sam.

17

déc.

2011

Inside Job (2nde partie)

Fin 2006, Goldman Sachs élabore une nouvelle stratégie. En plus de continuer à vendre des CDO, qu'elle sait toxiques1, à ses clients, elle parie sur la chute de ces CDO en achetant pour 22 milliards $ de CDS à AIG. Ces sommes sont tellement importantes que les dirigeants de Goldman Sachs prennent conscience du risque de faillite d'AIG et s'assure contre ce dernier pour 150 millions $. On arrive à un système où plus les clients de G&S perdent de l'argent et plus « The Firm » en gagne.

 

Ce système était largement facilité par le fait que les CDO toxiques étaient bien notés par les agences de notation et pouvaient ainsi être vendus comme des produits peu risqués. En s'intéressant aux agences de notation, on s'aperçoit que les 3 plus grandes (Moody's, Standard and Poors et Fitch ont réalisé des milliards $ de bénéfice en surnotant des actifs risqués. Grâce à cette méthode, la plus importante d'entre-elles, Moody's, a quadruplé son profit entre 2000 et 2007. La faiblesse de ce système provient du fait que les agences de notation soient rémunérées par des établissements qui souhaitent voir attribuer une note à leur produit. En conséquence, il est assez facile de comprendre que plus elles attribuent de AAA et plus elles augmentent leur bénéfice. Ce phénomène a provoqué une augmentation brutale du nombre de produits notés AAA, qui sont passés en quelques années d'un nombre restreint à plusieurs milliers.

 

Il est intéressant de remarquer à quel point les agences de notation tiennent un rôle confortable puisqu'elles ne portent pas la responsabilité des notes qu'elles donnent. Ainsi devant les tribunaux elles se défendent en affirmant que les notes accordées ne sont que des opinions et qu'il ne faut pas s'y fier. Un tel système favorise obligatoirement l'attribution de notes élevées puisque Moody's et ses consoeurs y sont poussées par leurs clients sans y être contraintes par la justice.

 

On comprend assez aisément que les dérives de ce système provient d'un manque de réglementation. Les autorités américaines ont été averties à de nombreuses reprises de la nécessité de réguler les marchés par des des entités telles que le FBI, le FMI, des économistes comme Nouriel Roubini, des journalistes comme Allan Sloan ou des écrivains comme Charles Morrin. Rien n'y a fait. Le gouvernement américain est resté fidèle à ses dogmes néo-libéraux.

MM. Paulson, Bernanke et Geithner
MM. Paulson, Bernanke et Geithner

Et ce qui devait arriver arriva. La baisse du marché immobilier provoque la faillite massive des établissements de subprime qui mettent en difficulté les banques d'affaire. Bear Steams est racheté au prix de 2 $ par action par Morgan Stanley, qui bénéficie au passage d'une aide de 30 milliards de $ de la FED. Puis Lehman Brothers dépose le bilan.

 

Quelques jours avant leur faillite ces établissements bénéficiaient encore de très bonnes notes de la part des agences de notation, ce qui n'empêche pas David McCormick, alors sous-secrétaire d'Etat au Trésor, d'affirmer que les agences de notation font très bien leur travail et que ce n'est pas à l'Etat de se préoccuper de la santé financière des entreprises du pays. Quand on sait que la faillite d'un des ces établissements peut mettre en péril l'ensemble du système économique, on réalise à quel point les dirigeants américains manquent de lucidité. Plutôt mourir que se désavouer pourrait être leur devise, tant ils semblent plus facilement prêt à détruire leur pays plutôt qu'à modifier leur politique économique.

 

Par effet de ricochet survient la faillite de AIG qui se montre incapable de faire jouer ses CDS censés assurés des CDO qui périssent en nombre. Le premier assureur américain ne peut faire face au remboursement de 13 milliards de $ et ne doit son salut qu'à l'intervention en sa faveur du gouvernement. 700 milliards de $ sont ensuite demandés au Congrès pour renflouer les banques.

 

Alors qu'il a été l'un des principaux artisans de cette catastrophe, Henry Paulson, ancien PDG de G&S et alors secrétaire d'Etat au Trésor, ne reconnaît aucunement ses fautes, lui, qui a été l'un des plus fervents opposants à la réglementation des CDS et qui a milité pour la suppression des ratios de fonds propres.

