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17

févr.

2012

L'Identité protectionniste de la France

En étudiant l'histoire de la pensée économique au XIXème siècle, on observe que les débats qui jadis opposèrent soutiens et détracteurs des tarifs douaniers sont peu ou prou semblables à ceux qui nous occupent aujourd'hui. Du commerce, on peut à nouveau débattre, après que le débat a été confisqué pendant des décennies ; et les noms d'oiseaux ainsi que les arguments jetés à la figure des démondialistes et des souverainistes n'ont pas grand chose à envier aux arguments libéraux des contemporains de Balzac. Liberté contre obscurantisme, lois économiques contre intérêts de classe. A l'époque, c'est pourtant le protectionnisme qui a triomphé du libre échange, et les producteurs traditionnels, de l'élite libérale. Mais, cette résurgence ne saurait être vue comme une simple « réaction » face à la marche « moderne » du monde. Tout comme au temps de la Révolution industrielle, elle est une réflexion sur l'organisation sociale et la répartition des richesses. Plus spécifiquement aujourd'hui sur l'accaparement de la croissance par une nouvelle classe transnationale sur laquelle les États n'ont plus aucun contrôle. Ainsi, autour de 1840, la pensée protectionniste se structurait-elle lentement autour de deux grands axes : le patriotisme et l’Égalité.

 

Naissance et diffusion des idées libre-échangistes sous la Restauration

 

Dans son ouvrage L'identité économique de la France, l'Historien David Todd (1) développe l'idée que la France n'a jamais particulièrement goûté le libre échange. Et son livre de retracer les difficultés qu'a rencontré la doctrine libérale à convaincre dès le 19ème siècle ailleurs que dans l'élite bourgeoise. Après la chute de Napoléon, la restauration de la monarchie s'accompagne d'un retour en force des idées mercantilistes fondées sur la nécessité d'accumuler à l'échelle nationale, un maximum de devises, grâce pour cela à une balance commerciale excédentaire. Ce qui est gagné pour un pays est perdu pour l'autre.

Mais les thèses libérales d'Adam Smith gagnent en influence. Pour le Père de la doctrine libre échangiste, les barrières douanières ne sont qu'un leurre dès lors que le commerce entre deux pays peut tout à fait profiter aux deux, par le miracle de la spécialisation et de la division internationale du travail. En achetant « anglais » plutôt que « français » parce que le produit est meilleur ou moins cher, un français économisera ainsi une part de son revenu qui viendra alimenter un surplus de demande intérieure. Et les secteurs non concurrentiels se déverseront avec le temps dans d'autres plus efficaces. Deux visions économiques qui s'entremêlent avec d'une part l'héritage libertaire de la Révolution française (la liberté étant un bien EN SOI, le commerce est aussi concerné) et d'autre part avec les idées d'ordre moral et plus tard de Nation, concepts autour desquels va se cristalliser la pensée protectionniste. Défendus au nom de la préservation des emplois agricoles, préindustriels et d'une considération organique de la société (le tissu économique est un corps qui a besoin d'équilibre et de tous les secteurs de production pour vivre), les tarifs douaniers assurent à la production nationale des débouchés nationaux. « Mon verre est petit, mais je bois dans mon verre » - déclarera Méline.

Résiduelle de 1815 à 1824, la doctrine de la liberté de commerce émerge peu à peu face au consensus prohibitionniste : un maillage de douane très serré aux frontières de France et tenu par 20 000 agents de l'état chargés de ne laisser entrer aucune marchandise susceptible de faire concurrence à un producteur local. La prohibition s'accompagne de mesures « musclées » à l'encontre des contrebandiers, expéditions punitives, prison, et d'un grand mécontentement de certaines professions et commerçants à qui le blocus Napoléonien avait profité.

John Bowring
John Bowring

Saint Cricq, Bowring et Thiers

 

Le combat politique pour le système de commerce durant ces années est incarné par 3 hommes.

