ven.

31

août

2012

« Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas »

Cette phrase, attribuée contre son gré à Malraux, a eu le mérite de faire s’interroger les hommes sur leur avenir et sur ce que deviendra ou plutôt est en train de devenir le 21ème siècle. La situation que vivent la Grèce, l’Espagne ou l’Italie et que la France s’apprête bientôt à affronter nous offre un éclairage nouveau sur cette analyse.

Quelles valeurs vont triompher ? Est-ce que les hommes vont continuer à trouver des boucs-émissaires pour sauvegarder leurs privilèges microscopiques ? Va-t-on continuer à stigmatiser toutes les personnes qui n’entrent pas dans la norme? A traiter les Roms comme des sous-hommes ? A assimiler les chômeurs à des assistés qui ne veulent pas travailler ? A mépriser la France rurale ? A considérer nos quartiers difficiles comme des zones de non-droit ? Non. Espérons vraiment que non. Car une France divisée n’a aucune chance de renverser le système économique en place. Chaque catégorie de la population doit en prendre pleinement conscience. L’ennemi n’est pas le voisin, fut-il extrêmement différent. L’ennemi est bien plus haut. Bien plus insaisissable. Bien plus dangereux.

A ce propos, l’analyse d’Emmanuel Todd, dans son livre « Après la démocratie », sur la religion dans le monde occidental apparait très intéressante. En effet, il explique que nos sociétés se sont construites avec ou contre la religion. Et le fait que le combat contre la religion ait été gagné dans les faits, puisque le nombre de pratiquants diminue au fil du temps et que la moyenne d’âge de ces derniers est plutôt élevée,  pose un problème majeur à notre société qui se retrouve sans réel but. Cela peut paraitre paradoxal au sein de la société du savoir dans laquelle nous vivons.

En poursuivant l’analyse on se rend compte que la religion, malgré tous ses défauts et tous les conflits qu’elle a pu générer, avait l’avantage important de donner des valeurs aux hommes en leur fixant des codes de vie à respecter afin de s’approcher au plus proche de l’être idéal.

Evidemment on pourra toujours se gausser d’un tel mode de fonctionnement, en arguant que ce respect scrupuleux de la marche à suivre par le« petit peuple » facilitait sa manipulation par les puissances dirigeantes, qui elles pouvaient s’exonérer allègrement de suivre de tels préceptes. C’est certainement vrai mais cela donnait un exemple aux individus pour améliorer leur comportement. Certes ils s’en plaignaient comme on se plaint toujours de contraintes trop strictes mais en étaient-ils plus malheureux au sens macro-économique du terme ?

Pas nécessairement puisque cela avait l’avantage de créer de la solidarité, de l’entraide entre les individus. Les rapports étaient plus proches. Et la collectivité y gagnait. Certaines valeurs étaient cependant néfastes et avaient été dépassées, comme cette idée de la destinée alors que l’homme est maître de son destin comme Sartre l’a parfaitement expliqué.

Finalement ce combat entre pro-religieux et anti-religieux constituait peut être la situation idéale comme peut l’être la concurrence pure et parfaite dans le modèle libéral au sens strict (et non pas les dérives néo-libérales ou ordo-libérales que l’on peut connaître actuellement).

Le problème est que comme dans tout combat, un camp finit toujours par l’emporter. Les anti-religieux ont vaincu et il est possible qu’il ne s’agisse pas d’un progrès pour l’humanité. Les hommes se sont retrouvés orphelins. Sans valeurs, sans objectifs à atteindre, sans capacité de s’évaluer quelque part entre le bien et le mal.

Alors il a fallu trouver un nouveau système de valeur, de nouveaux objectifs, une nouvelle façon de l’emporter. C’est l’économie qui a pris cette place vacante avec son nouveau dieu l’argent et ses nouveaux apôtres la rentabilité, la performance, la croissance. La cash-machine s’est mise en route pour apporter le bonheur et la prospérité à des hommes enfin libérés des contraintes. On allait pouvoir jouir sans entrave. Créer un paradis sur terre.