 

Au lieu de négocier un rabais sur les sommes dues par AIG, MM. Geithner, Bernanke et Paulson effectuent un remboursement au prix fort dont le coût s'élèvera à 150 milliards de $ pour les contribuables américains. De plus, ils forcent AIG à ne pas poursuivre les banques d'affaires pour fraude. Le conflit d'intérêt est évident pour M. Paulson dont l'ancienne entreprise récupèrera 61 milliards de $ dans l'affaire avec l'assurance de ne pas être poursuivie par AIG2.

 

La signature par M. Bush du plan de 700 milliards de $ pour le renflouement des banques ne permet pas de rassurer les marchés et surtout n'endigue en rien la vague de licenciements3 et de saisies4 dont sont victimes les américains moyens qui sont les véritables perdants5 de la crise financière. Cette dernière s'étend à l'ensemble de l'économie, des entreprises comme Chrysler et General Motors font faillite, ainsi qu'au reste du monde.

 

 

Pourtant ceux qui sont à l'origine de cette crise sortent des décombres avec une fortune intacte. A titre d'illustration, les 5 principaux dirigeants de Lehman Brothers ont gagné plus de 5 milliards de $ entre 2000 et 2007 et rien ne leur a été enlevé après la faillite. Normalement le conseil d'administration (CA) des entreprises tient un rôle de contrôle pour éviter ces dérives mais aux Etats-Unis, la plupart des CA sont choisis par le PDG, ce qui limite leur rôle de contrôleur. Les exemples de ces connivences sont multiples. Stan O'Neal6, PDG de Merrill Lynch, qui a provoqué la faillité de la banque, est autorisé à démissionner par le CA ce qui lui permet de toucher 161 millions $ d'indemnités. Joseph Cassano, PDG d'AIG, qui a fait perdre 11 milliards $ est conservé comme consultant pour un salaire de un million $ par mois.

 

Le vrai problème est que l'Etat fédéral a perdu l'occasion de réglementer au moment du renflouement des banques. Domminique Strass-Kahn, alors président du FMI, indique qu'à ce moment-là les PDG des banques avouaient leur cupidité et demandaient au secrétaire d'Etat au Trésor de réglementer le système financier pour éviter que de telles catastrophes ne se reproduisent à l'avenir. Mais ces propos ont ensuite été très vite oubliés.

 

A l'arrivée les banques sortent renforcées de la crise en étant plus grandes et plus concentrées que jamais. Cette puissance se matérialise par la force des lobbies bancaires. Ainsi le secteur financier emploie plus de 3000 lobbystes soit plus de 5 pour chaque membre du congrès. Les sommes dépensées en frais de lobbying et de dons politiques ont été de plus de 5 millions entre 1998 et 2008 et cette somme a encore augmenté depuis la crise. Cette incroyable force de frappe permet de maintenir les forces politiques sous pressions pour qu'elles légifèrent en fonction des intérêts bancaires.

Université d'Harvard
Université d'Harvard

Mais il existe une influence beaucoup plus subtile qui consiste à corrompre l'enseignement de l'économie. En réalité la politique de dérégulation a profité d'un énorme soutien financier et intellectuel et le corps des professeurs d'économie s'est trouvé au centre de ce mouvement. L'immense majorité des économistes prônent la pensée unique qui consite à appliquer une politique néo-libérale. Leur influence sur la sphère politique est indéniable. Pourtant aucun de ces experts « mainstream » n'ont anticipé la crise des « subprime » et même après cette dernière une majorité d'entre-eux refusent de réglementer la finance mondiale.

 

Le détail gênant par rapport aux avis émis par ces experts est que la plus grande part de leur rémunération provient de leur travail de consultant auprès de grands établissements financiers, ce qui place un doute important sur leur objectivité. Quelqu'un comme Martin Feldstein, professeur à Harvard et premier conseiller économique de Ronald Reagan, a ainsi siégé au CA d'AIG ce qui lui a rapporté des millions. Lorsque l'on sait qu'il a été l'un des principaux artisans de la dérèglementation on est en droit de se poser certaines questions. D'autant que son cas est loin d'être isolé. Glenn Hubbard, doyen de Columbia Buisness, siège au CA de Met Life et a siégé à celui de Cap Mark, un des leaders des entreprises de crédit et qui a fait faillite en 2009. Laura Tyson, enseignante à l'université de Berkeley, siège au CA de Morgan Stanley qui lui verse 350 000 $ par an7. Ruth Simmons, présidente de Brown University, gagne plus de 300 000 $ par an en siégeant au CA de Goldman Sachs. Larry Summers, ancien secrétaire d'Etat au Trésor, a conseillé des fonds spéculatifs et voyait ses discours rémunérés par des grandes banques lorsqu'il était président d'Harvard.

