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10

déc.

2011

Inside Job (1ère partie)

Il est des oeuvres cinématographiques qui révolutionnent notre façon de penser ou de percevoir le monde. Elles différent des autres par les questions qu'elles nous posent une semaine, un mois ou des années après les avoir vues. Inside Job en fait partie. Dans ce film Charles Henry Ferguson a voulu raconter sa rancoeur contre l'injustice d'un système financier qui n'en finit plus de dériver. Alors il a tout dit. Recherchant l'exhaustivité, il a passé au crible les hommes politiques, les universitaires, les agences de notation, les traders, les assureurs, les lobbies et les banques. La durée du film (1h45) étant relativement courte, les informations s'enchaînent à une vitesse effrénée. Mais tout va tellement vite qu'il est délicat de se souvenir de tout. Retour sur l'un des meilleurs films économiques de la décennie

Pour caractériser au mieux les défaillances du système financier, le réalisateur se rend en Europe. Pas dans l'UE, mais en Islande. Avant 2008, l'île aux multiples geysers était le pays ayant le meilleur IDH (indice de développement humain) au monde. Ce classement s'expliquait par un faible taux de chômage, ainsi que des systèmes d'éducation et de santé performants. Son niveau de dette était également particulièrement faible.

 

Au début des années 2000, le gouvernement lance un vaste plan de dérégulation de son économie. Ce plan inclut notamment la privatisation des 3 principales banques du pays. En 5 ans, ces trois établissements minuscules changent complètement de politique. Alors qu'ils n'avaient jamais opérés à l'étranger, ils empruntent 120 milliards de dollars, soit plus de 9 fois le PIB islandais. Les agences de notation attribuent d'excellentes notes à ces établissements, ce qui incite les clients à investir massivement dans les produits proposés par ces banques.

 

Fin 2008, lorsque les banques islandaises s'écroulent, le chômage triple en 6 mois. Les ménages doivent en plus faire face à une perte massive de leur épargne. Voilà comment, les dérives du système financier peuvent faire plonger l'ensemble d'un pays dans la crise économique. Les islandais, qui sont plein de ressources, s'en sortiront (notamment grâce à un défaut sur la dette des banques de plus de 100 milliards), mais la question qui se pose est pourquoi l'agence de régulation n'a rien fait pour protéger les citoyens. En réalité, il apparaît que les forces étaient trop disproportionnées, puisque les avocats de l'agence de régulation n'étaient que 2 pour affronter 19 avocats des banques prêts à démonter tous leurs arguments. S'ils se montraient performants, une proposition d'emploi leur était faite. Un tiers des avocats de l'agence de régulation a ainsi été recruté par les banques.

Paysage islandais
Paysage islandais

L'exemple islandais est parfaitement frappant sur les conséquences, ou plutôt l'inconséquence de la dérégulation sur l'économie d'un pays. Ferguson prend ensuite la direction des Etats-Unis. On passe alors du Financial Times alerté par de nombreux appels anonymes de banquiers sur les besoins d'une plus grande réglementation du système financier, à Eliot Spitzer, ancien procureur de l'état de New-York, qui indique que les régulateurs n'ont pas suivi ses recommandations et à Nouriel Roubini, qui estime que les enquêtes sur le système financier ne sont pas plus poussées pour éviter de trouver les fautifs.

Puis on fait un retour dans l'histoire, pour revenir aux débuts des années 80. Le réalisateur effectue un parallèle entre l'envolée des rémunérations des traders et le phénomène de multiplication et d'intensification des crises qui trouvent leurs origines dans les politiques de déréglementation menées par Ronald Reagan.

A titre d'illustration, une loi de 82 autorise les établissements de crédits et d'assurance à effectuer des placements spéculatifs. Le résultat? En dix ans des centaines de société font faillite. Le coût pour le contribuable est de 124 milliards de dollars. Des citoyens perdent l'épargne de toute une vie. Alan Greenspan ne sort pas grandi de ces affaires puisqu'il aurait couvert un assureur fraudeur, Charles Keating, en échange de 40 000 $. Cela ne l'empêche pas d'être confirmé à la tête de la FED par Bush père, puis par Clinton et Bush fils. Sous Clinton, Greenspan continue le processus de dérèglementation en compagnie de Robert Rubin, ex-PDG de Goldman Sachs, et de Larry Summers, professeur d'économie à Harvard.

 

Selon Roubini, la colonisation de la politique par Wall Street, aussi bien côté démocrate que républicain, a permis aux banques de grandir au point que la faillite d'une d'entre-elles puisse menacer le système économique (« Trop grand pour échouer »).

Ce mode de fonctionnement, facilité par la FED et l'administration Clinton1, permettent aux banques de réduire leurs risques, puisqu'en cas de faillite l'Etat pourra les renflouer, tout en augmentant leur influence par la force croissante de leurs lobbies.     

La responsabilité des banques dans la création de la bulle internet, qui a provoqué une perte en placements de plus de 5 milliards, est étudiée. L'enquête du procureur de New-York, Eliot Spitzer a révélé que les banques d'affaires avaient soutenu des sociétés de la nouvelle économie vouées à l'échec. Ce phénomène a été renforcé par les agences de notation qui ont attribué de bonnes notes à ces sociétés. Le rôle de ces dernières est particulièrement navrant puisqu'elles refusent d'endosser la moindre responsabilité, arguant du fait que leurs notes ne constituent qu'un simple avis.

 

Ferguson cible ensuite ses attaques sur l'augmentation des fraudes réalisées par les banques depuis la déréglementation. Il est ainsi précisé que si les sociétés des nouvelles technologies peuvent développer leurs bénéfices grâce à l'innovation et à la recherche, les banques doivent, quant à elles, utiliser des procédés bien moins nobles.

