jeu.

29

mars

2012

L'Espagne veut vivre

L'Espagne lentement entre dans la nuit.

Après plus de 15 années de forte croissance, artificiellement fondée sur l'endettement et la spéculation immobilière, la faillite de l'Espagne est celle d'une stratégie anti-nationale, partisane de la division internationale du travail et du crédit facile improductif. Privatisations, flexibilité, rigueur budgétaire et ouverture sur le monde : l'Espagne du miracle était touristique et bancaire, bien installée sur ce créneau dans un village monde où toute production en vaut bien une autre. L'Histoire économique ne fait pas de cadeaux ; qui veut suivre le roi en devient le bouffon. La libéralisation financière en Europe a correspondu aux intérêts d'une caste mondiale de possédants. Elle fut l'expression d'un rapport de force idéologique et non d'un partenariat entre Nations. Au dessus des lois et des frontières, la finance a joué. Et c'est l'Espagne qui a perdu.

 

La note est salée

 

Conséquence d'une nouvelle contraction du PIB de 2 à 3% pour 2012, le taux de chômage atteindra prochainement, selon le premier ministre conservateur Mariano Rajoy, le triste chiffre de 24% de la population active du pays (1). Afin de ramener son déficit au dessous des 3%, puis 0,5%, si le traité relatif au M.E.S est ratifié, le gouvernement a annoncé une cure d'austérité sans précédent ; chaque ministère devra ainsi réduire son budget de 15% cette année (2). Le cycle infernal des taux d'intérêts prohibitifs et du remboursement par la rigueur est enclenché selon le même processus qu'en Grèce ou qu'en Amérique Latine dans les années 1980, l'inique decada perdida (3).

Fragilisée dans tous les secteurs par une consommation atone autrefois tirée par le crédit et incapable de recapitaliser ses banques principales créancières du secteur public, le pays est au bord du gouffre. Le précédent grec est implacable : le défaut approche. Conséquence d'une telle situation, l'Espagne risque une humiliante mise sous tutelle par la Troïka. Et dans un contexte social extrêmement tendu fait de grèves, de manifestations, d'expropriations et de chômage, il n'est pas exclu que les partis principaux de gouvernement Partido Popular (PP) et Partido Socialista Obrero Espanol (PSOE) se trouvent bientôt rejetés en bloc ; au profit notamment de partis autonomistes ou indépendantistes. L'Espagne est composée de 17 communautés autonomes depuis la constitution de 1978 dont les particularismes plus ou moins forts se sont renforcés ces dernières années sur fond de divergence économique, Catalogne et Pays Basque étant parmi les communautés les plus riches -un phénomène constaté également en Belgique ou en Italie.

Seul potentiel rempart face aux agressions du commerce et des capitaux, l'Etat espagnol, déjà faible, agonise sous les coups de sabre de la droite libérale qui privatise et détricote le droit du travail à tout va. Sans perspectives ni espoir, l'Espagne est à nouveau une terre d'émigration depuis 2011 en direction de l'Allemagne, du Royaume Uni ou de l'Amérique Latine.

 

Fuente: 2.000-2.001, Estimaciones Intercensales de Población; 2.002 - 2.011, Estimaciones de la Población Actual; 2.011 - 2.021, Proyección de Población a Corto Plazo.
Fuente: 2.000-2.001, Estimaciones Intercensales de Población; 2.002 - 2.011, Estimaciones de la Población Actual; 2.011 - 2.021, Proyección de Población a Corto Plazo.

 

Spécialisation et concentration de la production

 

L'Espagne est la 4ème puissance industrielle de la zone Euro derrière l'Allemagne, la France et l'Italie. Confrontée aux mêmes problèmes que ses voisins latins en plus accentué, son tissu économique est peu diversifié, trop largement dépendant de quelques secteurs clés : le bâtiment (10% des actifs), le tourisme (11% du PIB) l'agroalimentaire, les transports, et les secteurs aéronautiques, biochimiques. Elle compte également un certain nombre de leaders mondiaux dans les télécoms (Téléfonica), l'industrie pétrolière (Repsol YPF) et l'automobile (Seat) (4), mais souffre de la forte concurrence internationale dans les secteurs intermédiaires. Somme toute, elle est une petite France, moins peuplée (45Millions), moins productive et moins bien intégrée au commerce international. Mais pas de quoi pavoiser. Car c'est non l'Espagne seule où encore les Espagnols, ces inconscients, qui ont failli ; mais bien l'illusion que l'extraversion des économies est garante d'enrichissement et de rattrapage. Ô fanatiques européens... les théories libérales du commerce international omettent de considérer que les Nations sont plus que de simples ouvriers dans une fabrique ; qu'elles sont des réalités complexes au services d’intérêts propres, culturels et historiques ; que leurs dépendances commerciale autant que militaire remettent en cause à la fois leur richesse effective (et non provisoire, comme une bulle immobilière ou bancaire) et leur survie future. Qu'on ne piétine pas en 25 années soit disant a-historiques des réalités nationales de l'économie héritées du Colbertisme, de Friedrich List ou de Bismark, et majoritaires en Europe continentale de 1815 à 1973.

