lun.

13

août

2012

La BCE veut l'euro et le néolibéralisme

Alors que la France semble, à son tour, se diriger tout droit vers la récession (prochain trimestre négatif selon la banque de France avant l’annonce de l’INSEE demain), et au-delà des finesses sémantiques qui permettent de le masquer très provisoirement, il semble que nous soyons rendus à un point de bascule historique. Sous la pression de ses principales puissances économiques et industrielles (Italie et France mais aussi Espagne), l’Europe est poussée à la concession. L’euro en effet, selon la logique implacable décrite de longue date par Jacques Sapir, est au bord du précipice. Sa logique déflationniste et brinquebalante arrive à son terme. Ses pilotes s’avèrent incapables de résoudre la « crise des dettes » des Etats européens, ni par un chimérique mécanisme de transfert budgétaire, ni par les politiques de rigueur. Aussi le dilemme est-il simple : l’euro doit changer ou mourir. Et ici peut-être réside un fait inattendu: il changera.

 

C’est du moins ce que laissent entrevoir les déclarations de Mario Draghi, passées quasi inaperçues pour les grands médias mais certes pas pour les marchés. Contre toute attente, ou plutôt contre toutes les apparences, celui-ci a affirmé dans sa conférence du 02 août que la BCE était prête à intervenir de manière non conventionnelle pour faire baisser les taux courts des pays européens en crise, notamment l’Italie et l’Espagne, en relançant son programme de rachat d’obligations, interrompu en 2010. S’il a exclu l’attribution d’une licence bancaire au Mécanisme Européen de Stabilité (MES), organe institué par le traité sur la stabilité la coordination et la gouvernance (TSCG), diverses voix se sont élevées en faveur d’une telle mesure, tel le Gouverneur de la Banque d’Autriche, Ewald Nowotny, membre du conseil des gouverneurs de la BCE. Pour l’heure le blocage politique vient de l’Allemagne, qui refuse une telle mesure. Mais le fait même que la monétisation des dettes des Etats, puisque c’est de cela dont il s’agit, soit à présent évoquée au sein même de la BCE, montre que les digues qui s’y opposaient sont en train de sauter sous la pression de la crise. Quelle que soit la forme que revêtira cette monétisation, rachat d’obligation ou licence bancaire du MES, elle aura lieu. Et le plus probable sera sans doute, à moyen terme, l’attribution d’une licence bancaire au MES, car elle répondra parfaitement aux objectifs de cette création monétaire, qui sera conditionnelle. En effet, cette conditionnalité, qui sera certainement présentée comme nécessaire à l’adhésion de l’Allemagne au mécanisme, sera inévitable. La BCE dira : « réformez et vous aurez des crédits. Privatisez, et vous cesserez d’être étranglé par les marchés ».

Ewald Nowotny
Ewald Nowotny

Comme nous le notions fin 2011, il nous semble que l’euro ne sera pas abandonné, car il est un outil de libéralisation très puissant grâce à sa fonction de mythe. Si l’architecture instituée par le TSCG a le temps d’être mis en œuvre et si le MES obtient une licence bancaire, alors celui-ci en sera la clef de voute. Tout pays en difficulté, comme l’a été la Grèce ces derniers mois, se verra effectivement proposer une aide en échange de plans d’austérité drastiques. Mais à la différence de la Grèce, cette aide ne dépendra plus des propres capacités de financement d’autres Etats eux-mêmes en difficulté, mais sera illimité tant que les gens croiront en la monnaie. L’outil ainsi bâti serait donc d’une redoutable efficacité pour imposer partout le néolibéralisme. La critique pour sa part, serait toujours stérilisée, puisqu’il s’agirait bien de défendre  «  l’euro, donc l’Europe, donc la Paix ».De plus l'expression démocratique des nations serait mise au placard sans problème.

On voit mal dans ces conditions, passés les effarouchements actuels, comment nos dirigeants reculeraient devant un tel verrou institutionnel, devant une construction politique aussi aboutie pour imposer leurs objectifs. C’est de cette prise de conscience des fondamentalistes de la BCE, ou d’une stratégie d’introduction progressive dans le débat public que témoigne la sortie d’Ewald Nowotny.

Par ailleurs il serait sans doute possible de montrer plus en détail que la construction de l’Europe elle-même et notamment son autopromotion auprès des peuples s’est toujours faite par une sorte de messianisme du sens de l’Histoire, de l’irréversibilité, du processus. Toutes ces métaphores ont laissé des traces plus profondes qu’on ne croit dans l’esprit des gens communs, qui ont intériorisé le fait que la construction de cette Europe avait quelque chose de géologique, de surnaturel, qui échappait largement aux pauvres petites décisions humaines. On ne mesure peut-être pas assez l’impact qu’aurait la fin de l’euro sur ce discours messianique. Il y porterait un véritable coup d’arrêt puisqu’il obligerait à s’interroger sur une organisation humaine au lieu de se laisser guider par des éléments obscurs en mouvements. Il n'est pas dit que les oligarques européens veuillent prendre ce risque psychologique.

Bien-sûr une telle politique d’imposition du néolibéralisme et de la rigueur sans fin à des économies en récession, si elle perdure dans le temps, imposera la misère partout, comme en Grèce ou dans le Tiers-Monde. Et comme pour ces pays, la destruction sera drapée de bons sentiments. On finira par reprocher aux gens la pauvreté dont ils seront victimes, puis on les accusera de fainéantise, de corruption et tutti quanti. Jusqu’à ce que la misère les jette les uns contre les autres ou à moins qu’ils se dressent ensemble contre ce système inique.

 

Trémarec

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Commentaires : 3
  • #1

    LCH (vendredi, 31 août 2012 20:00)

    Très bon article qui rejoint celui publié par le site "éconoclaste" sur le jeu dangereux de la BCE. C'est clairement l'institution qu'il faut pointer du doigt. Maintenant je pense qu'il ne faut pas trop attendre des électeurs (je partage largement votre avis sur "pourquoi les électeurs français vont se tirer une balle dans le pied)déçus du PS qui ne sauront que aller dans les bras de l'UMP. Le poids des contradictions de l'UE et de l'euro combiné à une réelle crise de démocratie (médiatique,élites politiques qui n'ont d'autre horizon que l'euro et l'europe) risquent -je ne l'espère pas mais bon- de faire passer de bien mauvaises années

  • #2

    Juicer Review (samedi, 20 avril 2013 23:57)

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  • #3

    Vincent (samedi, 06 juillet 2013 21:18)

    Il me semble que la BCE et l'UE veulent avant tout sauver l'euro et maintenir la construction européenne vers plus de fédéralisme.
    On voit que pour ce faire, tout sera bon à prendre, que ce soit le néo-libéralisme ou l'étatisme. Je dirais depuis la crise Chypriote, ce n'est pas vraiment le libéralisme qui guide la réflexion des européistes et l'euro en lui même n'est pas "libéralo-compatible" (il revient à un contrôle des changes et des taux d'interêts).

    http://www.blogactualite.org/2013/03/taxe-sur-les-depots-chypre-un-mauvais.html