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20

nov.

2011

Le commerce contre les Peuples

La Nation est la grande oubliée de la théorie économique héritée d'Adam Smith. Dans son oeuvre magistrale système national d'économie politique (1841), Friedrich List développe cette idée selon laquelle en fondant leurs théories de la division du travail autant que du commerce international, les héritiers de l'école dominante, depuis Jean-Baptiste Say et Ricardo, ont considéré comme établis les trois assertions que voici :

     -que le commerce entre les hommes participe au bien de l'Humanité toute entière.

    -que l'accumulation de biens en valeur se confond avec un accroissement des richesses productives.

   -que le libre échange vaut mieux que la protection et ce de manière universelle.

 

Et qu'ils se sont trompés.

 

Cent soixante dix années après sa parution, on ne peut être qu'admiratif devant la contemporanéité de l'ouvrage. Le libre échange ne fut que l'expression d'une puissance et d'un intérêt, de la Hanse à la surpuissante Angleterre de fer au 19ème siècle, des Etats-Unis à la Chine. Au delà de la théorie universaliste de l'Ecole (1), List s'instruit des réalités nationales, des trajectoires diverses que l'Histoire des peuples nous enseigne : lorsqu'il faut grandir, persister dans sa richesse ou s'élever plus haut encore dans le bien être et dans les arts, la Nation n'est jamais qu'une simple somme d'individus, de « bons pères de familles » capables par leur bon sens égoïste de faire l'intérêt de tous (2); la Nation incarne le destin supérieur des Hommes qui l'habitent et doit être capable de protéger ses intérêts futurs, afin de progresser pour ne pas décliner. Que le monde s'enrichisse c'est une gloire ; mais qu'un seul pays décline en ce monde et alors pour son peuple, c'est une misère.

 

Le commerce est bon pour l'Humanité. Montesquieu dans « l'Esprit des lois » au chapitre du commerce écrit: « l'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent mutuellement dépendante.[...] toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels. » Partant de là, Adam Smith pense le monde de manière uniforme, le commerce comme fin ultime des hommes. Et c'est justement ce que conteste List : l'enrichissement matériel de l'Humanité n'explique ni ne peut justifier pourquoi certaines nations s'appauvrissent et déclinent. L'Humanité n'existe pas en ce sens qu'elle fait l'économie des classes, des intérêts, valeurs et idéaux qui mènent les peuples et les individus bien au delà du simple partage d'une planète que nous avons en commun. L’acuité avec laquelle ce constat est fait trouve écho de façon surprenante aujourd'hui : la Grande Bretagne que l'on sache n'a pas fait sa Révolution Industrielle sur des bons sentiments. Plutôt, elle préféra protéger ses marchés contre la concurrence Hollandaise et Hanséatique, puis contre celle des producteurs lainiers de l'Inde dont elle fit couler l'industrie naissante. Qui peut croire sérieusement que les émergents ont autre chose pour vocation que l'amélioration des conditions de vie de LEUR population, et accessoirement un accroissement de LEUR puissance (3).

 

Mine de charbon dans le Kent
Mine de charbon dans le Kent

La dépendance industrielle – ajoutons-y la dépendance financière – est tout sauf neutre. L'impasse sur le développement de certaines branches productives se paye en termes de subordination politique, économique et d'efficacité globale de la division du travail au sein même d'une nation. L'industrie charbon puis sidérurgique ne fut elle pas une condition fondamentale du « décollage» des grands pays au 19ème. Qui soutiendra que la spécialisation agricole d'un pays aux dépends du charbon et du rail eût été intelligente et stratégique. On pourra arguer que cette antagonisme agriculture/industrie n'est plus actuel. Pourtant la « primarisation » fut bien le choix fait par l'Argentine ou le Chili ces 30 dernières années (4), laissant naïvement le secteur industriel prospérer au Brésil. La France ou la Grande Bretagne ne se sont-elles point résignées à la tertiarisation de leurs économies ? Enfin, le drame persistant des économies agricoles et ouvertes de l'Afrique n'est il point la preuve d'une incapacité libérale à articuler correctement la Nation et les intérêts particuliers des Peuples avec le commerce. Au cœur de la Théorie Ricardienne, il y a la spécialisation, et donc l'abandon de pans entiers moins productifs. Pour List, la cohérence national justifie – c'est une question de survie – le maintien sur le territoire de tous les secteurs stratégiques de productions qui au minimum doivent alimenter le marché intérieur, à l'abri de tarifs douaniers. Vouloir acheter moins cher ailleurs, abandonner l'idée de produire soi même, quel qu'en soit le prix de départ est une faute grave qui repose sur l'illusion court termiste de l'enrichissement matériel. List écrit: « la richesse des anglais ressemble à celle d'un père de famille laborieux et économe. Par ses dépenses et par son luxe [l'Espagne] fera peut-être envie pendant quelques temps plus que [l'Angleterre] ; mais entre ses mains la richesse ne sert qu'à des prodigalités, qu'aux jouissances du moments, tandis que l'autre y voit surtout un moyen d'assurer l'existence morale et matérielle de sa plus lointaine prostérité »...(5)

