dim.

15

avril

2012

Temps difficiles (Dickens)

L'Histoire est un éternel recommencement et il est parfois frappant de voir à quel point les situations d'hier peuvent rappeler celles d'aujourd'hui. Ainsi en se replongeant dans l'univers de Dickens et de l'Angleterre du milieu du 19 ème siècle, on découvre les débuts de la Révolution Industrielle. Cette Révolution qui transforme le paysage anglais comme ses habitants. Elle leur offre du travail et de misérables conditions d'existence. Cette classe prolétarienne fut certainement l'une des plus exploitées de l'Histoire. Les raisons sont multiples et le génie de Dickens est de les personnaliser pour mieux mettre en exergue les incohérences d'un système où l'homo œconomicus est roi et où l'homme est une quantité négligeable.

L'action se déroule dans le berceau du capitalisme industriel, Manchester, que Dickens nommera Coketown. Il la décrivait ainsi: « Coketown était une ville de briques rouges, ou plutôt de briques qui eussent été rouges si les cendres l'eussent permis; mais étant donné les circonstances, c'était une ville d'un rouge et d'un noir contre nature, telle la face peinte d'un sauvage. C'était une ville de machines et de hautes cheminées d'où s'échappaient, inlassablement, éternellement, des serpents de fumée qui ne se déroulaient jamais tout à fait. »

 

Au sein de cette ville industrielle typique, Dickens centre le déroulement du roman autour d'un personnage, Thomas Gradgrind, digne représentant de la bourgeoisie industrielle. Il est à l'origine de ce que l'on appellerait aujourd'hui « la culture d'entreprise » dans sa version la plus paternaliste puisque son influence s'étend jusqu'à l'éducation des enfants de Coketown comme l'illustre l'extrait suivant: « Or donc, ce qu'il me faut, ce sont des Faits. Vous n'enseignerez à ces garçons et à ces filles que des Faits. Dans la vie on a besoin que de Faits Vous ne pouvez former l'esprit d'animaux raisonnables qu'avec des Faits; rien d'autre ne leur sera jamais d'aucune utilité. C'est d'après ce principe que j'élève mes propres enfants et d'après ce principe que j'élève ces enfants-là. Tenez vous en aux Faits, Monsieur. »

 

La façon d'agir de Thomas Gradgrind correspond donc parfaitement à ce que les économistes nomment l'homo œconomicus, cet individu dont tous les choix sont parfaitement rationnels. Dans cette optique, Thomas Gradgrind dirige son entreprise de la manière la plus rationnelle possible en recherchant l'optimisation de ses ressources. En conséquence, il demande à ses ouvriers de fournir un travail maximal en leur offrant un salaire minimal.

Les ouvriers subissent donc les conséquences de ce travail harassant et d'un niveau de salaire n'offrant aucune autre perspective que la survie. Sous la plume de Dickens l'ouvrier prend la forme de Stephen Blackpool qui « était un bon tisserand au métier mécanique et un homme d'une parfaite honnêteté . [...] Il avait eu la vie dure. On prétend que chaque vie a ses roses et ses épines; toutefois dans le cas de Stephen, il semblait que , par suite de quelque erreur ou de quelque mésaventure, quelqu'un eût pris possession de ses roses et lui-même eût reçu, en plus des siennes, les épines de ce quelqu'un. ». En effet en plus des conditions de travail dantesques, il devait supporter l'alcoolisme de sa femme qui passait sa vie à dormir, à l'insulter ou à découcher. Amoureux d'une autre ouvrière, Rachael, dont les qualités de cœur sont comparable aux siennes, il décide un jour d'aller à la rencontre de son patron afin de se libérer des liens du mariage.

 

Mais sa quête du bonheur, au sein d'une vie qui est en presque totalement dépourvu, se heurte à M.Bounderby, son patron self-made man et second représentant de la bourgeoisie dans ce livre. Ce dernier qui passe sa vie à vanter ses mérites d'être arrivé au sommet après être parti de rien, n'éprouve aucune compassion envers Stephen qu'il ne considère qu'à travers sa force productive. Comme réponse à la détresse de son ouvrier qui a tout tenté face à l'alcoolisme de sa femme, M.Bounderby ne trouve que ces mots: « Vous auriez mieux fait de rester comme vous étiez et de ne pas vous marier. Mais ça ne sert plus à rien de le dire maintenant ». Et lorsque Stephen insiste: « J'suis venu vous demander, Monsieur, comment quej'pourrais me débarrasser d'cette femme », Bounderby réplique: « vous l'avez prise pour les bons comme pour les mauvais jours ». Dans l'esprit de Bounderby, le constat s'arrête-là et à aucun moment il ne se questionne sur la manière dont il pourrait aider son ouvrier pour lui permettre de divorcer et d'épouser celle qu'il aime.