 

Alors que faut-il produire ? Il faut produire un maximum. Se diversifier à l'abri de la concurrence étrangère afin de permettre l’implantation de savoir faire, de techniques et d'emplois sur le territoire national. Un état doit être en mesure de garantir l'approvisionnement de son marché intérieur pour les biens stratégiques, et de remplacements si possible, réduire sa dépendance financière au strict minimum et mettre en commun avec des nations partenaires ce qui lui semble conforme aux intérêts de ses habitants. L'Europe de la « concurrence libre et non faussée » fait exactement l'inverse. Adaptation au grand marché, spécialisation, concentration, le tout au nom d'une profitabilité toute relative dans la mesure où elle n'est pas redistribuée. Nous avons besoin de prioriser notre marché intérieur en Europe. L’Allemagne y viendra.

 

Vasco de Gama découvre la route des Indes
Vasco de Gama découvre la route des Indes

Suivre ET décliner

 

La découverte des Amériques, de la route des Indes, les colonisations issues des révolutions industrielles ont toujours correspondu à de grands bouleversements géostratégiques dans l'ordre du monde. Ce que Fernand Braudel a décrit comme déplacements successifs des centres de l'économie monde (5). D'abord Venise, puis Amsterdam, puis Londres et enfin New York... Le temps nous montre combien le commerce est sans pitié pour ceux qui se plient aux conditions des autres. Amsterdam, à la marine anglaise, le Portugal aux industriels anglais en 1703 et le traité de Méthuen, l'Argentine moderne aux dogmatismes de la primarisation, l'Afrique des années 80 et 90 aux gangsters de l'OMC et du Fond Monétaire International...(6)

Telle est la grande fumisterie avancée par les partisans d'une « modernisation » des économies, du marché du travail, de la dépense publique....etc : elle seule nous préviendrait d'un inévitable déclin à l'échelle du monde... Or, à long terme c'est toujours l'inverse qui s'est produit.

Et toujours, en voulant suivre le modèle ou les conditions de production fixées par le voisin, les Nations ont décru, bien assises sur leurs certitudes « d'avancement ». Et puis, lorsque d'autres ont réagit, après tant d'années de dépendance, elles ont su croître et s'imposer : l'Allemagne et les Etats Unis de la fin du 19ème, l'Europe et le Japon des 30 glorieuses, la Corée du Sud, mais encore la Russie, l'Argentine et le Brésil de ces 10 dernières années. Tous, lorsqu'ils ont défendu leurs intérêts et donc une production nationale sont parvenus à s'élever, le plus souvent à l'abri de forts tarifs douaniers, de lourdes réglementations et d'une large participation de l'Etat, sans s'inquiéter outre mesure des dogmes théoriques du libre échange et du monétarisme.

 

« On dirait l'Espagne livide »

 

Grève générale en Espagne ce 29 Mars 2012 - à l'appel notamment du parti Izquierda Unida (Gauche Unie), pour empêcher la réforme du marché du travail proposée par Rajoy comme solution au chômage des moins de 25 ans (50%).(7)

La colère gronde. Des Indignés aux chômeurs en passant par les travailleurs pauvres, la contestation peine à se concrétiser politiquement. Une responsabilité qui incombe à l'offre politique d'abord, enfermée jusqu'alors dans un consensuel bipartisme, soutenu par les syndicats ; au consensus européen également qui plus encore qu'ailleurs n'a jamais été discuté tant il est admis que l'Europe a transformé l'Espagne et a su l'intégrer au « monde démocratique et moderne » ; enfin, à la responsabilité de la société espagnole qui poussée par le seul rejet du PSOE n'a pas su trouver d'alternative à un vote massif (44%) pour la droite populaire et libérale (PP) aux législatives de novembre 2011. Il aura fallu des mois de grèves et 8 plans d'austérité à la Grèce pour voir émerger de nouveaux partis politiques en remplacement des traditionnels gouvernants. Cette fois ci, c'est l'Espagne qui entre en jeu, et c'est un gros poisson. Celui qui pourrait bien faire chavirer la barque.