Colbert
Colbert

 

En reprenant la division smithienne du travail au sein de la « fabrique d'épingle » (6), List suggère que celle çi, loin de se limiter aux entreprises, vaut également à l'échelle du territoire politique unifié que représente la Nation. Pour quelles raisons? Parce que la division – et cela vaut d'autant plus que celle-çi est aboutie – repose sur l'efficacité et la sécurité de toutes les branches qui réaliseront un produit et donc tous les produits. S'il manque de l'acier à un pays, il s'en trouvera ainsi pénalisé au moindre choc extérieur, guerre, inflation, problèmes commerciaux et politiques, pénuries... Au delà de ces considérations calamiteuses, la production locale entraîne par sa diversité et ses interpénétrations avec les autres branches de production des besoins qui s'auto-alimentent. Plus la production est diverse et complexe, plus elle entraînera d'autres secteurs autour d'elle, d'autres besoins alimentaires, culturels et de service (pour parler en termes contemporains). Faire l'impasse sur certains secteurs dans les biens de consommation et de haute technologie, c'est réduire cette diversité économique, et réduire les interactions. C'est se condamner à n'être producteur que de certains biens pour lesquels -pense-t-on- nous posséderons toujours un avantage comparatif. C'est se condamner à dépendre toujours plus de l'extérieur dans nos approvisionnements, dans nos achats et ventes et surtout dans nos choix politiques. C'est subordonner une partie considérable de son commerce à de grands leaders qui de leur poids écrasent en contrebas tout un tissu de PME sous traitantes. C'est enfin baisser les bras quant aux potentiels créatif et productif de son pays et de ses entrepreneurs qui, même avec la meilleur volonté du monde, resteront incapables d'être compétitifs dans leurs domaines respectifs s'il ne sont pas protégés.

 

L'Espagne coloniale du 16ème siècle était immensémment riche. Pareille à un millionnaire rentier de ses mines américaines, elle fit venir de partout dans le monde les produits des plus raffinés, sans que la création d'un système commercial et entrepreneurial ne pût permettre un quelconque investissement pour la richesse avenir. Dans ce cas précis comme dans tant d'autres exemples, de l'Italie à la Hanse, le déclin fut inévitable, faute de stratégie commerciale et de lutte politique contre la dépendance étrangère. La richesse éphémère de l'accumulation n'occulta qu'un temps l'incapacité à produire : quand il n'y eut plus d'or ou d'argent péruvien pour venir renflouer les caisses artificiellement, le pays n'eut plus rien à vendre, et donc plus rien à acheter. Le système répressif et l'Inquisition jouèrent également un rôle déterminant dans ce malheureux déclin. Mais malheureux, pas pour tout le monde. Face à la moribonde Espagne se forgeaient dans l'ombre les puissances à venir anglaises et françaises bien à l'abri de tarifs douaniers prohibitifs, des Actes de Navigation de 1651 et du « génial Colbert »(7). Protectionnisme contre libre échange ou l'ambition contre la naiveté ; le pragmatisme contre le dogmatisme.

