mer.

29

févr.

2012

Le Protectionnisme et la Démondialisation, conférence de Jacques Sapir

Le 1er février 2012 à Rennes, Jacques Sapir était l'invité de l'association Le Kiosque Citoyen. Il est revenu à cette occasion sur le concept économique de démondialisation. Du commerce en Inde entre les Gréco-romains et les Chinois, aux galères des Croisés parties conquérir la Terre Sainte, inventant à l'occasion les contrats d'assurance, de la conquête des Amériques à la deuxième vague de colonisation en Asie au milieu du XIXème siècle, il a livré un discours accrocheur et convaincant ; aux idéologues du « doux commerce » et de la liberté absolue, il a rappelé que « le navire de commerce a toujours été précédé du navire de guerre ». (1) De notre envoyé spécial Woyzeck.

 

Le Protectionnisme et la Guerre Mondiale

 

C'est un poncif de l'Histoire économique, le protectionnisme économique aurait engendré la deuxième guerre mondiale. D'où l'importance de ne pas remettre en cause le libre échange aujourd'hui... au cas où certains auraient émis l'idée. L'affaire est tout autre. La crise économique de 1929 frappant de plein fouet les héritiers, les boursicoteurs, pour ne pas dire les spéculateurs, est d'abord une crise de liquidités. Et c'est finalement ce qui différencie la crise de 1929 de celle de 2008, qui a suivi la faillite de Lehman Brothers.

Quelle erreur de 1929 fallait-il donc éviter ? Tout simplement, une baisse importante des liquidités, c'est à dire de la masse monétaire en circulation, dans l'économie. Car c'est cette baisse de liquidités et non le protectionnisme mis en place dans les années 1930 pour cadrer les échanges commerciaux, qui a engendré une chute brutale des échanges commerciaux internationaux. Sans liquidités, il est en effet bien plus difficile aux banquiers de prêter leur argent à des compagnies d'affrètement, dont on ne sait même pas si elles seront encore capable de rembourser dans 2 ans les sommes versées, et aux commerçants de commercer. Puis, que dire de cette affirmation, selon laquelle le protectionnisme en Europe et aux États-Unis d'après 1929, aurait facilité le déclenchement de la deuxième Guerre Mondiale ? Simplement qu'elle est fausse, en témoigne la controverse entre Göring et le ministre des finances de la République de Weimar du chancelier Brüning en 1934. Le débat dans ces temps économiques troublés en Allemagne porte alors sur les alternatives de relance de l'économie : s'engager dans la voie de l'autarcie ou bien réaffirmer les mesures protectionnistes, seules capables de maintenir un certain niveau de commerce international ? Göring tranchera, et décrètera la seule voie à suivre pour l'Allemagne : l'autarcie pour mener la guerre, le développement de l'accès aux matières premières (fer, minerai) fondamentales pour redévelopper l'industrie et l'armement. Une politique qui justifiera dans les années 1930 les invasions successives de la Bohème, la Moravie, riche région minière, puis en 1940 l'invasion de la Norvège.

 

La mondialisation financière

 

La mondialisation a engendré un monstre économique dominé par les dogmes libre-échangistes. Jacques Sapir rappelle alors la corrélation entre cette mondialisation historique assassine puis les choix qui ont guidé les politiques économiques depuis bientôt 30 ans, détricotant l'économie réelle au profit d'une financiarisation dérégulée et déréglementée. Nos modèles économiques actuels participent à l'exploitation de notre planète, à la faillite de nos politiques publiques, et à l'exploitation d'une masse salariale corvéable à l'autre bout de la planète. Depuis la fin des Trente Glorieuses, et la fin de la reconstruction économique d'après guerre, après l'avènement d'une société de consommation de masse d'inspiration américaine, apparaissent derrière le vernis les premiers soubresauts d'un modèle de société que l'on a imposé partout, et qui partout se retrouve branlant, incapable de répondre aux grands défis de modernisation du monde autrement qu'en pillant une partie de la planète pour en gaver une autre, ni de permettre l'accomplissement de soi dans une société qui n'a fait qu'attiser l'individualisme à l'extrême, alors même qu'elle entendait consacrer les idéaux de liberté, pour lesquels tant de soldats sont morts au XXème siècle.