Nous vivons dans ce paradis. Dans ce bonheur d’étaler nos richesses matérielles qui seules peuvent étancher notre soif de reconnaissance. On méprise ceux qui ont moins, on envie ceux qui ont plus et on se compare sans cesse à ceux que nous considérons comme nos égaux. Pour satisfaire ces besoins nous travaillons de plus en plus, nous subissons une pression toujours plus forte, les liens familiaux s’effritent, les liens amicaux se distendent. Tous ces sacrifices s’effectuent sur l’autel de la flexibilité. Il faut savoir répondre à la demande, répondre à la concurrence internationale toujours plus forte, répondre à des consommateurs toujours plus exigeants. Mais qui sont ces fameux consommateurs ?

La flexibilité n’est pas acceptée ? Il faudra passer en force. France Telecom doit s’adapter à la fin de son monopole. Ses ingénieurs brillants doivent se transformer en commerciaux prêts à tout pour vendre le dernier iPhone, quitte à que ce soit à une personne âgée qui n’en maîtrise pas le dixième. Ces dernières se retrouvent perdues dans le tourbillon d’un monde qui s’accélère. Plus le temps de se faire expliquer le fonctionnement des nouvelles technologies qui pourraient améliorer leur quotidien. Le but est de vendre. Pour faire avancer le business. Pour faire cracher le PNB. Pour nourrir des actionnaires qui s’enrichissent dans leurs fauteuils. Nous sommes à l’époque de l’optimisation fiscale, où des banques, qui ont pignon sur rue, conseillent à leurs plus riches clients (entreprises ou particuliers) comment payer moins d’impôts grâce aux fuites fiscales dans les paradis fiscaux. Quasiment personne ne leur en fait le reproche. Les grands médias leur vouent de l’admiration, peut-être parce qu’elles les possèdent, et préfèrent s’attarder sur le cas de cette France qui triche (chômeurs, bénéficiaires du RSA ou des minimas sociaux).

Bienvenue dans un monde qui change. Dans un monde où tout est négociable, où tout doit être rentable, jusqu’à nos maisons de retraite qui deviennent de véritables vaches à lait. Nos aînés sont parfois maltraités, qu’importe la totalité de leur pension sert au paiement de ces EHPAD, que les banques vendent ensuite comme de juteux produits financiers.

Pourquoi ? Pour qui ? Jusqu’à quand ? Quand serons-nous amenés à nous poser les bonnes questions vis-à-vis de nos rapports avec cette société qui ne nous convient plus et qu’il nous faut changer ? La religion avait des défauts énormes. Elle a multiplié les morts au travers de ses multiples guerres et continue encore aujourd’hui. Mais force est de constater, qu’elle offrait aussi aux hommes des valeurs. Des valeurs différentes de l’individualisme que nous connaissons aujourd’hui et qui finira pas nous détruire. Aurons-nous la capacité de passer outre nos égoïsmes personnels pour construire une société nouvelle et durable ? Aurons-nous besoin de la religion pour atteindre cet objectif ? Pas nécessairement. Mais nous devrons remplacer notre culte de l’argent par quelque chose de plus spirituel et de moins destructeur. La Grèce est en train de vivre ce combat. Malgré toutes ses souffrances, elle n’a pas dit non au dieu « Argent ». Les néo-nazis d’Aube Dorée s’en trouvent renforcés. Restons convaincus qu’une autre voie est possible et que les Grecs finiront par tourner le dos à ce culte du 20ème siècle qu’est l’argent. Ainsi nous pourrions suivre leur exemple et faire en sorte que le 21ème siècle devienne enfin spirituel avec un modèle de société qui soit à l’image de ce que l’homme possède de plus beau en lui et qui est si éloigné de ce que nous voyons chaque jour.

 

 

Theux

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Commentaires: 10

  • #1

    Raf (jeudi, 06 septembre 2012 17:16)

    Seule la religion donne des valeurs ? Et la philosophie alors ?

  • #2

    Theux (jeudi, 13 septembre 2012 20:19)

    Je n'ai jamais indiqué que seule la religion donnait des valeurs. J'ai affirmé qu'elle en donnait et que sans valeurs, nous n'avons pas d'avenir. Il me semble que la nuance est importante à saisir. Mais effectivement la philosophie peut constituer un bon moyen de transmettre des valeurs aux hommes. Reste en suspens la question de sa généralisation.