Boston Tea Party : la soirée du 16 au 17 décembre 1773
Boston Tea Party : la soirée du 16 au 17 décembre 1773

 

La finalité historique sur laquelle reposent les politiques économiques et institutionnelles de la France ces 40 dernières années est claire : le renforcement de toutes les dépendances que nous avons avec l'extérieur, au nom d'une, soit-disant, efficacité économique individuelle, analysée au travers du Consommateur, dans sa capacité à accumuler toujours plus de confort matériel au plus bas prix. La contrepartie non prise en compte de cet engagement total dans le désordre commercial du monde est celle-ci : notre Nation s'affaiblit, en même temps que l'opulence matérielle nous le voile. Piégées par le système économique qu'elles ont elles-même appelé de leurs vœux durant tant d'années, les élites politiques libérales d'Europe et des Etats-Unis sont en passe de le faire payer très cher à leurs peuples. Bien plus que les chinois ou les brésiliens, les grands gagnants du libre échange généralisé, sont un petit nombre : les détenteurs de capitaux et les firmes multinationales qui par le chantage aux salaires, aux taxes et aux acquis qu'elles exercent sur les Etats, ont mondialisé les problèmes économiques et sociaux alors même que l'exercice démocratique ne trouve d'aboutissement concret et efficace que dans le cadre national. La séparation artificielle entre efficacité politique et efficacité économique est un leurre : le protectionnisme fut pour toutes les grandes nations industrielles une des conditions fondamentale de l'élévation ou de la persistance

Les italiens, les hanséates, les portugais ou espagnols faute de ne s'être protégé, le payèrent très cher. L'Afrique le paye depuis toujours. Les Etats Unis d'Amérique naquirent et prospérèrent dès lors qu'ils purent produire chez eux des articles manufacturés. L'Angleterre, en effet, interdisait alors à ses colonies de lui exporter autre chose que des matières premières. Cet interdit fut à l'origine de la guerre d'indépendance de 1775. Il n'y a jamais de fatalité : celui qui veut produire chez lui, quelles qu'en soient les raisons DOIT pouvoir le faire. Il en va de la sauvegarde des intérêts du peuple au sein de sa nation ; le choix d'extravertir son économie doit rester subordonné aux exigences démocratiques de nos sociétés.

Le Zollverein, l'Union douanière allemande de 1834
Le Zollverein, l'Union douanière allemande de 1834

Car ce que notre époque confond, - et List le vit sans mal en son temps- c'est la liberté civile, les droits fondamentaux avec la liberté commerciale. Si la liberté politique de circuler et d'échanger au sein d'un territoire national bénéficie toujours aux citoyens, la liberté totale du commerce extérieur peut conduire à l'asservissement (8). La puissance est un balancier. Elle augmente et parfois décline au gré du temps et de certaines contingences du monde. Mais elle dépend surtout de la capacité des gouvernements à promouvoir le bien être de leurs populations par la meilleure organisation économique et politique possible. C'est la grande leçon de List : il est toujours possible d'attendre l'avènement d'un monde sans frontières, ni guerres et transformé en un unique marché cohérent. Mais il semble sage en attendant de ne pas trop compter sur les autres peuples pour ses affaires intérieures. Ainsi le système douanier n'est-il qu'« une conséquence naturelle de la tendance des peuples à chercher des garanties de leur conservation et de leur prospérité ou à établir leur prépondérance ». (9)

 

Nationaliste, belliciste ou encore théoricien de la politique autarcique du IIIème Reich, les inepties qui courent sur List sont d'une vulgarité sans nom. Indigné par la faiblesse des royaumes allemands face à la puissance de l'Angleterre, il vit dans l'établissement de douanes nationales le moyen de prospérer sans être écrasé par le plus fort, le seul moyen de faire progresser la liberté, les arts et la culture des peuples sans trahir ses différences. Il vit que le développement économique était distinct selon l'avancement et les ambitions des nations et qu'en cela l'économie devait toujours se trouver au service de la Politique ; que la cohérence nationale du tissu productif était bien supérieure à l'enrichissement matériel et rapide des individus, que l'intérêt d'un homme ne faisait pas celui d'une Nation. A l'universalisme de Say et de Ricardo, au service des Etats les plus puissants, il voulut penser le particularisme, seul capable de se mettre au service des individus. Artisan de l'unité allemande à partir de l'Union douanière de 1834 (Zollverein), et rapporteur respecté aux Etats-Unis comme en France -il rédigea une grande partie du système national à Paris – il fut un citoyen cosmopolite et partout attaché aux intérêts particuliers de ses patries d'accueil. L'exergue de l'ouvrage est sans appel : Et la patrie, et l'Humanité.

