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22

mai

2012

La France au tournant du siècle

Alexis Tsipras et Jean-Luc Mélenchon
Alexis Tsipras et Jean-Luc Mélenchon

Un messager du futur. Voilà ce que semble être Alexis Tsipras à l’occasion de sa tournée en Europe Occidentale. Son langage n’est pas celui du génie visionnaire qui saisit des bribes d’avenir dans quelques tendances présentes invisibles à l’œil commun. Il est tout bonnement celui de l’homme qui connaît l’avenir parce qu’il le vit, et qui peut juger avec le calme de l’évidence les erreurs du passé : notre présent.

Et l’on voit le leader de la gauche radicale asséner des évidences que plus personne n’ose dire ici, englués que nous sommes dans ce que l’historien du futur balaiera incrédule comme étant une énième illusion collective.

 

« Ne craignez-vous pas de conduire à l’explosion de l’euro ? » bêlent nos journalistes à gages. « Non, c’est la politique actuelle qui nous conduit à l’éclatement ». « Mais les grecs doivent bien payer les prêts qui leur ont été consentis par solidarité ? » « Oui et c’est pourquoi il nous faut rejeter la rigueur, sinon vous ne reverrez jamais votre argent. »

 

Etrange sensation, celle d’entendre un dirigeant politique européen avoir enfin une doctrine économique cohérente, expliquer que les politiques préconisées en Grèce ont conduit au nazisme dans les années 30, et l’assumer sans complexe puisque c’est en l’expliquant qu’il est devenu la principale force politique de son pays.

 

Il n’est même plus question de surenchère, Tsipras rejette l’appelation d’extrême gauche, affirme que le parti s’est transformé en rassemblement du peuple, explique sans détour qu’il faudra de toute façon faire des efforts douloureux. Son discours ne porte plus sur des promesses plus ou moins réalisables mais sur un pragmatisme radical qui tient en un point : le néolibéralisme est inefficace et il nous faut en sortir, nous comme vous. Vous pouvez faire ce que vous voulez, semble-t-il nous dire, vous serez tôt ou tard confrontés à cette réalité et il vous faudra choisir : la lutte contre le capital financier et les médias ou la misère, voire le fascisme.

 

Alexis Tsipras n’était rien. Il a fallu deux ans à la Grèce pour porter à sa tête l’homme qui tient ce discours. Rien, pourtant, ne prédisposait ce petit pays des Balkans, souvent ballotté par l’Histoire et les puissances étrangères, à devenir ce qu’il est devenu : la lueur du siècle qui naît. Par son acharnement à nier ses erreurs et à les approfondir jusqu’à la folie, le néolibéralisme a hâté l’Histoire. Voici que l’Europe aborde sur des terres inconnues.

 

hugo
hugo

Déjà le vocabulaire de l’ancien monde sonne faux. On n’entend plus qu’à peine les appels de Schaüble à « aider le peuple grec » alors qu’il veut l’étrangler. Le martelage permanent des médias aux mains des actionnaires sonne de plus en plus creux à mesure qu’il est insistant. Les Papes de l’Economie deviennent comme inoffensifs face à la disqualification approchante d’une immense partie de leur « science ». Accorde-t-on une importance autre que résiduelle, aujourd’hui, à ceux qui à leur image pensaient dans le cadre étroit du stalinisme, au temps de l’URSS ? Non, et à leur image les Baverez, les Minc, les Quatremer, vont bientôt rejoindre le néant d’où ils n’auraient jamais dû sortir.

 

L’heure du passage

 

Ne nous y trompons pas, pourtant. Le vieux monde mourra mais on ne sait pas quand ni dans quels soubresauts.

 

La responsabilité de la France et de son gouvernement, face à le Grèce, est un moment essentiel, que les reportages sur la fabuleuse histoire d’Aurélie Filipetti ou Najat Belkacem ne peuvent faire oublier.

 

Car s’il ne soutient pas Tsipras, qui rejette totalement le Mémorandum de la troïka au nom d’une nouvelle Europe, Hollande sera coresponsable du défaut et de la sortie de l’euro de la Grèce. Certes, cette solution serait bonne pour la Grèce, mais elle provoquerait inévitablement un conflit entre ce pays et le reste de l’Europe. Nos médias jetteront toute l’huile possible sur le feu des mauvais sentiments des peuples. Il faut s’attendre à ce que tout nos problèmes soient mis sur le dos des grecs et de leur égoïsme, des grecs et de leur fainéantise, des grecs voleurs et menteurs, comme cela s’esquisse aujourd’hui. Bref les haines entre peuples seraient attisées, et tout cela avec la caution du gouvernement. Autrement dit celui-ci, en choisissant le néolibéralisme et ses défenseurs, plutôt que la Grèce, se déshonorerait, sans doute sans retour possible. Or de cela, hélas, nous sommes tout proches.

 

Les atermoiements de Fabius, Ministre des Affaires Etrangères, ne doivent pas nous leurrer. C’est bien à une stricte application du mémorandum à laquelle il appelle les Grecs. Dans le même temps, Moscovici, Ministre de l’Economie, affirme sa solidarité avec le réactionnaire conservateur Schaüble. Rien ne laisse transparaître pour l’heure que la France se décide à entrer dans son siècle. Un mois après, il se pourrait bien que la fête de la Bastille apparaisse comme un malentendu funeste.