Pierre de Saint Cricq, directeur général de l'administration des douanes, et de la prohibition contre qui vont se dresser les libéraux politiques, du fait que le système des douanes «  frappe en priorité les adversaires du régime », et menace les libertés individuelles.

Le second homme est John Bowring, véritable prophète du libre échange au service de la politique commerciale de la Grande Bretagne. Agitateur libéral brillant dans les villes de Lyon et Bordeaux notamment, il s'adresse en priorité aux exportateurs de soies et de vins que les tarifs douaniers pénalisent. Proche de la presse et des cercles de pouvoir, il sera l'un des grands gourous du libre échange en France, aux côté de Jean Baptiste Say et de Frédéric Bastiat. Après des années de propagande sur le continent, en Suisse, en Italie, puis en Egypte,  « sa ferveur l'amènera à faire bombarder la ville de Canton en 1856, pour forcer l'Empire du Milieu à s'ouvrir au commerce international, et déclenchera ainsi la seconde guerre de l'Opium, entre la Grande Bretagne et la Chine. »(2)

Adolphe Thiers
Adolphe Thiers

La troisième grande figure est Adolphe Thiers, plus connu comme bourreau de la Commune  en 1871 que pour son action à la fois libérale et protectionniste sous la Monarchie, au côtés de son ami allemand Friedrich List ou encore de divers industriels tels Mimerel ou Dombasle.

 

C'est d'abord Saint Cricq, le mercantiliste, le prohibitionniste, qui domine la scène par son influence sur le parlement. Les idées libérales venues de Grande Bretagne, de Bowring et des élites anglophiles s'implantent petit à petit jusqu'à la période 1834-1836 durant laquelle l'agitation est la plus forte. La Presse unanime défend alors les exportateurs et la liberté, comme héritage de la Révolution ; la prohibition vacille. Les tarifs douaniers deviennent la cible de rapports divers que Bowring diffuse afin d'affaiblir Saint Cricq et de convaincre les députés. L'apogée de la contestation est atteinte à Bordeaux où les exportateurs de vin ont été très réceptifs aux discours libre-échangistes. C'est l'épisode de L' Adresse de Bordeaux, une pétition que la Commission commerciale envoie au Parlement : « Pour que le mot Liberté ait toute sa valeur dans une société, il ne suffit pas que les lois politiques le consacrent : il faut, de plus, qu'on le retrouve appliqué à son économie, de sorte que la volonté individuelle , dans l'industrie rencontre le moins d'obstacles possibles. » (3)

La Presse, par Bowring « appelle la France à ne pas rester en arrière de la Grande Bretagne dans la carrière de l'émancipation commerciale et industrielle ».(4) Il est même question de sécession douanière du midi, hypothèse rapidement dénoncée comme une volonté de faire de la Gironde « une province anglaise ». Pourtant, les taxes sont abaissées par le ministre Duchatel qui commande en contrepartie une enquête sur les prohibitions afin de déterminer la politique de tarif à conduire. Bowring sait que les enquêtés seront des industriels du Nord favorables aux douanes ; il s'inquiète également de la tournure nationale  que prend le combat pour la liberté d'échanger. Car c'est bien l'argumentaire nationaliste qui va définitivement convertir la France au protectionnisme.

En réaction à la campagne bordelaise, certains libéraux rompent avec le libre-échange. Thiers (« entièrement dans les griffes de Saint Cricq »- déclare Bowring) et Dombasle vont alors développer l'idée « d'esprit patriotique » en réaction à l'économie pure, « l'esprit général du gouvernement ». Adolphe Thiers est partisan du protectionnisme offensif, éducateur. Des tarifs ciblés, hauts, et aussi longs que nécessitera la maturité d'une industrie devenue capable d'exporter. Dombasle lui pense que « l'économie politique moderne repose sur une confusion sémantique entre la politique et l'économique […] alliance opérée sous le charme si entraînant du mot Liberté. » (5) On insiste enfin sur l'emploi et la conservation d'un tissu traditionnel homogène et sur la priorité du marché intérieur. La balance commerciale ou l'autarcie ne sont alors plus le fondement des partisans du protectionnisme comme il l'était chez les mercantilistes. L'idée d'ordre moral liée à la prohibition s'estompe également. Simplement, produire pour et dans la nation doit permettre d'assouplir le tissu productif lorsqu'il est défaillant, autant que de le moderniser et de le faire croître. La construction du Zollverein outre Rhin ainsi que la diffusion du Système National de List ont également une influence certaine sur la France.