 

Frederichlist 

 

Les articles pour continuer :

 

  1. Le libéralisme économique a-t-il enfanté Hitler?
  2. Vous n'avez pas voulu du mark, vous avez eu l'euro!
  3. La Gauche pour de bon...
  4. La Tiers Mondialisation de la planète (B.Conte)
  5. La partage de la valeur ajoutée

 

(1)L'Ecole : List définit ainsi l'école de pensée héritée de Smith : les « classiques » qu'il nomme Ecole cosmopolite parce qu'elle pense l'Humanité, quand l'économie politique cherche la voie particulière qu'une Nation doit emprunter pour accéder au bien être

(2)Ce que l'on appelle communément « la main invisible du marché ».

(3)« Une nation, comme un individu, n'a pas d'intérêts plus chers que les siens propres. La Russie n'est pas chargée de la prospérité de l'Allemagne. Que l'Allemagne s'occupe de l'Allemagne et le Russie de la Russie. » (page 205)

(4)Pierre Salama : L’Argentine piégée par l’ultra-libéralisme

http://webu2.upmf-grenoble.fr/regulation/Argentine/Textes/Salama.pdf

 

(5) page 168

(6)Exemple bien connu développé parA Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776. (texte : http://www.caute.lautre.net/spip.php?article179)

(7)« En France nous voyons les manufactures, la libre circulation au dedans, le commerce extérieur, les pêcheries, la marine marchande et militaire, en un mot tous les attributs d’une nation grande, puissante et riche, que l’Angleterre n’avait réussi à acquérir que par des siècles d’efforts, surgir en quelques années, comme par enchantement, à la voix d’un grand génie, mais disparaître plus promptement encore sous la main de fer du fanatisme religieux et du despotisme. » (page 226)

(8)«Car, si les restrictions mises au commerce intérieur ne sont que dans très-peu de cas compatibles avec la liberté individuelle des citoyens, en matière de commerce extérieur le plus haut degré de liberté individuelle s'accorde avec de grandes restrictions. Il se peut même que l'extrême liberté du commerce extérieur ait pour conséquence la servitude nationale, comme nous le montrerons plus tard par l'exemple de la Pologne. »  (page 120).

(9)page 98

 

 

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Commentaires : 7
  • #1

    Trubli (lundi, 21 novembre 2011 00:31)

    La liberté de commercer avec l'étranger doit être limitée par quelques gardes-fous.
    De l'autre côté le protectionnisme peut être une régression lorsque cela ne sert qu'à protéger quelques propriétaires et que les entreprises nationales se reposent sur cette protection, ne cherchant plus à améliorer leurs produits.

  • #2

    Myrtille (lundi, 21 novembre 2011 09:32)

    List explique clairement que la baisse progressive des tarifs douaniers permet à la puissance public de protéger ses producteurs contre "l'indolence", effectivement.
    On peut également faire en sorte de créer un marché protégé en s'assurant qu'il soit très concurrentiel afin d'assurer l'innovation et la baisse des prix.

  • #3

    Vincent (samedi, 03 décembre 2011 11:07)

    D'accord avec vous Myrtille. Quoi de plus anti-concurrenciel que le système économique mondialisé actuel ? Le néolibéralisme a pervertir des principes de base du libéralisme en se trompant d'adversaire. Au lieu de promouvoir la concurrence loyale et saine, il a combattu l'Etat, qui n'avait pourtant pas tant d'impact que cela. L'Etatisme existe toujours. Il est simplement privé aujourd'hui.
    On remarque que le néolibéralisme mis en place à partir des années 70 voulait lutter contre l'Etat. Or l'Etat doit depuis de plus en plus être le correcteur social des conséquences du néolibéralisme et du libre échangisme (délocalisation et cie).
    Friedrich List avait bien compris que le libre échange devait être un horizon uniquement pour des pays aux standards économiques équivalents. Plutôt que de courir après un chimérique marché mondial, il vaudrait mieux construire des marchés régionaux ou continentaux constitués par des pays de même niveau de développement et séparés entre eux par des barrières douanières.

  • #4

    Marek (mercredi, 11 juillet 2012 00:21)

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