 

Ne jetons pas la pierre à l'Espagne adultère, nous sommes derrière.

 

Frederichlist


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Commentaires : 15
  • #1

    Damoiseau L'Xé (jeudi, 29 mars 2012 15:11)

    Rajoï veut appliquer les recettes des néolibéraux européens débordés par la crise : détricotage du droit du travail et baisse de son coût, comme si cela suffisait à engager la relance. En outre, une croissance retrouvée suffirait-elle à assurer la prospérité, sachant que depuis de trop nombreuses années, quand croissance il y a, elle est confisquée?
    Bien-sûr, je n'aborde même pas les questions écologiques qui sont fondamentales aujourd'hui : la croissance se fait forcément au détriment de quelque chose (en science, Lavoisier disait "rien ne se perd, rien ne se crée", et bien en économie, c'est un peu pareil, on ne peut imaginer une croissance généralisée à l'échelle planétaire... Ce n'est pas l'école des fans, et tout le monde ne peut être gagnant à la fin. Il y a toujours des perdants).
    Les néolibéraux n'auront heureusement pas le temps d'ériger leurs recettes en dogmes, tellement elles vont se montrer stériles rapidement...

  • #2

    Damoiseau L'Xé (jeudi, 29 mars 2012 15:12)

    J'ai oublié de dire que l'article était remarquable! Merci encore une fois!

  • #3

    géraldine (jeudi, 29 mars 2012 21:05)

    Le journal El Pais annonce 275 000 personnes à Barcelone. (Pour les hispanophones) les vidéos et le discours de la Puerta del Sol sont sur le site du quotidien. ici : http://elpais.com/especiales/2012/huelga-general/

  • #4

    jean-pierre löhrer (vendredi, 30 mars 2012 11:18)

    j'habite en espagne depuis 8ans, j'ai paricipé avec CCOO au mouvement d'hier.
    la "reforma laboral" est la remise en cause de tous les droits des salariés,faire grève aujourd'hui en Espagne c'est être licencié demain sans motif c'est cela la réalité, et pourtant la résistance est forte, á suivre

  • #5

    jean pierre aupert (samedi, 31 mars 2012 00:06)

    A Lire "L'Euro Misère, plus de 500 millions de gagnants ont déjà perdu, à qui le tour?" http://0z.fr/vi_E2 sur L'Abolition de la Raison. L'Europe, l'Euro sont les plus grands mensonges politiques depuis Hitler. La diffusion de la campagne de l'érection présidentielle évite les réelles problèmes de l'Euro et de l'europe, fait l'impasse sur les vérités de la crise et de l'actualité, et pour cause, les principaux prétendants au trône ont tous voté pour la Constitution Européenne que le peuple Français avaient refusée. L'Abolition de la Raison est le feuilleton de la psychiatrie de la Mondialisation.

  • #6

    bertram (jeudi, 12 avril 2012 17:24)

    alors, la çote d'Ivoire peut-elle assumer le départ de Nenes de l'Elysée sans guerre telle qu'en Yougoslavie.Tout ça pour du çaçao et autres nationnalisation avant l'élection truquée. (urnes bourées telles celles du 5eme arrondissement.)

  • #7

    coronel ortega (jeudi, 31 mai 2012 22:40)

    Ça sent pas bon tout ça.cette crise c'est un complot mondial

  • #8

    Richard Poolton (mercredi, 04 juillet 2012 13:27)

    That is one of MY photos illegally stolen and used on this site.

  • #9

    Richard Poolton (mercredi, 25 juillet 2012 12:00)

    You are STILL using my photo here without permission. You are a thief.

  • #10

    diojaime (jeudi, 26 juillet 2012 15:07)

    Les libéraux parviennent à leur fin,
    Mettre à genoux les états garants du contrôle et de la
    Redistribution des richesses.
    La grèce hier , l’Espagne aujourd’hui……
    À présent ça suffit !!!!!!!!!!!
    Les peuples d’europe doivent réagir dans l’unité
    S’ils veulent ne pas sombrer dans une misère noire.
    Deux nations sur le carreau doivent suffire à déclencher
    L’électrochoc international non ????
    Combien de pays faudra t’il qu’ils anéantissent avant que l’on réagisse ????