 

Ainsi nous observons les différentes condamnations des banques d'affaires: JP Morgan corrompt des hauts-fonctionnaires, Crédit Suisse achemine des fonds pour le nucléaire iranien qui construit des missiles, Citibank exflitre l'argent de la drogue du Mexique, Fannie Mae gonfle ses revenus de plus de 10 milliards de $, UBS accusé d'évasion fiscale de 780 milliards de $ pour ses clients refuse de coopérer avec l'administration américaine, Citibank, Merrill Lynch et JP Morgan participent à la fraude d'Enron. La liste est longue et confirme bien le niveau d'éthique des banques.

 

Dans les années 90, la dérégulation et le progrès technologique donnent naissance aux produits dérivés qui constituent un marché dérèglementé de 50 milliards de $ et qui destabilisent l'économie.

Les tentatives de régulation de ce marché par Brooksley Born sont étouffées par l'administration Clinton, bien aidée par Greenspan et Arthur Levitt (président de la SEC, organisme de réglementation et de contrôle des marchés financiers). Le lobby bancaire se montre à nouveau particulièrement efficace.

 

Alan Greenspan
Alan Greenspan

Vient ensuite l'explication de la crise des subprime que nous avions décrit dans un précédent article.

Sans revenir en détails sur l'explication de cette crise, notons simplement que le fait d'agréger un crédit toxique avec des milliers d'autres peut lui permettre dans certains cas d'obtenir un AAA de la part des agences de notation. Il est également important de préciser que durant cette période les bénéfices des établissements de subprime, des banques d'affaires et des agences de notation ont explosé.

 

La loi américaine offre la possibilité à la FED de réguler les CDO, mais Greenspan s'y est réfusé en avouant pourtant que même avec un doctorat de mathématiques il n'était pas possible de comprendre ces produits.

 

La SEC, quant à elle, n'a mené aucune enquête significative car selon son président, Christopher Cox, « la liberté des capitaux correspond à la plus grande prospérité jamais connue ». Si la situation n'était pas aussi grave, on pourrait en rire. D'autant plus que durant cette période le sus-nommé Christopher Cox n'a pas manqué de supprimer 146 postes de contrôleur de la SEC...

 

La crise des subprime a également été favorisée par la déréglementation sur les ratios de fonds propres2des banque. La suppression de la limitation de ce ratio a abouti à des cas où les banques sont allées jusqu'à un rapport de 1 pour 33, au risque qu'une petite baisse de 3% de leur actif les mette en faillite.

 

Le cas des CDS est ensuite évoqué. La possibilité de s'assurer plusieurs fois sur un actif que l'on ne possède pas forcément est mis en cause (comme si des milliers de personnes pouvaient s'assurer contre le risque d'incendie de votre maison) tout comme le fait que ces CDS soient comptabilisés « hors bilan » ce qui n'oblige pas les établissements qui proposent ces produits à provisionner d'éventuelles pertes. A la place, un établissement comme AIG en profitait pour verser d'énormes bonus à ses traders. Cette gestion des entreprises ressemble étrangement à une politique de la terre brûlée, puisque si à court terme des profits gigantesques peuvent être amassés, à long terme c'est la viabilité de l'entreprise qui est menacée.

 

Et pourtant les dirigeants américains ont été avertis à de multiples reprises des dangers représentés par les marchés financiers. L'économiste en chef du FMI, Rahhuram Rajan, avait évoqué ces risques lors d'une conférence devant la plupart des dirigeants financiers du monde. A cette occasion, Larry Summers, ancien secrétaire d'Etat au Trésor de l'administration Clinton, l'avait alors accusé d'être rétrograde en empêchant la finance de se développer en prônant la mise en place d'une plus grande régulation.

 

C'est à ce moment là que Ferguson décide de s'attaquer au cas Goldman Sachs. Au premier semestre 2006, cette dernière vend 3,1 milliards $ de CDO toxiques, ce qui permet à son PDG, Henry Paulson de devenir le PDG le mieux rémunéré de Wall Street.

 

Le 30 mai 2006, G.W.Bush le nomme Secrétaire d'Etat au Trésor, alors qu'à ce moment là un tiers des prêts étaient impayés impactant directement les CDO dont la valeur s'écroulait. Parmi ces détenteurs de CDO, qui ne valent plus rien, il y avait les fonds de retraite publique du Mississippi qui sont en charge du paiement de plus de 80 000 retraités. A titre de comparaison la retraite moyenne d'un fonctionnaire du Mississippi est de 18750 $ par an alors que la rémunération moyenne chez Goldman Sachs est de 600 000 $ par an.

 


 

 

Theux

 

 

Les articles pour continuer :

 

  1. Inside Job (partie 2)
  2. Le Libéralisme économique a-t-il enfanté Hitler
  3. La Daily Moulouz
  4. Yves Calvi, l'indépendant...

 

 

Sources:


1L'administration Clinton et la FED ne se sont pas opposées à la fusion entre Citigroup et Travelers en dépit de la violation d'une loi, issue de la grande dépression, interdisant à une banque de dépôt de spéculer. La FED a voté une exemption d'un an, le temps que la loi soit modifiée par l'administration Clinton. Un an plus tard le secrétaire d'état au Trésor, Robert Rubin deviendra PDG de Citigroup et percevra 126 millions de dollars.

 

2Rapport entre les fonds propres de la banque et l'argent emprunté par cette dernière

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Commentaires : 2
  • #1

    u=12059 (mardi, 23 avril 2013 17:58)

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  • #2

    Juicer Review (mercredi, 24 avril 2013 06:13)

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