question cruciale puisque, selon l'INSEE, elle mesure l'ensemble du revenu généré chaque année par l'activité productive. Il s'agit alors de déterminer la place occupée par les salaires et d'en analyser l'évolution.

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Benoît Hamon avait lancé la première banderille en affirmant que : « en trente ans, la part de la richesse produite, qui est passée de la rémunération du travail à la rémunération du capital, surtout les dividendes, c'est 10 points de PIB1

 

Le rapport du Directeur de l'INSEE Jean-Philippe Cottis, commandé en 2009 par le Président de la République, indique que la croissance de la part du travail dans la valeur ajoutée en France se distingue en plusieurs phases. Une phase de relative stabilité entre 1949 et le premier choc pétrolier de 1973, suivie d'une phase d'augmentation jusqu'au tournant de la rigueur de 1983 et d'une phase de baisse jusqu'à la fin des années 1980. Depuis cette période on assiste à une stabilisation du partage de la valeur ajoutée.

 

Une analyse plus poussée nous amène à remettre en cause les analyses de MM. Hamon et Cottis qui sont pourtant en contradiction.

 

Si dans l'absolu la phrase de Benoît Hamon est vraie (la rémunération du travail a perdu 8,07 points de PIB entre 1982 (75,64% de la VA) et 2007 (67,57%)), on peut reprocher au porte parole du PS une certaine forme de manipulation statistique. En effet il prend un point haut au lieu de se baser sur une tendance ou une moyenne plus représentative de la réalité historique (la moyenne depuis 1949 est de 70,15). Vous me direz que c'est de bonne guerre, mais faire de la politique nécessite une honnêteté intellectuelle parfaite.

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Passons au rapport de Monsieur Cottis. Le directeur de l'INSEE voit une relative stabilité entre 1949 et 1973. C'est en partie vrai car il importe de constater que les deux premières années ont permis de voir la rémunération du travail augmenter d'environ 3 points de PIB soit une augmentation de 4,45%, ce qui n'est pas négligeable. Ensuite il est clair qu'une relative stabilité peut être constatée (variation comprise entre 69,00 en 1960 et 72,53 en 1963).

 

Une phase de forte progression est ensuite relevée entre 1973 et 1983 (hausse de 5,59 points de PIB), en raison de la culture de hausse des salaires des 30 glorieuses combinée à une croissance de la valeur ajoutée qui ne peut suivre ce rythme.

 

Pour juguler cette hausse, nos « amis » Fabius et Delors mettent en place d'une politique de désindexation des salaires sur les prix, qui contribue à une baisse de la part du travail dans la valeur ajoutée (de 8,9 points de PIB). C'est ici que se situe la faille dans le raisonnement de ce rapport de l'INSEE, car là où Monsieur Cottis voit un mouvement inverse au phénomène de hausse précédent, nous constatons une baisse supérieure de 3,31 points. Ces 3 points de perte sèche ne seront jamais récupérés par les travailleurs puisque la période récente a donné lieu à une stabilisation de la part du travail dans la valeur ajoutée. Et c'est précisément là que le bât blesse puisqu'il nous manque actuellement 3 points de PIB pour atteindre la moyenne de longue période calculée entre 1949 et 2007 (70,15).

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La question qui se pose est donc de déterminer quel est le niveau optimal de partage de la valeur ajoutée. Frédéric Lordon s'est attaché à y répondre2. Il admet que la délimitation est difficile à établir afin de conserver un niveau de consommation suffisant sans rogner trop fortement sur le taux de profit qui risquerait alors de pénaliser l'investissement. Néanmoins il se mouille et donne une estimation autour de 72%. Il précise cependant que ce niveau est un minimum, particulièrement lorsque les entreprises adoptent une politique d'investissement frileuse consistant à rémunérer grassement les actionnaires plutôt qu'à investir dans l'économie réelle (Exemple: Vivendi3, France Telecom4 ou Total5 qui offrent des taux de rémunération respectifs de 8,97%, 10,62% et 6,13% à leurs actionnaires). Enfin, il explique que l'ensemble des salariés sont soumis à la pression actionnariale et à son « diktat » d'une rentabilité forte à court terme. Cela se comprend facilement pour les entreprises cotées en bourse puisque la rémunération des PDG est fonction des performances financières. Mais c'est également le cas pour des entreprises non cotées via des phénomènes de « private equity », où un investisseur achète l'entreprise dans l'unique but de réaliser une plus-value rapide en dégageant une rentabilité à court terme (« le presse citron »). La pression de la rentabilité à court terme est également mise sur les fournisseurs de l'ensemble de ces entreprises afin de dégager un maximum de profit qui pourra remonter directement dans la poche de l'actionnaire de l'entreprise cliente. Vive la mondialisation! Vivent les gagnants! A bas les perdants!

 

En effectuant des comparaisons internationales, on s'aperçoit cependant que la France résiste plutôt bien, notamment par rapport à un pays comme l'Allemagne6, où une baisse constante est observée depuis plusieurs années. A l'heure où l'ensemble des médias louent le modèle Allemand, il est important de noter que les travailleurs d'outre-rhin occupent une part de plus en plus faible dans la valeur ajoutée au profit des actionnaires.