  • #11

    Fred (mardi, 13 novembre 2012 07:20)

    Bonjour,

    Bel effort, mais vain, selon moi

    Je vous cite : "Alors que faut-il produire ? Il faut produire un maximum." et je constate que vous raisonnez en termes quantitatifs

    Ainsi, au lieu de foncer tête baissée dans le mur de l'(ultra-)libéralisme européen ou mondial, vous foncez (ou plutôt, vous préconisez de foncer) dans le mur du libéralisme national

    Bien sûr, vous précisez : "Se diversifier à l'abri de la concurrence étrangère afin de... "

    Ce qui n'est évidemment pas l'amorce d'une réflexion qualitative (puisque règne toujours le libéralisme), et encore moins éthique, voire charitable

    Non, c'est juste de viser plus précis encore un "mur plus local" dans lequel on veut foncer "plein pot" après avoir acquis une vitesse maximum

    Je vous souhaite de "recouvrer la vue", celle du coeur, qui nous permet de voir avec le regard de l'Amour pour le prochain et pas seulement avec le regard avide qui salive à la vue, à la simple pensée même, de l'appât du gain et des bénéfices matériels immédiats qu'ils procurent

    Je suis sévère ? Oui !
    Je vous fustige ? Non !

    Il y a quelques mois à peine, j'aurais très certainement applaudi à vos réflexions

    Aujourd'hui, j'ai de privilège d'avoir la foi (en Dieu, si ça devait être utile de préciser) et je vois les choses avec un recul que seul permet un désintérêt pour les buts égoïstes

    "Meilleur", je ne suis pas. Pas meilleur qu'avant, ni que mes frères et sœurs sur Terre.

    Plus "lucide", certainement.
    Ce qui me permets de vous écrire comme je le fais

    Ensuite, c'est chacun qui évolue, en fonction des décisions qu'il prend (libre-arbitre)

    Je vais prier pour que votre équipe, qui me paraît "intellectuellement intelligente" reçoive "l'intelligence du coeur" (dont elle n'est certainement pas dépourvue, mais dont l'expression n'est probablement que momentanément "mise sous le boisseau, Évangile selon saint Matthieu, V, 15")

    Une belle journée je vous souhaite

    Fred
    PS: Oui, c'est facile d'aller "piquer" de belles images sur le web (il m'est aussi arrivé de le faire)
    Le minimum est de citer la source (et c'est encore mieux de lui demander l'autorisation)

  • #12

    Ludovic P (mercredi, 27 février 2013 18:57)

    Bonjour,
    J apprecie votre article mais je me joFred pour vous dire qu a on humble avis vous vous trompez sur l' analyse economique qui correspond a celle d'un monde ferme. En effet, il n ya pas ni en Europe ni dans le monde un specialisation du travail, mais une division du travail, et cela change tout. Au lieu de se completer, on transfert aux uns ce qui etait fait par d'autres ou plutot par nous, occidentaux. La solution face a une concurrence de plus en plus fortes et de plus en plus nombreuses est plutot de se specialiser (hors domaines strategique)dans des domaines identifies et dans lequel un pays aura un avantage comparatif clair par rapport aux autres. Voila ceci demanderait developement mais voila mon humble comtribution :) Ludovic,
    ps:DESOLE POUR LES ACCENTS, clavier etranger

  • #13

    Ludovic P (mercredi, 27 février 2013 19:01)

    desole, la version precedente etait incomplete.

    Bonjour,
    J'apprecie votre article mais je me joins a Fred pour vous dire qu'a on humble avis vous vous trompez sur l'analyse et la solution economique qui correspond a celle d'un monde ferme. En effet, il n 'ya pas ni en Europe ni dans le monde une specialisation du travail, mais une division du travail, et cela change tout. Au lieu de se completer, on transfert aux uns ce qui etait fait par d'autres ou plutot par nous, occidentaux. La solution face a une concurrence de plus en plus fortes et de plus en plus nombreuses est plutot de se specialiser (hors domaines strategique)dans des domaines identifies et dans lequel un pays aura un avantage comparatif clair par rapport aux autres. Voila,ceci demanderait developement mais c'est mon humble comtribution:) Ludovic,
    ps:DESOLE POUR LES ACCENTS, clavier etranger

  • #14

    diojaime (lundi, 24 mars 2014 14:15)

    je ne croyais pas si bien dire il y a deux ans...

  • #15

    frederichlist (lundi, 24 mars 2014 20:12)

    @diojaime héhé