jeu.

22

mars

2012

En route vers le protectionnisme

Mur d'Hadrien
Mur d'Hadrien

La question du protectionnisme commence peu à peu à s'imposer au sein du débat public. Loin d'être une question aussi essentielle que la viande halal ou l'identité nationale, certains candidats à l'élection présidentielle en font cependant l'un de leur cheval de bataille. La conférence du lundi 19 mars, organisée à l'Ecole de Guerre économique par l'association « Pour un débat sur le libre échange », offrait l'occasion d'étudier plus en détails cette question primordiale pour l'avenir de notre pays. Le casting proposé était alléchant puisque se sont succédés à la tribune Erik S.Reinert, Hervé Juvin, Gabriel Colletis, Jean-Luc Gréau, Philippe Arrondel et Philippe Murer. Il n'a pas déçu

L'auteur du livre « Comment les pays riches sont devenus riches? Pourquoi les pays pauvres restent pauvres », Erik S.Reinert était chargé de planter la première banderille. Nous avons eu droit à une véritable mise à mort du néo-libéralisme. En effet le diplômé d'Harvard considéré comme l'un des chefs de file en matière d'économie hétérodoxe dans le monde anglo-saxon n'a pas choisi de faire le voyage jusqu'à Paris à vide.

 

Il débute son intervention en expliquant que le clivage droite-gauche n'a plus réellement de sens et qu'il est nettement moins important que le clivage qu'il définit comme celui du « canon orthodoxe » et de « l'autre canon ». En résumé il s'agit de la différence entre une économie immuable basée sur des mathématiques et des hypothèses et une autre axée sur le changement et prenant en compte l'histoire économique. La première offre la part du lion aux consommateurs aux exigences desquels il convient de se plier. La seconde se concentre sur le producteur et l'innovateur. La première s'est inspirée des théories d'Adam Smith et de sa « main invisible ». La seconde se base sur les thèses de Schumpeter ou de Keynes.

 

Au sein de l'analyse d'Erik S.Reinert, la théorie des cycles économiques est très présente qu'il s'agisse d'analyser les crises financières ou les mises en place de mesures protectionnistes. Ainsi il explique qu'aucune nation n'est devenue prospère sans avoir eu recours au protectionnisme sauf peut-être Hong-Kong.

 

Le 21ème siècle marque un tournant dans la domination économique mondiale puisque l'occident perd de sa superbe face à une Asie qui se pose en sérieux concurrent. Pour Reinert la force d'un pays réside plus dans sa capacité à maîtriser les savoir-faire que dans sa dotation en matières premières. Le développement de l'Europe s'est basé sur cette maîtrise notamment grâce à la lutte des classes qui a offert un équilibre en évitant la stérilisation du savoir.

 

Erik S. Reinert
Erik S. Reinert

Pour Reinert le développement des Etats doit s'effectuer grâce à l'industrialisation. Il précise que les pays doivent opter pour une stratégie d'accroissement de la valeur des produits plutôt que pour une stratégie de compression des coûts, trop court-termiste puisqu'un pays produisant à un coût encore plus compétitif finira toujours par émerger.

 

Le déclin de l'occident s'explique par la non remise en cause d'un modèle néo-libéral utilisé pour soumettre les autres économies du monde. A force de vanter les mérites de ce modèle, les pays occidentaux ont fini par y croire et par se l'appliquer à eux-mêmes. Or le bilan du néo-libéralisme est un échec puisque seule l'Asie en a profité en terme de PIB. De plus l'absence de nations à revenus intermédiaires est constatée. Les pays riches restent riches, dans le meilleur des cas, ou déclinent alors que les pays pauvres s'enfoncent dans la pauvreté.

 

La thèse de Rinnert est que le déclin de l'occident est lié au fait que l'héritage du passé a été oublié. Il importe donc de réinventer les théories des « 30 glorieuses » qui visaient à industrialiser les pays du monde. Cette industrialisation doit passer par une phase de protection. La difficulté pour un Etat-Nation étant de décider à quel moment est-il opportun d'accentuer ou de réduire les mesures protectionnistes. La théorie de la protection se fonde sur le fait observable que les activités économiques sont de qualités différentes et que l'instauration de mesures protectionnistes évite l'émergence de déséquilibres trop profonds. Cette théorie n'est pas compatible avec le libre-échangisme qui se base sur l'échange de travail de même valeur.

 

La mise en place d'un protectionnisme intelligent vise à trouver un équilibre entre producteur et consommateur. A court terme, les intérêts du consommateur peuvent être sacrifiés pour permettre au producteur de générer de hauts revenus qui lui permettront d'accroître par la suite son activité afin de créer de l'emploi et de proposer des produits plus compétitifs.