 

L'argument majeur invoqué pour expliquer cette tendance est sans surprise: recul du pouvoir de négociation des salariés en raison d'une concurrence accrue et de la montée du chômage. Le chantage à la délocalisation fonctionne à plein régime pour faire accepter aux salariés des régressions sociales.

  
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Mais revenons à nos moutons, le simple fait de voir la part du travail au sein de la valeur ajoutée stagner de 3 points de PIB en dessous de sa moyenne de longue période nécessite des explications notamment au regard du sentiment généralisé de stagnation du pouvoir d'achat. C'est ici qu'intervient la notion de « salaire différé ». La part du travail dans la valeur ajoutée inclut les salaires mais également les cotisations sociales à la charge de l'employeur. Ce sont ces dernières qui sont considérées comme des « salaires différés » puisqu'elles bénéficieront plus tard au salarié ou à ses ayants droits par l'intermédiaire de prestations sociales ou de retraite. L'explosion de ces dépenses en raison du vieillissement de la population aurait eu un impact proportionnel sur les cotisations sociales au détriment du salaire immédiat.

 

Pas convaincus? Il semble également que la croissance des effectifs salariés se soit fait majoritairement en faveur d'emplois faiblement rémunérés ayant eu un impact direct sur le salaire moyen et donc sur le sentiment de stagnation du pouvoir d'achat.

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Mais comment peut-on expliquer la relative stabilité de la part du travail dans la valeur ajoutée en France alors qu'elle baisse dans la plupart des autres pays occidentaux? L'explication réside également dans une inégalité de répartition. Le rapport de l'INSEE précise que « le salaire médian a pu se sentir tout à la fois distancé par les plus hauts salaires et rattrapé par les salaires les plus faibles ». Ainsi une évolution rapide chez le pour cent les mieux rémunérés est constatée.

 

Cette théorie est approfondie par Jacques Sapir dans son livre « La Démondialisation », puisqu'il estime que de nombreux versements qui étaient effectués sous forme de capital le sont dorénavant sous forme de salaire. Jacques Sapir donne à ce phénomène le terme de salarisation. Ces parts de profit, distribuées de manière fictive sous forme de salaire, modifient sensiblement le partage de la valeur ajoutée et la répartition des salaires, puisque la salarisation est très utilisée dans le milieu de la finance et dans la rémunération des dirigeants d'entreprise.

 

Au delà de la répartition de la valeur ajoutée, le problème sous-jacent reste celui de la répartition des richesses. Lorsque l'on sait qu'en France, les 20% des ménages les plus riches ont en moyenne un taux d'épargne de 35% contre un taux d'épargne négatif7 pour les 20% des ménages les plus pauvres. A bon entendeur...

 

Theux

 

Les articles pour continuer :

 

  1. Présidentielle : pourquoi les français vont-ils se tirer une balle dans le pied?
  2. Jacques Sapir chez Calvi : la mascarade
  3. La Gauche pour de bon...

 

 

Sources:

1http://www.liberation.fr/economie/0101320157-partage-salaire-profit-la-gauche-s-enlise

2http://blog.mondediplo.net/2009-02-25-Le-paradoxe-de-la-part-salariale

3http://www.boursorama.com/cours.phtml?symbole=1rPVIV

4http://www.boursorama.com/cours.phtml?symbole=1rPFTE

5http://www.boursorama.com/cours.phtml?symbole=1rPFP

6Jacques Sapir, La démondialisation p.72, Editions le Seuil

7http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1265

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Commentaires : 6
  • #1

    Jacquôt (vendredi, 28 octobre 2011 00:47)

    Ah oui, quelle est la part des salaires dans la valeur ajoutée allemande?
    Jolies photos.


    Ciao

  • #2

    Theux (vendredi, 28 octobre 2011 14:01)

    Bonjour Jacquôt,

    Selon Jacques Sapir, la part des salaires dans la valeur ajoutée allemande est de 58% ("La démondialisation" page 72). Pour lui, cette baisse de 7 points de la part du travail est à la fois liée à la hausse des profits et au remplacement du "made in Germany" par le "made by Germany".
    Amicalement

  • #3

    gidmoz (vendredi, 18 novembre 2011 22:25)

    Chaque échange crée de la richesse pour le vendeur ET de la richesse pour l'acheteur. Sinon, l'un des renoncerait à l'échange. cette richesse créé est la plus-value de l'échange. L'échange de travail contre salaire est un exemple bien connu. Le salarié vend son travail. L'employeur l'achète.

    La micro-économie nous enseigne que la répartition de cette plus-value entre acheteur et vendeur dépend des angles respectifs de la courbe de l'offre et de la courbe de la demande.

    Graphiquement, on représente la courbe de l'offre de force de travail(ici salariés). On représente la courbe de la demande de travailleurs(ici employeur).

