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23

nov.

2011

Bienvenue dans le modèle chinois

Pour nombre d' « Ayatollahs » de la pensée unique, la Chine est au monde ce que l'Allemagne est à l'Europe, un exemple à suivre obligatoirement pour qui ne souhaite pas tomber dans une régression de sa civilisation. Sur le papier les chiffres sont éloquents. La Chine est la seconde économie au monde et l'ensemble des « experts » lui promettent déjà la première place. Son rang de 1er exportateur mondial lui permet de générer des excédents importants qui contribuent à en faire le « banquier » du monde, elle, qui en est déjà « l'usine ». Et pourtant ce système comporte des dysfonctionnements intolérables. Voyage au cœur du modèle chinois...

 

Le modèle chinois s'est construit sur des exportations performantes basées sur des coûts faibles et sur une monnaie dévaluée. La progression de l'économie chinoise s'est faite au détriment de ses travailleurs, qui ont dû accepter une faible rémunération et des conditions de travail difficiles. Cette politique a créé d'importants déséquilibres au niveau mondial. Les économies occidentales, principales clientes de la Chine, se sont endettées à un niveau de moins en moins supportable. Les cures d'austérité, qui se propagent dans les pays occidentaux, ont assombri les perspectives chinoises. En effet un indicateur inquiète les investisseurs sur la capacité du pays à encaisser le choc d'un ralentissement économique mondial. Il s’agit du PMI (Purchase Manager’s Index ou indice des responsables d’achats), qui mesure la performance économique. D’après la Banque HSBC, le PMI est tombé en Juillet 2011 sous la barre des 50 points pour atteindre 49.3, ce qui indique une contraction de l’activité.

 

Pour y remédier, le gouvernement chinois s'est fixé des objectifs en matière de rééquilibrage économique. Le premier d'entre-eux est de relancer la croissance interne et de restructurer un environnement géopolitique où les inégalités augmentent. Dans ce but, un pouvoir d’achat suffisant doit être assuré à la population en octroyant une augmentation généralisée des salaires.

Le second paramètre pour dynamiser la demande consisterait à rendre la confiance aux consommateurs, actuellement instable dans un environnement incertain. Cette confiance repose notamment sur une maîtrise de l’inflation, souhaitée par le gouverneur Zhou Xiaochuan de la Banque populaire de Chine (la banque centrale du pays).

 

Pour ne pas paralyser le marché, des mesures ont été prises pour stabiliser les prix à la consommation. L’indice des prix à la consommation (IPC) en Septembre 2011 était à 6,1 %1. L’inflation, facteur d’instabilité sociale, persiste à un niveau élevé du fait de l’augmentation des prix des biens primaires, des coûts de production et des risques de catastrophes naturelles. Le gouvernement souhaite soutenir les petites et moyennes entreprises et ajuster son système de subventions aux plus nécessiteux.

Le second objectif présenté cette année par le Premier ministre Wen Jiabao est d’améliorer le bien-être du peuple. Il souhaite garantir une stabilité sociale et une meilleure qualité de vie pour les travailleurs. Ce dernier objectif semble très difficile à tenir.

 

Le pouvoir chinois veut renforcer l’arsenal juridique du territoire afin d’apporter des conditions de travail et de vie décentes aux travailleurs. Cependant il se heurte aux lobbys fixés par des groupes industriels puissants, qui affichent des productivités « surprenantes ». La clé de leur réussite repose sur leur capital humain qui fabrique, à des cadences infernales, des produits destinés en grande partie aux pays occidentaux. Les petites « mains » chinoises n’ont pour la plupart pas de sécurité sociale, pas de garanties syndicales, et ne sont pas en mesure de revendiquer l'amélioration de conditions de travail très difficiles. Alors que la durée hebdomadaire légale du travail en Chine est de 48 heures, les ouvriers cumulent des heures supplémentaires non majorées et non conventionnées. Un grand nombre n’a jamais vu son contrat de travail. Bienvenue dans le modèle chinois, où la seconde économie mondiale offre du sang et des larmes à ses travailleurs.

 

Naturellement face à ces situations les tensions s’aiguisent, ce qui inquiète les nouveaux investisseurs étrangers et par ricochet les dirigeants chinois. En effet, les entrepreneurs qui choisissent de s’internationaliser sur ce territoire pour bénéficier « d'un dumping social » basé sur une main d’œuvre abondante et bon marché risquent de payer les frais de la montée en puissance des revendications et de l’anxiété des travailleurs. La misère humaine ne s'exploite pas indéfiniment...

 

Les dirigeants chinois sont confrontés à une autre difficulté majeure qui est le développement inégal de leur territoire. Afin d'éviter un exode trop massif des zones les moins dynamiques vers celles ayant la plus forte activité économique, la Chine a créé un système offrant des perspectives d’évolution très différentes en fonction de la terre d’origine des travailleurs.