 

Quant aux mesures de rétorsions que pourraient prendre les pays victimes de mesures protectionnistes, il est essentiel de comprendre que des mesures « efficientes » au niveau micro-économique ne le sont pas forcément au niveau macro-économique . Ainsi l'absence de mise en place de mesures protectionnistes conduit à un appauvrissement mondial généralisé puisque les entreprises vont toujours chercher à produire à moindre coût et donc à verser des salaires de plus en plus bas. Afin d'établir un parallèle historique, nous pourrions indiquer que lorsque l'Angleterre était la seule nation industrialisée, ne pas développer son industrie pouvait se justifier pour un pays sans protection mais cela aboutissait à un équilibre général de la pauvreté.

 

Le choix qui s'offre à l'occident est donc de savoir de quelle façon il souhaite organiser son déclin. Un déclin relatif comme les Pays-Bas de 1700 qui sont restés un pays prospère même s'il n'est plus au sommet ou un déclin absolu comme celui de Venise de 1700 qui se réduit aujourd'hui à une ville musée.

 

Hervé Juvin
Hervé Juvin

A la suite de cette intervention, l'économiste Hervé Juvin a pris la parole. Il a insisté sur le manque de transparence des tenants du néo-libéralisme qui veulent imposer leurs thèses comme une vérité absolue en dehors de laquelle il n'existe pas de place pour le débat. Il a indiqué que le protectionnisme n'était pas une question de doctrine mais une question de moment, c'est à dire qu'il est un outil qu'il convient d'utiliser au moment opportun comme actuellement. Hervé Juvin a exprimé sa préférence en faveur de mesures protectionnistes douanières plutôt qu'en faveur d'une guerre des monnaies qui favorise surtout les spéculateurs.

 

Enfin il a formulé trois remarques. Il a remarqué que si depuis le grenelle de l'environnement la France produisait moins de gaz carbonique en revanche elle en consommait plus ce qui constitue une véritable perte d'autonomie politique. Il a ensuite précisé que la terre est devenue un marché comme un autre puisque les investisseurs, conscients de la faiblesse du papier, se tournent désormais vers les terres arables ce qui pose question pour la production d'aliments à l'avenir. Enfin il a conclu par des doutes quant à la compatibilité de la libre circulation des mouvements de capitaux avec la démocratie.

 

Gabriel Colletis est ensuite monté à la tribune. Il a indiqué qu'une théorie était souvent dominante parce qu'elle sert les intérêts dominants. Avant de citer List pour affirmer que l'on ne peut pas penser l'industrie sans penser le protectionnisme et inversement. Il a répété qu'une industrie ne pouvait pas se développer sans protection et qu'il s'agissait de la raison pour laquelle le protectionnisme devait être le moyen d'un projet national de développement. La nécessité de lutter contre la vision néo-libérale qui considère le travail uniquement comme un coût a été réaffirmée tout comme l'importance de créer des normes de protection sociales, environnementales et financières. Il a dénoncé le fait que les programmes de baisse des charges sociales ne visaient pas à la compétitivité mais à la rentabilité.

Gabriel Colletis
Gabriel Colletis

Gabriel Colletis s'est positionné en fervent défenseur d'un capitalisme industriel au détriment d'un capitalisme financier avec l'urgence de réorienter la production en fonction des besoins de la société française et de remettre la finance à sa place. A ce sujet, il a précisé que le capital était mieux rémunéré que le travail en raison de sa volatilité. Tant que les pays laisseront le capital être volatile, il bénéficiera d'une rémunération privilégiée. Sa conclusion aura des allures de feu d'artifice, lorsqu'il affirmera qu'une véritable règle d'or devrait consister à fixer un niveau maximal de détention de la dette par des non-résidents.

 

Puis vint le tour de Philippe Arrondel qui s'attaqua à la « smicardisation » de la société française. Il s'attarda notamment sur le cas des « travailleurs détachés » c'est à dire la délocalisation sur place qui avait défrayé la chronique au travers de la directive « Bolkenstein » au moment du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005. Bien que légalement ce procédé soit interdit, il s'effectue relativement fréquemment en pratique sans être déclaré.