    La courbe de l'offre monte. La courbe de la demande diminue. Elles se croisent au point d'équilibre. C'est l'angle d'intersection qui nous donne la répartition de la plus-value entre employeur et salarié.

  • #4

    lgz11 (vendredi, 27 avril 2012 02:58)

    Sans discuter la validité des chiffres statistiques, il est incontestable que le ratio salaire/profit a partout diminué depuis la néolibéralisation de l'économie mondiale initiée dès les années 1980-1985.

    Mais le problème, pour les pays développés, et notamment pour ceux situés dans l'Europe de l'Occident, tient à deux choses : a) la fin du communisme en 1989 et l'intégration subséquente de pays à faible niveau de vie dans le giron de l'économie capitaliste ; b) la délocalisation dans ces pays, et dans d'autres (Chine, Inde, Turquie, Brésil, etc.) d'unités de production qui autrefois étaient installées dans les pays d'Europe de l'Occident.

    Or contre cela, l'Europe ne peut rien faire, sauf à élever des barrières aux frontières au nom du dumping salarial, social, et environnemental pratiqué par ces pays.

    Soyons clair : ce sont les multinationales qui ont imposé à ces pays leur condition, au moment d'installer chez eux, les unités de production. ET non l'inverse.

    Idem, aujourd'hui, quand Arcelor Mittal s'installe en Europe. Ce groupe impose ses règles, en tant que premier conglomérat de la sidérurgie, aux responsables politiques des pays concernés, au moment de conserver des usines en vie, ou en développer d’autres, sur le sol de l'Europe de l'Ouest, dans le domaine de la sidérurgie.

    ****

    Il est donc faux, à partir de là, de supposer que c'est la finance qui dicte ses lois à l'industrie. La finance n'a ici d'importance que parce qu'elle incarne le néolibéralisme à l'échelle mondiale.

    Ceci dit, quand les grands groupes industriels (dans l'agroalimentaire, la chimie, la pharmacie, la sidérurgie, la métallurgie, le bâtiment, etc., etc.) sont des grandes compagnies multinationales, ce sont elles qui dictent les règles du jeu.

    S'ajoute à cela, c'est vrai, un management imbécile qui, par les temps qui courent, privilégie le court terme au long terme. Ce qui revient à dire que les dirigeants se paient des bonus en pillant - pour les plus escrocs d'entre eux - les richesses des entreprises qu'ils dirigent (quitte à les mettre en faillite et à les faire secourir ensuite par l'Etat) ; ou en misant, autre variante, uniquement sur la plus-value boursière du titre de l'entreprise dont ils se veulent être les restructurateurs au nom d'un profit qui ressemble de plus en plus, désormais, à une rente prélevée sur les salaires des travailleurs (comme le soulignait Karl Marx dans ses écrits) qu’a un véritable profit (au sens schumpétérien du terme - c’est-à-dire fondé sur les innovations).

    ****

    A part cela, la théorie actuelle selon laquelle c’est le capital financier qui domine le capital réel, est juste à première vue, en ce sens que le PIB annuel de tous les pays, une fois additionné, ne représente qu’entre 2 et 10% du chiffre d'affaire boursier annuel. Ce qui prouve que la bourse est devenu un casino.

    Mais là encore, il ne faut pas se tromper sur la vraie donne actuelle.

    Cette donne, quelle est-elle?
    Elle suit une loi historique (le problème, avec les économistes actuels, est qu’ils ne comprennent rien à l’Histoire) qui, dans le domaine économique, se veut être la suivante : tous les peuples, avant d'avoir dominé le monde, étaient des nations sans culture et sans moyen financier.

    Reste que ces peuples ont eu pour eux d'avoir, à l’époque, des niveaux de vie si bas, que la moindre importation de capital et de technologie venue d'ailleurs, va les propulser, en peu de temps, vers les sommets (toutes choses que l’on peut observer, aujourd'hui, avec les pays émergents, et notamment ceux du BRIC).

    Or ces pays-là ne vont pas tarder, à poursuivre sur leur lancée, à être les principaux créanciers des pays développés (ce qui est déjà le cas de la Chine vis-à-vis des USA).

    Cela revient à dire que l'épargne permettrant d'acquérir la dette souveraine des pays du premier monde, viendra de plus en plus des pays émergents, puisque ceux-là seuls ont des PIB en croissance, et ceux-là seuls ont des balances commerciales excédentaires.

    Le reste, Mesdames et Messieurs, n'est que littérature, et notamment les bouffonneries de ceux qui croient qu'on peut faire de l'argent uniquement en transformant la bourse en casino.

    Si cette théorie là est valable à court terme, à long terme elle ne vaut pas pipette puisque seules gouvernent, dans la durée, les conditions associées à l'économie réelle.







  • #5

    clgz11 (vendredi, 27 avril 2012 03:00)

    rectificatif : mon pseudo est clgz11, et non lgz11

  • #6

    Laurent (mercredi, 26 septembre 2012 21:14)

    Fine info dude