L’expansion économique s'est essentiellement concentrée sur les régions côtières à l'image de la province du Guangdong, qui est la plus riche de Chine et dont l'activité, issue principalement des secteurs secondaire et tertiaire, contribue à 12 % de la richesse nationale.

Les habitants de la Chine continentale, plus défavorisée, migrent vers les régions côtières pour bénéficier de salaires plus importants2.

Le problème est que les habitants des zones agricoles ne peuvent prétendre aux mêmes droits sociaux que les citadins. On les appelle les Mingong, au nombre de 250 millions environ. A cause du système des hukou, ils restent rattachés à leur région d’origine et ne peuvent pas bénéficier du titre urbain. Le hukou est un livret de résidence qui indique quelle est la famille de chaque individu et son lieu de naissance, en distinguant ruraux et citadins. Chaque chinois est à jamais relié à son habitation d'origine.

 

 

Il est très difficile pour le détenteur d'un hukou agricole d'obtenir une assignation de résidence non rurale lui assurant les avantages d’un résident urbain. Un tel système génère de profondes inégalités puisqu'un paysan qui souhaite travailler en ville ne pourra, par exemple, ni conduire ses enfants à l’école ni bénéficier d'un accès aux soins3.

Le système des hukou, issu de pratiques ancestrales4, est généralement administré par des conservateurs peu ouverts à la critique comme l'a montré l'épisode « Zhang Hong ». Ce dernier, rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire économique Jingji Guancha Bao, a été est démis de ses fonctions, suiteà la rédaction d'un texte réclamant la suppression du Hukou.

 

 

Cependant certains travailleurs ruraux restent favorables à ce système qui leur permet de conserver un lopin de terre sur leur espace agricole d’origine, lorsqu’ils migrent vers les villes. Ce lopin génère un revenu supplémentaire pour le travailleur, qui a fait le sacrifice de quitter sa famille pour trouver un emploi mieux rémunéré. Toutefois les désagréments de ce système sont criants puisqu'ils contraignent parfois les travailleurs ruraux à dormir sur leur lieu de travail, après des journées passées à supporter les fumées toxiques des machines et à subir les insultes des dirigeants, dès qu'ils quittent les yeux de leur poste de travail. Voici le prix à payer pour survire sur un espace aussi inégalitaire.

 

Malheureusement, les inégalités ne se confinent pas aux droits entre citoyens mais touche également les salaires. A titre d’exemple le revenu mensuel par habitant en euros enregistré au second semestre 2011, dans les régions côtières telles que Shandong, Jiangsu, Shanghai, Zhejiang, Fujian et Guangdong oscille entre 430 et 650 euros. Si l’on se positionne à l’intérieur des terres, où le secteur agricole prédomine, sur des zones telles que Qinghai, Xinjiang, Gansu ou le Tibet, le revenu mensuel par habitant se situe entre 282 et 321 euros. Si on prend les extrêmes des espaces urbains et agricoles, on enregistre un différentiel de 368 euros, soit deux fois le salaire en 2010 d’un travailleur migrant qui a accumulé huit à dix heures de travail quotidien, six jours sur sept, dans la société Foxconn, sous traitant de matériel électronique. Cette dernière a fait l’objet de nombreux scandales à la sortie de l’Ipad 1 de la firme Apple.

 

Apple. Le leader mondial des nouvelles technologies. L'entreprise dont certains « puristes » affirment qu'elle leur a redonné goût à la vie. Ces éloges démesurées sont elles justifiées ? Peut-être. Il n'en reste pas moins que la filière coordonnée par la firme ne doit pas être passée sous silence. Nombre de sous-traitants d’Apple sont des entreprises chinoises qui exploitent des salariés démunis de pouvoir de négociation envers leurs dirigeants. Foxconn, la société taïwanaise principalement implantée en Chine employant localement 420 000 ouvriers est connue pour imposer des conditions de travail extrêmes. La firme Apple fait mine ne pas s’intéresser aux techniques de management de son sous-traitant, dont elle est pourtant la première responsable56. Apple préfère mettre en avant les efforts réalisés par cette ville-usine pour l’environnement, image de marque oblige. Lorsque l’on tape Foxconn sur le moteur de recherche Google, on retrouve en première page une vidéo qui présente « l’enfer du décor de la high-tech ». La situation est telle, que l’encyclopédie en ligne Wikipédia consacre plusieurs paragraphes aux conditions de travail désastreuses de Foxconn et référence le nombre de suicides intervenus depuis des années. En 2011, les suicides seraient de l’ordre de 10 selon l’entreprise, un chiffre difficilement vérifiable quand on sait qu’aucun journaliste ne peut pénétrer dans les locaux. Il ne semble pas falloir rester longtemps dans l’usine pour atteindre un niveau de stress poussant au suicide. La pause hebdomadaire n’est que de dix minutes et un retard d'un quart d’heure conduit à la porte de sortie. Trouver réconfort auprès de ses collègues est impossible puisqu'il est interdit de parler. Dans quels buts ces sacrifices sont-ils réalisés ? Respecter un quota de production surélevée, qui non atteint conduit à des retenues salariales.