Jacques Sapir s'attaque alors à la question des délocalisations. A partir de 1973, les grandes sociétés n'ont pas été capables de maintenir la croissance des taux de profits qu'elles avaient connue pendant les Trente Glorieuses. Le taux de productivité a baissé. Pis, il est devenu trop faible. Petit à petit, l'on a alors délocalisé, la sidérurgie tout d'abord, puis le textile, puis tout le reste enfin, sans même s'interroger sur les conséquences ni l'utilité économique de ces choix. Ce qu'il fallait pour l'avenir : des produits bon marché, importés de la Chine ou l'Inde. Permettre également aux Pays Émergents de suivre le pas de notre consommation frénétique. Le chercheur explique, la délocalisation, c'est le transfert de capital et des activités de production à d'autres marchés, à qui ne sont pourtant pas destinés les produits fabriqués. La délocalisation, c'est permettre à des pays, comme aujourd'hui la Chine, de produire comme (et pour) l'Europe occidentale, alors même que les salaires y sont toujours ridiculement faibles.

Les conditions du commerce

 

Qu'est ce que démondialisation ? L'idée qu'il faut rétablir des règles au commerce international, à partir des acteurs qui sont les détenteurs de toute légitimité politique : les peuples, et donc les États. Il faut substituer à l'anarchie des marchés des normes qui permettent de commercer avec l'étranger. Comment faire dès lors, dans une zone monétaire commune comme est censée l'être la zone euro ? Sapir proclame le non-sens économique que représente la zone euro. Dans une société où désormais, 95% des flux de capitaux dans le monde desservent l'économie réelle, priver les États de leurs prérogatives monétaires est une erreur.

Mundell lui même, théoricien de la Zone Monétaire Optimale avait énoncé : lorsque des pays décident d'avoir la même monnaie, il convient également de créer des mécanismes qui puissent permettre à tous ces pays de répondre à des chocs asymétriques sans se nuire les uns les autres, au risque de mener tout le système à l'implosion. Lorsque l'Allemagne embauche et produit, à quoi lui sert-il de vendre à des pays amis, partageant la même monnaie, si les agents de ces mêmes pays n'ont pas assez pour consommer allemand ? Ce qu'il faut, suivant cette même théorie de Mundell, c'est non pas un gouvernement économique capable de mener une politique convergente (comment cela serait-il d'ailleurs possible dans des économies aussi disparates que celles de l'Europe du Sud et de l'Europe du Nord ?), mais ce qu'affirme Sapir tout de go : créer une zone de transfert, dans laquelle l'Allemagne par exemple, alors même qu'elle vend ses produits à l'Europe entière, donnerait en contrepartie des aides financières aux économies nationales afin de soutenir l'investissement qui lui sert in fine en premier lieu à elle même.

Ce système ne concernerait pas que l'Allemagne seule ; tous les pays bénéficiaires (aujourd'hui très peu) devraient être mis à contribution. Cette politique est possible puisqu'elle l'est en Allemagne même, où le Länderfinanzausgleich (2) permet dans un pays fédéral, de faire financer les restructurations économiques des États (Länder) en difficulté par les États les plus riches. C'est l'idée même de la redistribution. Or, au niveau européen, qu'observons-nous ? Des traités qui ne prévoient aucune possibilité d'entraide entre pays par compensation financière (Art. 125 TFUE) autre qu'en cas « catastrophe naturelle ou imprévisible » (article 122 TFUE, qui légitime aujourd'hui le « sauvetage » de la Grèce) (3). La raison de ce refus, d'obédience allemande, tient aujourd'hui, selon Sapir, à la démographie outre Rhin, qui ne peut se permettre de financer un système international de redistribution des richesses. En 1990, ajouterons-nous, la raison première de ce « nein » avait été la réunification, qui avait engendré pour l'Ouest des hausses considérables d'impôts et la création de zones de transfert. Sapir en conclut qu'une zone économique monétaire unique sans zone de transfert est impossible. Que pis, la zone euro a entraîné, du fait de ces manquements économiques primordiaux, un ralentissement de la croissance et une crise de la dette publique européenne, qui menace aujourd'hui les fondements du système.

 

Ouverture

 

L'Allemagne en cavalier seul économique fait payer ses voisins, « mauvais gestionnaires » et surendettés. L'Euro a contribué à développer ce qu'il voulait initialement combattre : un taux de croissance durablement affaibli. En effet, sans transfert possible entre les pays, et, empêchés par l'hypocrite Pacte de Stabilité et de Croissance, les pays de l'Europe entière se sont retrouvés depuis 2002 jusqu'en 2008 avec des taux de croissance ridiculement bas, puisque la parité euro-dollar n'a fait qu'augmenter et donc qu'empêcher la croissance, réduite elle-même à s'autofinancer par les niches fiscales. Dans ces conditions, les spéculateurs n'ont mis que peu de temps à comprendre les failles d'un tel système, pour commencer, depuis 2009, à s'attaquer aux dettes publiques nationales. Sapir enfonce le clou, prophétisant pour le printemps 2012 un effondrement des recettes fiscales dans certains pays de la zone Euro, l'Espagne en chef de file. Puisque chez nos voisins ibériques les marges de réduction la dette publique n'ont pu être maintenues, l'État central a pris la décision de geler les salaires et le paiement des services. A court terme, un trou colossal d'à peu près 15 % de PIB qui sera dévoilé.