 

De la sorte Stephen Blackpool poursuit sa dégringolade en se mettant à dos son patron avant que ce soit le tour des syndicats. En effet, Rachael lui ayant demandé par amour pour elle de ne pas se mêler aux « perturbations » de l'usine, il se place en opposition avec les autres ouvriers: « J'suis le seul ouvrier d'la fabrique Bounderby parmi tous les hommes qui sont ici, qu'est pas d'accord avec les décisions proposées. J'peux pas les accepter. Mes amis j'doute qu'elles soient pour vot'bien. C'est plus que probable qu'elles vous f'ront du mal. [...] Mais c'est pas tellement pour ça que j'me tiens en dehors. S'il y avait que ça, j'ferais comme les autres; mais j'ai des raisons, des raisons à moi voyez-vous, qui m'empêchent, pas seulement maintenant, mais toujours, toujours, toute ma vie! ». Le fait que les syndicats et les autres ouvriers rejettent à la suite de ses propos, Stephen Blackpool, en le considérant comme un traître est en réalité une forte critique de Dickens à l'endroit des syndicats. En effet, en leur reprochant de ne pas comprendre la réaction ouvrière, il pointe leur incapacité à organiser la révolte de la classe prolétarienne qui fait le jeu des classes dirigeantes.

 

Mais revenons au cas de Josiah Bounderby évoqué ci-dessus. Ce dernier ne ressent aucun scrupule à demander la main de la fille de Thomas Gradgrind, Louisa, âgée de 19 ans et dont il est de 31 ans son aîné. Louisa a bien évidemment été élevée selon les préceptes de son Père, et l'annonce à cette dernière de sa demande en mariage par M.Bounderby résume parfaitement cette éducation: « Tu as été si bien élevée et, je suis heureux de le dire, tu fais tellement honneur à l'éducation que tu as reçue, que j'ai une absolue confiance dans ton bon sens. Tu n'es pas impulsive, tu n'es pas romanesque, tu as l'habitude d'envisager toute chose sans passion, du point de vue irréfutable de la raison et de l'arithmétique. C'est de ce point de vue seul, je le sais, que tu vas considérer et examiner la considération que je vais te faire. [...] M.Bounderby m'a fait une demande en mariage et m'a prié de te la faire connaître et de t'exprimer son espoir que tu voudrais bien la regarder d'un œil favorable ».

 

La réponse de Louisa est encore plus frappante puisqu'elle demande à son Père s'il lui demande d'aimer M.Bounderby ou si ce dernier lui demande de l'aimer. Lorsqu'il fut établi que M.Gradgrind fut incapable de répondre à cette question, ils la remplacèrent par l'étude objective des Faits qui correspond à ce que M.Bounderby peut apporter à Louisa. Les mots de Louisa furent les suivants: « La question que je dois me poser est celle-ci: L'épouserai-je? C'est bien cela, n'est-ce pas? C'est bien ce que vous m'avez dit, père? N'est-ce pas? [...] Et bien qu'il en soit ainsi. Puisqu'il plaît à M.Bounderby de me prendre dans ces conditions, j'accepte son offre ». Dans un tel système, le mariage est considéré comme n'importe quel autre aspect de l'entreprise c'est à dire comme une offre, qu'il convient d'accepter ou de refuser en fonction des avantages offerts sans la présence du moindre sentiment.

Dickens
Dickens

Un premier événement va cependant faire progresser Louisa dans sa vision de la vie. Ayant été alerté de possibles troubles au sein de son entreprise, M.Bounderby pense utiliser le « traître » Stephen Blackpool à son profit. Mais lorsqu'il lui demande de s'exprimer, il se heurte à un mur puisque Stephen Blackpool indique: « Avec votre pardon, M'sieur, je n'ai rien à dire là dessus ». La critique des leaders syndicaux de Dickens prend alors les mots de Stephen Blackpool: « Je r'grette autant que vous, M'sieur, qu'ceux qui mènent le peuple soient mauvais. [...] Il prend ceux qui s'présentent . C'est p't-être pas le moindre d'ses malheurs qu'il peut pas en trouver d'meilleurs »