On peut être rassuré quand on lit un article en ligne du magazine Le Point7 qui précise que « la direction a demandé aux employés de s'engager par écrit à ne pas attenter à leurs jours et à accepter un traitement psychiatrique ». De toute façon, ce problème sera rapidement enrayé avec la mise en place de filets qui seront « tendus autour des bâtiments pour dissuader les sauts dans le vide. ». Pourquoi lutter contre les suicides par une politique managériale plus souple et plus coûteuse en énergie alors qu’un investissement dans du matériel de trapézistes suffit ? Les dirigeants de France Telecom devraient lorgner du côté de la Chine, on y trouve de bonnes idées...

 

Les cas d’entreprises similaires à Foxconn sont nombreux. Ils sont étudiés à la loupe par l’organisme indépendant China Labor Watch. Ce dernier élabore une série d’évaluations, avec des organisations syndicales et des médias, sur des entreprises en Chine qui produisent des jouets, des vélos, des chaussures, des meubles, des vêtements ou du matériel électronique pour certaines des plus grandes entreprises américaines. China Labor Watch s’attache par exemple au cas Jida Toy Company, filiale de la société de Hong Kong Fuji, dotée d’un espace de fabrication de 50 000 m².

 

Travailler dans cette usine est un enfer. Les ouvriers ne sont pas certains de pouvoir manger à midi par manque de denrées à la cafétéria. Ils ne revendiquent pas leurs droits sociaux car ils n’en ont pas connaissance. En effet, ils ne possèdent aucun exemplaire de leur contrat de travail. Ils l’ont simplement signé sans l’avoir lu à leur arrivée dans l’entreprise. A qui parler de ces problèmes puisque l’ensemble des salariés n’est pas informé des compétences des représentants syndicaux dont la plupart font partie du corps dirigeant. En revanche pour démissionner, un écrit est de rigueur. L’ouvrier doit préciser « je suis salarié cessant toutes relations avec la Jida Toy Company, je quitte l’usine en bonne santé et sans blessure ». Il ne s'agit que d'un vaste mensonge visant à disculper l'entreprise qui expose ses salariés à des peintures, utilisées pour les jouets, comportant un taux de plomb 180 fois plus élevé que la limité fédérale américaine. Les travailleurs migrants n’auront pas le privilège de faire un bilan de santé, puisque la plupart d'entre-eux n'ont pas accès aux soins...

 

Les employés n’ont aucun moyen de s’organiser efficacement pour défendre leurs droits. Les autorités ne tolèrent qu’une seule centrale syndicale officielle, le All-China Confederation of Trade Unions (ACFTU). Cette centrale bénéficie surtout aux dirigeants du parti communiste au sein des entreprises et ne lutte pas d'arrache-pied pour augmenter les salaires.

 

Le processus est aussi long pour revendiquer de meilleures conditions de travail et un accroissement des salaires,que le taux de réussite est faible. Des mouvements de grève générale ont été déclenchés par des ouvriers, notamment dans le secteur automobile, où un arrêt de production peut conduire à des goulets d’étranglements considérables dans la chaîne logistique. Les salariés commencent à renforcer leur pouvoir de négociation envers les dirigeants qui s’inquiètent des retombées économiques consécutives à ces interruptions de travail imprévues. Une éclaircie dans le ciel nuageux des salariés chinois ?

 

 

Ainsi va le « modèle » chinois. Ce modèle, vanté par les chantres du néo-libéralisme, qui permet à la Chine d'accumuler des excédents commerciaux abyssaux, apporte-t-il la prospérité aux chinois ? Les grandes firmes multinationales qui délocalisent massivement leur production en Chine, peuvent-elles se vanter d'exploiter leurs salariés ? Un système qui considère l'individu comme un simple facteur de production et qui impose à ses salariés leur façon de vivre8 peut-il être considéré comme un exemple à suivre ? Chacun est libre de faire son choix, mais il est certain que nous ne sommes pas dans le même camp que celui d'Alain Minc et de sa mondialisation heureuse...