  • #3

    diojaime (lundi, 17 septembre 2012 14:43)

    je pense que la philosophie est la seule issue
    pour sortir du carcan individualiste dans lequel nous a plongé le monde de la finance, où la seule valeur est celle du sacro-saint-fric.
    le monde (planète)où nous vivons est multidimensionnel et complexe, l'homme l'est également.
    par conséquent, la réflexion sur nous-mêmes, les autres, le bien souverain, la planète, la mort etc... doit être au coeur des sociétés.
    non innocemment, nos élites font l'éloge d'un
    monde unidimensionnel où l'argent règne en maître auquel il faut obligatoirement se plier
    si l'on veut survivre.
    alors ,seule la réflexion philosophique de tout un chacun peut s'opposer à cette vue simpliste de l'humanité et enfin ouvrir des
    horizons nouveaux pour un monde meilleur.

  • #4

    Guadet (dimanche, 14 octobre 2012 18:58)

    "La religion avait des défauts énormes. Elle a multiplié les morts au travers de ses multiples guerres et continue encore aujourd’hui"

    Je suis historien et je n'arrive pas à comprendre d'où vient ce lieu commun tellement à la mode aujourd'hui et pourtant tellement faux !

    Quelles sont ces "multiples guerres" dont vous parlez ??

    Avant les grandes religions, tout homme était un guerrier et l'année se partageait entre saisons agricoles et saisons de guerre. Même l'Islam, qui est pourtant une religion de guerriers, a apporté la paix dans des régions du monde qui n'avaient jamais connu ça avant. Et on connaît bien, dans l'Europe chrétienne, tout le travail de l'Église pour pacifier peu à peu une caste dirigeante vivant à l'origine de la guerre. Les croisades ne sont pas dues au fanatisme religieux mais au contraire à une politique très pragmatique du Pape et de l'Empereur de Byzance pour sauver une Europe en pleine déliquescence et qui commençait à tomber sous le coup des Turcs à l'est et sous le coup des Arabes sur son littoral sud. Quant aux "guerres de religion", il s'agissait d'abord de guerres entre princes comme il s'en est fait si souvent entre la chute de l'Empire romain et leur arrêt par la politique de Louis XIV.

    Dans ma jeunesse prédominait la lecture marxiste qui voulait que tous les conflits aient une raison économique. Je ne pensais pas qu'il viendrait un jour où on serait tombé dans une telle ignorance qu'un retour à cette lecture me semblerait un progrès !
    Cela ne peut s'expliquer que par la réussite du travail de l'idéologie ultra libérale pour faire croire que jamais les concurrences économiques ne peuvent mener à la guerre. On est aujourd'hui sommé de penser que seule l'intégration économique peut sauver de la guerre, et que toute conception religieuse ou philosophique représente un danger de dissension.

  • #5

    Kiole (dimanche, 13 janvier 2013 14:28)

    D'autant plus que les 3 apotres de l'athéisme que sont Staline Hitler et Mao ont fait plus de morts a eux seuls que toutes les guerres de religions.
    Qu'au nom de la raison, la république française a fait presque un génocide en Vendée et massacré plus de personnes en 5 ans que l'inquisition en 500.

  • #6

    Eudoxe de Cnide (lundi, 11 février 2013 17:03)

    Bonjour. Je connais la thèse de Todd et je suis par ailleurs en complet accord avec votre critique du matérialisme consumériste (à ne pas confondre avec le matérialisme philosophique, point de vue ô combien plus respectable)et de la société de concurrence effréné dans laquelle nous vivons. Mais je suis justement loin d'être convaincu par la thèse de Todd. Non seulement je ne crois pas que la religion ait si complètement perdu (même si je crois que cette thèse est plus juste que la thèse inverse, à savoir celle qui consiste à dire qu'une des grandes tendances d'aujourd'hui est le retour au religieux). Mais je ne pense pas non plus que, si c'était vrai, ce serait un mal en soi. Premièrement, je ferai remarquer qu'on trouve plus d'athées parmi les critiques du néolibéralisme que parmi ses défenseurs (en règle générale, il y a plus d'athées à gauche qu'à droite, et ceci est encore plus vrai dans les mouvements de critiques les plus radicales de la société de consommation comme les mouvements altermondialistes et les mouvements écologistes, même si sont souvent présents d'autres formes de spiritualités).