Puis après avoir loué la solidarité et la cohésion des ouvriers entre-eux, Stephen Blackpool finit par exprimer la révolte de ces derniers qui ne pourra jamais s'éteindre notamment en raison des inégalités sociales et des conditions de travail: « A dire vrai, M'sieur, nous sommes dans un brouillamini. Regardez autour de vous dans cette ville, riche comme elle est, et voyez l'nombre de gens qui sont nés ici, qui doivent tisser, carder, gagner durement leur vie, tous à peu près de la même façon, ent'leur berceau et leur tombe. Voyez comme nous vivons, où nous vivons, à combien nous vivons et par quels hasards, et d'quelle façon toute pareille. Et voyez comme les fabriques marchent sans arrêt, sans jamais nous am'ner à un but quéconque – 'xcepté la mort. Voyez comme vous nous traitez, comme vous écrivez sur nous, comme vous parlez d'nous et comme vous envoyez des députations aux ministres à not'sujet et comme il arrive qu'vous avez toujours raison et nous toujours tort, et qu'il n'y a jamais eu d'raison en nous depuis que nous sommes nés. Voyez comme c'est toujours allé en augmentant, et d'plus en plus grand, et d'plus en plus fort et d'plus en plus dur, d'année en année et de génération en génération. Qui peut voir ça, M'sieur, et venir dire en bonne justice qu'c'est pas un bouillamini? ». Après avoir refusé de dénoncer ses camarades, Stephen Blackpool se retrouve licencié par M.Bounderby ce qui équivaut à une impossibilité de retrouver du travail à Coketown en raison de la proximité idéologique des grands industriels de la ville.

En réaction à une telle injustice, Louisa va prendre la décision de rejoindre Stephen Blackpool chez lui, sans en informer son mari, pour lui apporter son aide. La découverte du monde ouvrier par cet aspect est un véritable choc pour Louisa comme le décrit Dickens: « c'était la première fois de sa vie que Louisa était entrée dans le logis d'un des ouvriers de Coketown, c'était la première fois de sa vie qu'elle se trouvait face à face avec quelque chose qui appartînt à leur vie individuelle. Elle savait quelle somme de travail un nombre donné d'entre eux pouvait fournir en un temps donné. Elle les avait vus entrer et sortir en foule de leurs nids comme des fourmis ou des cafards. Mais par ses lectures, elle était infiniment mieux renseignée sur les insectes ouvriers que sur les ouvriers hommes et femmes. Quelque chose qu'il fallait faire travailler tant, payer tant et c'était tout; quelque chose qui devait infailliblement être réglé selon la loi de l'offre et de la demande; quelque chose qui se heurtait à cette loi et se débattait au milieu des difficultés; quelque chose qui se trouvait un peu dans la gêne quand le blé était cher et se gavait quand le blé était bon marché; quelque chose qui croissait en nombre selon tel pourcentage et fournissait tel autre pourcentage de criminels et tel autre pourcentage d'indigents; quelque chose de brut dont on tirait de très grosses fortunes; quelque chose qui se soulevait comme la mer, faisait un peu de mal et de dégâts – principalement à soi-même, et retombait de nouveau; elle savait que les ouvriers de Coketown étaient tout cela. Mais elle n'avait guère plus songé à les diviser en unités qu'à diviser les gouttes d'eau qui composent la mer ».

 

Comment ne pas penser à la lecture de ces propos à l'économie scientifique qui recherche à tout prix à rejoindre le domaine des sciences pures au détriment de ce qu'elle est et qu'elle restera toujours une science humaine. C'est cette dose d'humanité qui rend les modèles économétriques aussi limités en raison de son caractère changeant et imprévisible.

 

Louisa va en prendre pleinement conscience lors du second événement qui va bouleverser sa vie. Elle va se laisser séduire par James Harthouse, « un beau Monsieur [...] capable de trousser un discours du diable ». En réalité James Harthouse représente la bourgeoisie londonienne qui exerce une attraction irrépressible auprès des classes dirigeantes de Coketown. Cependant Louisa ne va pas tromper son mari et va choisir de se confronter à son père au moment même où elle atteignait son point de rupture.