 

Le problème est bien de voir certains universitaires s'enrichir en douce en profitant de leur rôle d'expert pour permettre à la finance de façonner l'opinion publique et les décisions politiques. Des entreprises8 réalisent des milliards de bénéfice en vendant les services d'experts universitaires.

 

Ces rapprochements douteux peuvent ensuite aboutir à de graves problèmes comme nous avons pu le voir en Islande. Des experts comme Frederic Mishkin, ancien de la FED et enseignant à la Columbia Business School, a co-écrit en 2006 un rapport sur le système financier islandais. Ses conclusions étaient que « ce pays était doté d'excellentes institutions grâce à une corruption très faible, à sa conversion à la libéralisation financière et à une réglementation et une surveillance prudentielles de qualité ». 2 ans plus tard, la crise islandaise a permis de mesurer la pertinence de ces propos. Pour expliquer cette erreur, M. Mishkin reporte la faute sur la Banque Centrale Islandaise en indiquant qu'il s'était fié à ses données. Cela permet de mesurer la plus value apporté par un tel expert qui a en réalité reçu 124 000 $ de la part de la chambre de commerce islandaise pour écrire cette étude favorable au système financier mis en place. Là encore, il ne s'agit pas d'un cas isolé puisque Richard Portes, un des économistes britanniques les plus connus, a également produit un rapport similaire. Dans les deux cas, aucun des deux économistes n'a mentionné le paiement accordé par la chambre de commerce islandaise pour la réalisation de ces études, qui aurait pourtant permis de remettre en question leur objectivité.

A partir de ce moment du film, Charles Ferguson se fait plus mordant dans ses interviews. Il pousse ses interlocuteurs dans leurs retranchements. Il demande à Martin Feldstein, comment un économiste aussi brillant que lui n'a jamais pensé à étudier la réglementation des CDS, les hautes rémunérations de la finance, la gouvernance d'entreprise ou les conséquences des dons politiques. En homme courageux, Martin Feldstein clôt le débat...

 

En résumé le pouvoir grandissant de la finance s'inscrit dans un mouvement plus vaste aux Etats-Unis qui voit les inégalités se creuser et le pays se désindustrialiser au profit de pays comme la Chine. Les délocalisations causées par des vagues de licenciements massifs provoquent le chômage de milliers d'ouvriers. Les emplois créés par les technologies de l'information, censées compensées les emplois perdus de l'industrie, sont souvent bien rémunérés mais exigent un certain niveau d'études alors que l'université est de plus en plus inaccessible pour l'américain moyen.

 

Les grandes universités, comme Harvard, possèdent des milliards de fonds de dotation alors que les financements des universités publiques chutent et que les frais de scolarité s'envolent. En 40 ans le prix d'inscription des universités californiennes est passé de 850 $ à plus de 10 000 $. La probabilité qu'un américain effectue des études à l'université est de plus en plus déterminé par ses possibilités de financement.

 

En même temps, la politique fiscale américaine évolue largement en faveur des ménages les plus aisés. Ainsi les principales mesures de l'administration G.W. Bush ont été de diminuer l'impôt sur les plus-values immobilières, les droits de succession et les dividendes. Ces mesures ont généré une perte de plus d'un milliard $ pour l'état fédéral au profit notamment du 1% d'américains les plus riches.

 

Pour compenser la perte de pouvoir d'achat des classes moyennes, des pressions politiques ont permis de faciliter l'accès au crédit. Les américains se sont alors endettés pour financer leur maison, leurs voitures, leur assurance santé et les études de leurs enfants.

 

Entre 1980 et 2007, 90% de la population a vu son niveau de vie régresser. Pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis, l'américain moyen fait moins d'études et gagne moins d'argent que ses parents. Les richesses créées n 'ont profité qu'aux couches supérieures et en particulier au 1% des américains les plus aisés.