Wellington à Waterloo
Wellington à Waterloo

Autour de 1840, la question des lins du Nord de la France va consacrer la victoire de Thiers sur Bowring. Les fils de lin et les toiles sont des productions pré-industrielles en France, confectionnées à domicile par les femmes en complément d'un revenu agricole. L'arrivée des industries en Belgique et en Angleterre provoque alors l'appauvrissement rapide des campagnes du Nord, récupérée par des groupes de pression militant pour une hausse significative des tarifs afin de permettre la conservation locale. Devant les tergiversations du gouvernement, plutôt enclin à s'engager vers le libre échange, les discours de souffrance des productions traditionnelles et anglophobes retournent à présent la presse en faveur du protectionnisme. Les conférences données par Bastiat ou Lamartine sont pourtant messianiques : « Si un législateur divin -déclare le poète-gouvernait le commerce et l'industrie […] il créerait à l'instant le libre échange. […] [et un autre] pour tromper le Peuple en l'affamant, [...] il l'appellera le système protecteur. ! ».(6) Mais rien n'y fait, l'avis qui s'impose est partisan des douanes. Grâce à divers comités de soutien, des brochures et surtout à l'organe de presse du camp protectionniste , le Moniteur Industriel, l'opinion suit. Pour battre le libre-échangisme, le Moniteur attaque l'anglophilie et dénonce une élite méprisante qui peut écrire dans un journal  :  « [les protectionnistes] seraient plus libéraux, s'ils étaient plus instruits. ». Le combat est acharné . « Ayant suffisamment mal prononcé le nom de députés pour provoquer les rires de la Chambre, (le député) Grandin rétorque : « Permettez, Messieurs, je ne prononce pas aussi bien l'anglais que ces Messieurs libre échangistes : cette langue leur est très familière. » »(7)

Enfin c'est la dénonciation de l'aristocratie par le camp protectionniste qui provoque en 1845 le ralliement de la gauche démocratique et socialiste, auparavant libérale par héritage révolutionnaire et à présent convaincue que la question de la « juste répartition » des richesses et la liberté des travailleurs passent avant la liberté des échanges. Le protectionnisme s'est imposé.

 

Epilogue

 

En 1860 Napoléon III et Michel Chevalier imposent le libre échange à la France. Après 10 années économiquement médiocres, les retours de Thiers et de la troisième République réaffirment ce même consensus protectionniste. Jusqu'à 1892 et le vote des Tarifs Méline, les hausses douanières se succèdent en réaction notamment à la Grande dépression (1873-1893), scellant ainsi le ralliement de la paysannerie au régime républicain (8). A l'ombre de tarifs protectionnistes généralisés en Europe, la période 1893-1913 est marquée par une forte croissance. (9)

 