    Deuxièmement, je ne pense, d'une manière générale, pas que, même chez les plus fervents fidèles, la religion constitue réellement le socle des valeurs morales d'un individu. L'expérience de l'être humain montre assez abondamment que les prescriptions morales d'une religion n'ont jamais contraint le déchainement de violence, de haine et d’intolérance. Paradoxalement, seules les prescriptions les plus superstitieuses (interdits alimentaires, etc...) sont respectées alors que leur utilité éthique est à peu près nul. L'expérience montre assez abondamment également que les sentiments qui sont à la base des élans de solidarité, de générosité et d'altruisme sont présents autant chez les religieux que chez les non-croyants. L'être humain se comporte bien (quand il le fait) non pas à cause d'une vision eschatologique particulière, mais bien parce qu'il est naturellement capable d'empathie. Ce sentiment d'empathie se trouve à l'état primitif même chez des animaux évolués, et se discerne assez nettement chez de très jeunes enfants qui ne sont pourtant pas encore éduqués religieusement. Pour le cultiver, ce qui me semble important est de développer la connaissance et la compréhension d'autrui et non pas de raconter des balivernes sur les récompenses et les punitions à attendre après la mort. Enfin, pour quiconque veut s'initier à la philosophie, des sagesses laïques ô combien vénérables n'attendent qu'à être suivis (lire les ouvrages de Spinoza, de Hume, de Bertrand Russell et de bien d'autres encore)

  • #7

    Eudoxe de Cnide (lundi, 11 février 2013 17:40)

    @Guadet
    Ce message aura peu de chance d'atteindre ses destinataires, mais j'essaie quand même.
    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce que vous dîtes à propos des guerres et des religions. Je crois que d'une manière générale, il faut éviter d'avoir une vision mono-causale de l'histoire. Il n'y a pas une unique cause à un phénomène (une guerre par exemple) mais un ensemble complexe de circonstances. En ce qui concerne l'apport de la paix par l'Islam, je crois que votre façon de présenter les choses est très tendancieuse. L'Islam a conquit ces territoires par la guerre, de la même manière que l'empire romain l'avait fait pour les terres qui le concerne. Ensuite, elle a apporté une paix relative de la même manière que l'empire romain avait instauré la "pax romana" (bien avant que l'empire ne devienne chrétien). En ce qui concerne les croisades, je ne vois pas comment on peut défendre la thèse selon laquelle le fanatisme religieux n'a pas joué un rôle substantiel, quand bien même il ne serait pas l'unique cause (encore une fois, il faut se dévêtir de cette conception mono-causale de l'histoire). Il a joué un rôle substantiel non seulement pour les croisés qui s'y sont engagés, mais également pour les princes et les papes qui les ont organisé, quand bien même des motifs plus cyniques partageaient leurs pensées. Même chose pour les guerres de religion (voir les ouvrages d'Elie Barnarvi sur le sujet). Il est aussi naïf d'accorder une entière sincérité aux individus que de les croire intégralement cyniques. Les incitations au crime au nom d'une cause supérieure que l'on trouve dans les correspondances par exemple ne sont pas un fantasme d'historien.

    Pour rebondir sur le message de Kiole, ce n'est pas tant le caractère religieux ou athée d'une idéologie qui est important dans la production de violence, mais ce qu'elles ont toutes en commun, à savoir leur nature dogmatique. Du moment où l'on croit détenir la vérité, on croit forcément que les autres sont dans l'erreur, ce qui justifie un sentiment de supériorité et ce qui légitime l'expression de celui-ci au nom d'une cause qui est souvent incommensurable par rapport à toutes considérations éthiques ordinaires (que cette cause soit religieuse ou non, les mêmes mécanismes opèrent.Voir le livre de Gérald Bronner, La pensée extrême, pour une compréhension de la psychologie de l’extrémisme).

  • #8

    Masticating Juicer (vendredi, 12 avril 2013 04:41)

    This is an excellent article! Thank you for sharing!

  • #9

    Best Juicer (dimanche, 21 avril 2013 17:07)

    This is a great blog post! Thanks for sharing!

  • #10

    Lozachmeur (samedi, 14 décembre 2013 21:59)

    Le problème n est pas la religion ou l athéisme, le problème est que ce sont tjrs les hommes qui les appliques....

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