Le candidat Obama avait promis de réformer la finance mais en réalité les réformes sont limitées et rien n'a été réalisé sur les questions clefs des agences de notation, des bonus ou des lobbies. En étudiant la question de plus près, il apparaît que l'administration Obama est phagocytée par Wall Street. Obama a nommé M. Geithner comme secrétaire d'Etat au Trésor, qui était président de la FED de New-York et qui durant la crise avait milité pour le remboursement de 100% des CDS contractés par Goldman Sachs auprès d'AIG. Son successeur à la tête de la FED de New-York est William Dudley, ancien chef économiste de Goldman Sachs et co-auteur d'un rapport sur les bienfaits des produits dérivés. Le directeur de Cabinet de M. Geithner est Mark Patterson, ancien lobbyste chez Goldman Sachs. Pour diriger la CFTC (organe de régulation des produits dérivés), M. Obama a désigné Gary Gensler, ancien cadre de Goldman Sachs et artisan de la dérégulation des produits dérivés. A la tête de la SEC (autorité de régulation des marchés financiers), le président américain a opté pour Mary Shapiro, ex-PDG de la FINRA, l'organisme d'auto-régulation de banques d'affaires. Le Secrétaire Général du nouveau président démocrate, Emmanuel Rahm, a gagné 320 000 $ en siégeant au CA de Freddie Mac (organisme financier spécialisé en subprime).

Martin Feldstein et Laura Tyson, évoqués plus haut pour leur proximité avec des établissements financiers, siègent au conseil consultatif sur la reprise économique. Et pour courronner le tout, Larry Summers a été nommé premier conseiller économique de Barack Obama. Précisons juste pour le plaisir que M. Summers estime que les pays africains sont largement sous-pollués.

 

Avec une telle équipe, comment peut-on s'étonner de l'inefficacité de l'administration Obama? Les principaux conseillers d'Obama sont à l'origine de la crise et n'ont aucune intention de réformer un système qui sert largement leurs intérêts. Sans surprise les Etats-Unis se refusent dont à réglementer les rémunérations du milieu de la finance.

 

La confirmation en 2009 de M.Bernanke à la tête de la FED est significatif tout comme l'inaction de l'administration Obama pour récupérer les rémunérations versées aux cadres de la finance après le renflouement des banques par l'Etat.

 

En conséquence, le système est resté le même puiqu'en 2009 Morgan Stanley a versé 14 milliards $ à ses cadres et Goldman Sachs 16 milliars de $. En 2010, les bonus étaient encore plus élevées. Pendant ce temps, le chômage a atteint en 2009 son plus haut niveau depuis 17 ans.

 

Le système économique américain constitue la caricature du néo-libéralisme avec son lot d'injustice

qui provoque un accroissement constant des inégalités. C'est le chemin que la France et l'Europe ne doivent pas emprunter bien qu'elles s'y dirigent et il est de notre devoir de s'y opposer. Comme indique Charles Ferguson en conclusion de son film: « ce ne sera pas facile mais il y a des choses qui valent une bataille ».

 

 

 

 

Theux

 

Les articles pour continuer :

 

  1. Inside Job (partie 1)
  2. Le Libéralisme économique a-t-il enfanté Hitler
  3. La Daily Moulouz
  4. Yves Calvi, l'indépendant...

 

 

Sources:

 

1Lors du procès de G&S les juges ont retrouvé un mel, où des traders de la banque indiquaient avoir vendu des « produits merdiques » à leurs clients.

2Le gouvernement américain contraindra AIG à ne pas poursuivre les détenteurs de CDS en justice

3Le chômage aux Etats-Unis passe la barre des 10%

4Le nombre de saisies aux Etats-Unis atteint 6 millions début 2010

5Des villes composées uniquement de tentes émergent même en Floride

6Son successeur, John Tain, touchera 87 millions $ en 2007 et en décembre 2008, 2 mois après le renflouement de Merrill Lynch par les contribuables, il distribuera des milliards de bonus.

7Auparavant elle présidait le Conseil économique national sous Clinton

8Analysis Group, Charles Rivera Associates ou Compass Lexecon

 

 

 

 

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Commentaires : 3
  • #1

    Horatio (dimanche, 22 juillet 2012 01:34)

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  • #2

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    Best Juicer (dimanche, 21 avril 2013 17:12)

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