 

 

StaminaTom

 

 

 

Sources:


1bureau national des statistiques (BNS)

2Les flux migratoires représentent 10 % de la population chinoise soit 130 millions de personnes. Les migrations internationales représentent 170 millions de personnes selon l’organisation internationale des migrations 

3 Un recours est possible moyennant finances pour bénéficier d’un droit de résidence temporaire. Depuis le 1 Juillet 2011, il est également possible pour un travailleur migrant de faire valoir ses droits pour la retraite ou l’assurance chômage, mais cela implique une retenue sur salaire de l’ordre de 12 à 13 %

 4 En effet Les premiers documents localisant les familles chinoises datent des Royaumes Combattants (IVe siècle avant Jésus-Christ). En 1958, le régime communiste a codifié cette pratique, en créant l'actuel «règlement d'enregistrements des ménages »

5http://lespoir.jimdo.com/2011/10/25/le-partage-de-la-valeur-ajout%C3%A9e/

8Toyota Motor Corp a modifié les vacances de ses salariés suite aux perturbations climatiques

 

http://www.slate.fr/story/19321/liberte-chine-impossible-reforme-du-hukou

http://www.chine-informations.com/guide/systeme-de-hukou-en-chine_1455.html

http://www.journaldunet.com/economie/les-dix/entreprises-chinoises/index.shtml

http://www.lefigaro.fr/societes/2011/07/18/04015-20110718ARTFIG00503-les-entreprises-chinoises-en-disgrace-chez-les-investisseurs.php

http://chine.aujourdhuilemonde.com

http://www.chinalaborwatch.org/pro/proshow-99.html

http://www.marianne2.fr/Suicide-interdit-en-Chine_a193543.html

http://www.lepoint.fr/monde/chine-foxconn-l-entreprise-ou-le-suicide-est-interdit

http://www.acftu.org.cn/template/10002/index.jsp

http://www.oecd.org/dataoecd/18/59/40889808.pdf

Le régime du travail en Chine, Thing-shen lin, Le Manuscrit, 10 juillet 2009

Alternatives économiques, numéro 306, octobre 2011

 

 

Les articles pour continuer :

 

  1. Vous n'avez pas voulu du mark, vous avez eu l'euro!
  2. Misère des villes, misère des champs
  3. La Tiers Mondialisation de la planète (Conte)
  4. La fin d'un monde
  5. Dieu est-il keynésien?

 

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Commentaires : 5
  • #1

    Le Nasik (jeudi, 24 novembre 2011 14:51)

    Très intéressant. La condition ouvrière est un drame. Mais, il me semble que les choses bougent. Nous manquons de témoignages certainement. Les migrations et la concentration des personnes dans d'immenses villes ne peuvent se produire sans grands bouleversements sociaux. L'augmentation du niveau de vie chinois malgré les très grandes inégalités ne pourra durer sans grèves et révoltes, ce processus a déjà commencé. Le ralentissement de la croissance, conséquence de la chute du commerce mondial dû à la crise de l'Euro et du dollar (ce n'est qu'un début), pourrait bien causer de graves troubles en Chine. Il faut 8% de croissance à son économie pour faire baisser le chômage. En dessous...il monte.

  • #2

    Français en Chine (jeudi, 31 mai 2012 10:18)

    Si le processus est aussi long, c'est que les Chinois ne connaissent que ce système et n'en connaitrons pas d'autre. Imaginez que l'on vous demande un bilan de santé certifié par un hôpital agrée pour accéder a un emploi? Et bien ici c'est normal... Les gens acceptent de le faire, sans penser un instant a l'injustice.

    La seule raison pour laquelle on augmente les salaires ici, c'est l'inflation, heureusement elle est énorme en Chine

  • #3

    Harold (lundi, 23 juillet 2012 05:44)

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  • #4

    Vincent (mercredi, 26 septembre 2012 09:59)

    "Le modèle chinois s'est construit sur des exportations performantes basées sur des coûts faibles et sur une monnaie dévaluée."

    On pourrait rajouter : le massacre environnemental pour que 300 millions jouissent d'une société de consommation des pays riches. Les villes chinoises et les cours d'eau sont pollués à un point tel qu'il va bien falloir changer de système.

    D'autant que les autorités ne pourront pas refaire le coup une deuxième fois pour que les 1,2 milliards suivants jouissent à leur tour de ce niveau de consommation.

    Bonne chance...

  • #5

    Laura (samedi, 23 février 2013)

    Merce de votre article! J'habite à Taiwan actuellement et j'ai habité en Chine auparavant. Je suis d'accord avec beaucoup de ce que vous dites mais je crois que si l'on est vraiement contre ces abus il ne faudrait pas par example acheter des produits Mac... Malheureusement, même si l'on critique ces systèmes on veut consommer de plus en plus et acheter des choses pas chères... Les chinois doivent changer leur système en sorte de respecter la dignité humaine mais de notre côté nous devons consommer de façon moderée.
    Merci encore!