 

Quant à Tsipras, il pourra peut-être rentrer en Grèce en méditant ces vers de Hugo:

 

« Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ;

Les rois les dieux, la gloire et la loi, les passages

des générations à vau-l’eau dans les âges ;

Les fléaux, les douleurs, l’ignorance, la faim,

la superstition, la science, l’Histoire,

Comme à perte de vue une façade noire.

 

Et ce mur, composé de tout ce qui croula,

Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela ?

Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres. »

 

 

Victor Hugo, La légende des siècles

 


Trémarec

 

 

 

 

Le vieux monde ne veut pas mourir
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Commentaires : 9
  • #1

    Vin (mardi, 22 mai 2012 21:05)

    Si j'ai bien compris, Tsipras, comme Mélenchon, ne veulent pas toucher à l'euro...

    Ils n'ont pas compris que c'était la condition d'un redressement, que la politique économique soit de droite ou de gauche.

  • #2

    marianneF (mardi, 22 mai 2012 23:26)

    ils savent que l'euro n'est pas la cause
    renseignez vous allez consulter le blog de l'economiste Jacques Généreux que 50 economistes progressistes rejoignent actuellement .

  • #3

    ravalansoa (mardi, 22 mai 2012)

    L'euro n'est pas adapté aux divergences économiques des pays. En sortir pose de lourds problèmes il est vrai, mais au pied du mur, l'opinion pourrait l'accepter, à commencer par l'opinion grecque. Généreux dans son appel, ne parle pas une seule fois de protectionnisme. Comment dès lors, relancer la consommation par les salaires et réindustrialiser ? je ne vois pas. Le front de gauche sur ce point, n'est pas assez clair ; je le regrette.

  • #4

    Cadmoslao (mercredi, 23 mai 2012 01:55)

    Si si ça y est, il l'a dit ! J'ai entendu le mot prononcé par Mélenchon dans "les 4 vérités" d'hier : (au journaliste) "Est-ce que vous croyez qu'un document qui se termine par une incitation à ne pas prendre de mesure protectionniste est un bon document pour le monde ? Certainement pas !"

    A propos de l'euro, je trouve que le raisonnement de Sapir qui considère que des pays avec des économies si divergentes ne peuvent avoir une monnaie unique tient la route. Mais au lieu de tout casser d'un coup et que chacun reprenne sa monnaie, je préférerais qu'on conserve des regroupements monétaires de plus petite échelle entre pays proches. Et ça c'est un scénario qui est envisagé par Généreux dans le cas où les pays du Nord refuseraient catégoriquement de renégocier les traités.

    Mais bon, l'UE a été construite à la va-vite n'importe comment...on récolte les fruits de notre aveuglement collectif.

  • #5

    Moi-même (mercredi, 23 mai 2012 08:17)

    En France, le FN est tellement fort que les opposants à l'UE pourraient être séparés en deux camps de force comparable. Cela permettrait à l'UMPSCentre de se maintenir au pouvoir à condition de s'unir. Nous risquons de devoir atendre que la situation devienne catastrophique pour changer de politique.

  • #6

    M. E. (mercredi, 23 mai 2012 14:29)

    Mais oui, Syriza et le Front de Gauche sont prêts à toucher à l'euro - s'il le faut. Mais tant mieux qu'ils essayent en premier de solidariser la zone euro - et je ne suis pas sûr qu'Hollande serait prêt à éjecter la Grèce de la zone euro. Mais si la zone euro ne change pas devant ce que représenterait une majorité parlementaire de gauche en Grèce - aux pays de la zone euro de se débrouiller tous seuls. Mais je peux dire une chose : pour la gauche ça serait meilleur si une victoire décisive de Syriza peut mener à un changement à l'échelle européen plutôt qu'à une sortie de la Grèce de la zone - et il me semble que Tsipras a bien compris l'enjeu collectif :)

  • #7

    Vin (jeudi, 24 mai 2012 00:53)

    A Marianne

    Je ne sais pas s'ils savent ou pas, mais si, l'euro a bien une implication dans la crise que la Grèce (et plus largement l'Europe) connaît actuellement, c'est de plus en plus indéniable économiquement et politiquement.

    Libre à vous de garder des oeillères et de se limiter à "augmentons le smic".

    Lisez l'article que j'ai fait à propos des défauts de l'euro, vus par des économistes de tout bords et de bon sens : http://www.blogactualite.org/2012/04/la-crise-de-la-zone-euro-de-retour-sur.html

  • #8

    Manu (vendredi, 25 mai 2012 15:37)

    Sur ce sujet il me semble urgent de lire ceci, d'un économiste oublié par Vin
    http://blog.mondediplo.net/2012-05-24-Euro-terminus

  • #9

    FlikeFrog (lundi, 04 juin 2012 00:04)

    Si je comprends bien le message clé d'Alexis Tsipras c'est "le néolibéralisme est inefficace et il nous faut en sortir". Et son parti va nous montrer la voie vers une économie alternative, juste et prospère. J'y crois pas une seconde mais pourtant qu'est ce que j'aimerais qu'ils la conduisent cette expérience économique en temps réel. Qu'on leur délègue nos grands pontes anti-libéraux pour qu'enfin ils passent du discours à l'action, de la critique du système libéral à la mise en oeuvre d'une alternative. Tiens j'en suis sûr dans 10 ans on rêvera tous d'aller s'installer là-bas!