La rencontre avec son père est certainement l'apogée du livre. « Père, si vous aviez su, la dernière fois que nous nous sommes trouvés ensemble ici (NDLR: demande en mariage), ce que je craignais déjà tout en luttant contre cette crainte, comme ce fut ma tâche depuis ma petite enfance de lutter contre toutes les impulsions naturelles qui s'éveillaient dans mon cœur; si vous aviez su ce que subsistaient en moi des susceptibilités, des sentiments, des faiblesses qui, tendrement soignés auraient pu devenir une force défiant tous les calculs faits par l'homme et aussi incomprise de son arithmétique que l'est son Créateur, si vous l'aviez su, m'auriez-vous donnée au mari que maintenant je suis sûre de haïr? [...] M'auriez-vous condamnée à aucun moment à subir ce gel, cette brouissure qui m'ont durcie et flétrie? M'auriez-vous dépouillée - sans enrichissement pour personne – simplement pour la plus grande désolation de ce monde – de la partie immatérielle de ma vie, du printemps et de l'été de ma confiance, de mon refuge contre tout ce qui est sordide et mauvais dans les réalités qui m'entourent, de l'école où j'aurais appris à être plus humble et plus confiante à leur égard et à nourrir l'espoir de les améliorer dans ma modeste sphère?

 

  • Oh! Non, non? Non, Louisa

 

  • Pourtant, père, si j'avais été complètement aveugle, si je n'avais pu me diriger qu'en tâtonnant et si j'avais été libre, connaissant la forme et la surface des choses, d'exercer si peu que ce soit mon imagination à partir d'elles, j'aurais été un million de fois plus expérimentée, plus heureuse, plus aimante, plus satisfaite, plus innocente et plus humaine à tous égards que je ne le suis, voyant comme je vois. »

 

Friedrich Engels
Friedrich Engels

Cette analyse de l'éducation reçue par la jeune Louisa, prend la forme d'un feu d'artifice sous la plume de Dickens. Celui que l'on pourrait surnommer « le Victor Hugo anglais », effectue en réalité une attaque en règle sur les dérives du système capitaliste qui ont tendance à considérer l'être humaine comme une simple variable productive. Derrière cette analyse, ce sont les écrits d'Engels et de Marx qui se cachent en dénonçant l'exploitation de la classe ouvrière au profit de la classe dirigeante.

 

En réalité, si on prend du recul par rapport à cette situation la critique sous-jacente est celle d'une économie qui serait dominée par les sciences. Comment alors ne pas effectuer le parallèle avec aujourd'hui et avec la domination de la pensée économique par l'idéologie néo-libérale. Cette façon rationnelle de mettre en concurrence les pays, les hommes, les systèmes de santé ou d'éducation. Comme l'effectue si bien Dickens, il est nécessaire de formuler son analyse au niveau micro-économique et macro-économique, car ce qui semble logique pour l'un peut créer de formidables dysfonctionnements pour l'autre.

 

Mais surtout la principale variable de mesure comme nous l'indique si justement Dickens est le niveau de bonheur des hommes. Cette variable que les économistes néo-libéraux considèrent comme impossible à mesurer devrait pourtant devenir l'étalon de mesure de nos économies. En effet, quelle importance de voir notre PIB croître si le salaire médian stagne et que la répartition des richesses ne se réalise pas correctement. Le défi de notre civilisation sera donc de s'extraire de données uniquement scientifiques pour s'assurer qu'elles correspondent à une amélioration des conditions de vie de l'ensemble des hommes. Il semble également nécessaire de ne pas abandonner l'histoire des faits économiques car c'est souvent parmi les évènements d'hier que nous trouvons les solutions de demain.

 

 

Theux

 

Pour aller plus loin:

La Tiers-Mondialisation de la Planète
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L'Espagne veut vivre
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La fin d'un monde
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Commentaires : 4
  • #1

    guti (lundi, 07 mai 2012 12:18)

    Article très interessant. Je vais rapidement me procurer l'oeuvre de Dickens.
    Dommage que les articles "literaires" ne soit pas autant commenté que les autres....

  • #2

    Cheap Gucci Bags (vendredi, 05 octobre 2012 03:14)


    When you feel hurt and your tears are gonna to drop. Please look up and have a look at the sky once belongs to us. If the sky is still vast,clouds are still clear, you shall not cry because my leave doesn't take away the world that belongs to you.Remember, the brick walls are there for a reason. The brick walls are not there to keep us out. The brick walls are there to give us a chance to show how badly we want someting. Because the brick walls are there to stop the people who don't want it badly enough. They're there to stop the other people. dcyh000061005

  • #3

    Centrifugal Juicer (jeudi, 11 avril 2013 01:46)

    This is an excellent blog post! Thanks for sharing!

  • #4

    Masticating Juicer (dimanche, 21 avril 2013 16:41)

    This is a great post! Thanks for sharing!