Au XIXème siècle se sont déjà jouées toutes les grandes batailles idéologique qui sous tendent aujourd'hui encore les débats politiques, dans la tension permanente entre Liberté et Égalité. Le choix de la Nation organique et égalitaire fait dans les années 1840 se forge dans des conditions de dialogue et d'opposition qui sont franchement contemporaines. Comment ne pas penser, en effet, à l'apologie de la liberté hédoniste faite par les partisans du libéralisme encore aujourd'hui lorsque l'on écoute un Lamartine ? Comment ne pas penser, en écoutant Bowring, au mépris souvent exprimé dans une presse unanime pour les eurosceptiques, les démondialisateurs, les souverainistes, les opposants à la marche moderniste et anglo-saxone du monde, pour les travailleurs qui ne veulent pas « s'adapter »... ? Simplement, le nationalisme ainsi que les désirs de protection égalitaristes ont à l'époque étouffé les velléités libre échangistes, au terme d'une bataille entre journaux, hommes politiques et intérêts divergents. Une situation quasiment analogue aujourd'hui alors que les mêmes forces s'affrontent sans cesse ; l'idée de Nation en moins toutefois, discrédité par le XXème siècle puis fondue dans l'Europe, incapable de fédérer une contestation d'ampleur ; la Gauche traditionnelle en moins également, qui défendait le Peuple avant de devenir social démocrate.

Le système de libre commerce intégral n'est pas compatible avec la redistribution harmonieuse des richesses au sein d'une société solidaire, à moins de sacrifier une frange toujours plus importante de sa population, mise en concurrence avec le reste du monde. La rupture d'avec notre tradition protectionniste se situe autour de 1973, lorsque l'Europe abandonne ses tarifs extérieurs commun. Nous vivons toujours sous ce même règne : celui de l'inégalité et de la concurrence féroce entre les hommes, au nom d'une liberté bien étrange.

 

                                                                Frederichlist

 

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Sources

(1)L'identité économique de la France. Libre échange et protectionnisme 1814-1851, David TODD, GRASSET. Le titre de l'article est une référence au livre de TODD qui lui même ne prend pas parti dans son travail de recherche, et reste d'ailleurs sceptique quand à la possibilité d'un protectionnisme européen, faute de nation européenne, ou même national tant la construction européenne lui semble complexe. Quoi qu'il en soit, son ouvrage est passionnant. Voir également l'interview de TODD dans l'émission La marche de l'Histoire sur France inter du 30-01-2012 http://www.franceinter.fr/emission-la-marche-de-l-histoire-le-protectionnisme-en-france

(2)page 201

(3)page 204

(4)page 208

(5)page 237

(6)page 350

(7)page 365

(8)page 417

(9) voir l'article de Paul Bairoch et Richard Kozul-Wright : GLOBALIZATION MYTHS (http://unctad.org/en/docs/dp_113.en.pdf) qui montre les succès protectionnistes sur la période 1890-1913 en Europe et dont le compte rendu sera bientôt disponible sur ce blog.

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Commentaires : 4
  • #1

    Adjovi-Boco (lundi, 20 février 2012 22:33)

    Bravo pour ce site qui ouvre des perspectives intéressantes.
    Le protectionnisme semble en effet constituer une solution pertinente à la désindustrialisation de notre pays. Mais comment pourra-t-on réagir aux mesures de rétorsion de nos partenaires commerciaux? Comment s'assurer que les produits proposés sur le marché français resteront compétitifs par rapport à ceux qui seront commercialisés dans les autres pays du monde?

  • #2

    Florian L. (samedi, 25 février 2012 15:33)

    Je rejoins Adjovi-Boco sur son commentaires: Un pan central de la question du protectionnisme tient aux mesure de rétorsion. Certains théoriciens de l'économie ont montré les avantages du protectionnisme mais ont rejeté cette politique pour cette raison (Cournot et Krugman notamment). Il ne faut pas oublier que l'ouverture économique est bénéfique à la France (Attraction d'IDE, biens moins chers, etc.).
    Je pense sincèrement que le protectionnisme peut être utile dans certains cas (industrie(s) dans l'enfance comme le préconisait List ou dans le déclin comme l'avançait Allais, industries stratégiques, etc.). Néanmoins, cette politique devrait être ciblée et/ou temporaire sous peine d'être complètement à la traîne.

  • #3

    Gerd (mercredi, 18 juillet 2012 16:11)

    Nice info dude

  • #4

    Masticating Juicer (mercredi, 24 avril 2013 20:08)

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