 

L'économiste Jean-Luc Gréau, ancien expert du MEDEF, poursuivit la conférence en s'attaquant aux trois postulats couramment émis à l'égard du protectionnisme. Le protectionnisme n'est pas ringard, il reste un formidable outil économique en fonction des périodes historiques. Le protectionnisme n'est pas une fermeture, il s'agit d'une ouverture maintenue aux échanges et aux savoir-faire. Le protectionnisme n'a pas mené à la guerre, il s'agit d'une falsification de l'histoire comme l'a démontré Paul Bairoch puisque toutes les conditions étaient déjà réunies avant 1929. Avant de conclure ses propos en conseillant le dernier livre de David Todd qui montre que de très puissants intérêts soutiennent les thèses libre-échangistes.

 

L'intervention de Philippe Murer a permis de démontrer à l'appui d'un sondage IFOP que les Français étaient favorables à 65% à une augmentation des droits de douane et à 57% aux frontières de la France si nos partenaires européens refusent de coopérer. Il a salué le courage des économistes qui mettent en jeu leur carrière académique pour soutenir les thèses protectionnistes.

 

Il a ensuite dénoncé les manipulations des chiffres de l'emploi en France et en Allemagne où les taux de chômage devraient être de 15 ou 16% avant de s'attaquer à l'explosion de la dette qui coïncide avec les lois de dérégulation de la finance.

 

Pour conclure, il est revenu sur les objectifs fondamentaux de l'humanité qui devraient être le niveau de vie, l'emploi, la cohésion sociale. Ces objectifs sont en contradiction complète avec le libre-échange. C'est pour cette raison, qu'il convient de lutter contre ce système afin de le réformer.

Philippe Murer est à l'initiative d'une pétition en faveur de la mise en place d'un protectionnisme européen. C'est un premier pas mais les plus grands voyages commencent tous par un premier pas.

 

 

Theux

 

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Commentaires : 9
  • #1

    Damoiseau L'Xé (samedi, 24 mars 2012 12:21)

    Je ne commente pas, vu le niveau, j'ai trop peur de dire des bêtises...

    Mais encore un très bon billet, MERCI!

  • #2

    Le Souverain (samedi, 24 mars 2012 13:11)

    "A court terme, les intérêts du consommateur peuvent être sacrifiés pour permettre au producteur de générer de hauts revenus qui lui permettront d'accroître par la suite son activité afin de créer de l'emploi et de proposer des produits plus compétitifs."
    Ce qui pose la question d'une majorité électorale forte sur la question puisque la baisse momentanée du pouvoir d'achat des consommateurs créera de toute façon des tensions. Certes les français se déclarent semble-t-il favorables au protectionnisme, mais les grands partis n'ont pas encore tiré les conclusions.
    Le temps presse pourtant.

  • #3

    RadTransf (jeudi, 29 mars 2012 13:42)

    Est-ce qu'il ya eu un enregistrement ? Si oui est-il possible d'y avoir accès ?

  • #4

    frederichlist (jeudi, 29 mars 2012 15:39)

    Les vidéos se trouvent sur le site Manifeste pour un débat sur le libre échange.
    ici : http://www.manifestepourundebatsurlelibreechange.eu/les-videos-de-la-conference-sur-le-protectionnisme-europeen-de-lundi-19-mars-partie-i-erik-reinert-herve-juvin-jean-luc-greau-claude-rochet-philippe-arondel-philipe-murer/

  • #5

    RadTransf (jeudi, 29 mars 2012 15:42)

    Merci

  • #6

    Claude Rochet (mardi, 03 avril 2012 12:23)

    Les préservations et les films de la conférence sont disponibles sur http://www.scribd.com/claude_rochet

  • #7

    pov'con-tribuable (jeudi, 12 avril 2012 03:10)

    bref, ces economistes serieux redisent une nouvelle fois ce que le bon sens populaire a compris depuis longtemps, au point d'avoir refusé en 2005 l'Europe néo-libérale. Néo-libéralisme que leur ont imposé leurs politicards, en violation des referendum (France, Irlande, Pays-Bas), avec la complicité des bureaucrates de Bruxelles soumis aux lobbies financiers. Il n'est plus conscients de parler d'incompétence de ces élus et de ces bureaucrates, vu leur acharnement à soutenir le néo-libéralisme, mais de complicité avec les spéculateurs, qui renvoient leur des dessous de table sous diverses formes. La démocratie européenne est détournée, il faudra une révolte massive pour la retrouver. Celle-ci a déjà commencé en Grèce, Espagne, gagne la france et l'Allemagne. Nos élus nous ont trahi, et nous forcent à la révolution.

  • #8

    Mc (vendredi, 13 juillet 2012 14:39)

    Thank you for info

  • #9

    FISCHER (jeudi, 18 octobre 2012 10:48)

    PROTECTIONNISME