L'assemblée abattue ne sait plus que faire. Ses questions fusent : que faut-il faire ? Jacques Sapir propose : il faut dès maintenant abolir l'article 123 TFUE (4) et permettre aux banques centrales de monétiser. Il faut contrôler les flux de capitaux par des outils informatiques et statistiques. Des solutions techniques existent bel et bien, c'est le rôle de l'économie affirme t-il. Mais les solutions politiques semblent désespérées. Comment sortir de ce cadre pernicieux ? Comment mettre en place une zone monétaire optimale sans changer de paradigme économique, pour permettre de créer la croissance, par exemple en créant des zones fiscales de transferts ? L'impuissance de nos politiques ainsi mise à nu effraie. La conférence est finie, Jacques Sapir sort.

 

Woyzeck

 

 

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Sources

 

(1) La démondialisation - Jacques Sapir - Seuil 2011

(2) péréquation

(3)Traité sur le Fonctionnement de l'Union Européenne. Consultable ici : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:2010:083:0047:0200:fr:PDF

(4) idem : art 123 « Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci après dénommées «banques centrales nationales», d'accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l'Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l'acquisition directe, auprès d'eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite. »

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Commentaires : 5
  • #1

    Damoiseau L'Xé (jeudi, 01 mars 2012 13:02)

    Pour chipoter, sur la forme. Avant-dernier paragraphe : "Sapir en conclue" c'est "conclut".

  • #2

    Pierre Feuille Ciseaux (jeudi, 01 mars 2012 17:14)

    Bonjour,

    quesque c'est exactement une zone fiscale de transfert ?

  • #3

    Woyzeck (samedi, 03 mars 2012 10:54)

    Une zone fiscale de transfert est une zone dans laquelle des mécanismes fiscaux permettent d'attribuer à une ou plusieurs parties de ces zones en difficulté économique des aides de nature sociale, économique etc... afin de les aider à se restructurer et/ou à compenser la perte d'attractivité de leur territoire créée par la crise. En France, lorsque les industries minières de Lorraine ont commencé à fermer les unes après les autres, ce n'est que grâce à des transferts massifs de l'Etat vers ces zones en difficulté que quelques restructurations ont été possibles et que le coût social de cette hausse du chômage a pu être maîtrisé. En Allemagne, une telle zone existe avec le "Länderfinanzausgleich" (voir article) entre régions riches et régions pauvres.
    Au niveau européen, un tel système pourrait se baser sur une compensation versée par les pays tirant un fort profit de l'euro (Allemagne, Pays Bas) pour les obliger à verser des aides économiques aux pays pour qui l'Euro est aussi un fardeau (Grèce, Portugal...). En retour, un tel système supposerait que les travailleurs français ou grecs, à terme, puissent cotiser pour les retraites des travailleurs allemands, qui ont un fort problème démographique à régler dans les prochaines années.

  • #4

    Jean-Baptiste B (mercredi, 21 mars 2012 09:23)

    « Tout simplement, une baisse importante des liquidités, c'est à dire de la masse monétaire en circulation, dans l'économie. »

    Précisions utiles : Ce n'est pas le crédit bancaire qui vint à manquer, mais la monnaie de l'État. En effet la Grande Dépression, comme les cinq autres dépressions de l'histoire économique des États-Unis, fut précédée d'un fort désendettement de l'État (environ un tiers de réduction pour celle de 1929). Cf </a href="http://frappermonnaie.wordpress.com/2011/12/06/3-la-passivite-du-credit/">la citation à la fin de ce billet</a>. Le crédit est passif, comme le confirme la Fed, <a href="http://frappermonnaie.wordpress.com/2011/12/06/la-passivite-du-credit-confirmee-par-la-bri/">ou la Banque des Règlements Internationaux</a> : il ne fait qu'amplifier le cycle économique, et la banque centrale ne peut que moduler cette amplification.

    On ne peut pas mettre toutes les « liquidités » (un terme au moins autant galvaudé que celui de monnaie) sur le même plan sans induire une certaine confusion, me semble-t-il. Confusion d'autant plus dommageable qu'elle vise à conforter l'idéologie libérale, à faire accroire que la monnaie privée est aussi efficace que la monnaie publique voire plus, donc qu'elle peut et doit la remplacer. Pour un blog voulant se libérer de l'idéologie libérale, c'est gênant.

    Merci pour votre très bon blog, et à bientôt

  • #5

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