lun.

10

sept.

2012

L'enfumage permanent du discours "churchillien"

La caste des éditorialistes est aux anges : le mot est sur toutes les lèvres.

Hier soir, sur TF1, on imagine fort bien, en effet, qu'un Winston Churchill n'aurait pas désavoué François Hollande dans son exercice d' auto-justification économique.

C'est du moins l'avis de Thomas Legrand parmi tant d'autres sur France Inter, et repris par France info et Europe 1(1).

BFM et RMC quant à elles prendront plaisir à acter le « virage » d'un président enfin courageux, réaliste d'annoncer deux ans de « sueur, de sang et de larmes », entendez, de hausses d'impôts, de baisse de la dépense publique et de flexibilisation du marché du travail.

Ce tour de passe passe sémantique repose une fois de plus sur l'illusion de la fatalité : Churchill, avant le bataille d'Angleterre est seul. Seul face à l'Allemagne nazie, dont les armées recouvrent à présent l'Europe. Seul face à l'Histoire : il va falloir lutter contre la barbarie, lâcher toutes les forces dans la survie du Peuple anglais, pour l'honneur et pour la liberté.

Cette décision qui dut demander un grand courage, d'immenses sacrifices aux britanniques, quelle que fût leur condition sociale, et qui transforma le cours du Xxème siècle n'est en rien comparable à la crise qui nous occupe aujourd'hui, dont les raisons sont parfaitement connues et expliquées par Jacques Sapir.

Car ce discours « churchillien » de François Hollande, répétons le, n'est que l'expression d'une posture idéologique sociale libérale aux mains liées par son choix d'une Europe monétariste, libre échangiste et antidémocratique. Elle ne touche évidemment pas tous les citoyens de la même manière qu'ils soient puissants ou misérables...

Et le seul courage valable, c'est bien de refuser cela.

 

Mais la recherche des causes de cette fatalité rigoriste n'est pas au programme semble-t-il, et n'entre pas dans les compétences du journaliste politique. Thomas Legrand, encore lui, n'hésite pas à comparer François Hollande à Pierre Mendès France, modèle de rigueur et de bonne gestion « qui ne croyait pas en l'argent facile », occultant sans ciller que Mendès n'aurait jamais accepté la construction européenne telle qu'elle s'est faite au cours des dernières décennies, technocratique et autoritaire, ainsi que le montrent ses discours visionnaires de l'époque à lire sur le blog de Nico.

 

 

L'Europe en Janvier 1941
L'Europe en Janvier 1941

 

Alors, ces facilités de langage sont-elles anecdotiques et de simples effets journalistiques ? Certes non. Elles constitue l'une des armes fondamentales à la formation de la résignation de l'opinion, à l'instar des termes de « courage », de « réforme » et de « monde moderne », autant de coquilles vides, capables de vous faire passer comme une lettre à la poste la baisse des cotisations et des services publics pour une avancée sociale.

 

L'arnaque n'est pas nouvelle. Déjà, l'intervention de Sarkozy en Géorgie s'était vue affublée du doux qualificatif de « quasiment Churchillienne » par Robin Niblett, directeur du cercle de réflexion sur les affaires étrangères Chatham House, un think tank anglo-saxon, (cité dans un article élogieux du Guardian)(2). A cette époque, la France en déroute avait on s'en souvient lutté de toutes ses forces pour la liberté dans le Caucase.

Sarkozy encore lui, lors de la perte du Triple A, ce « trésor national »(3), s'inspirait disait-on de l'illustre britannique pour faire face, dignement, décidant d'une hausse de la TVA et de la casse des protections salariales.

 

Tribune de Genève, 15 janvier 2012
Tribune de Genève, 15 janvier 2012

 

Mais le filage de la métaphore churchillienne n'est bien sûr pas le propre des leaders français. En Angleterre, on le comprend, ce sont les réformes de Cameron qui prennent des allures sacrificielles.

 

The Daily Beast, 11 Mars 2012
The Daily Beast, 11 Mars 2012

 

Pour le Figaro, celles de Barack Obama.

 

Le Figaro, 20 Janvier 2009
Le Figaro, 20 Janvier 2009

 

La constante entre toutes ces « Churchillieuseries » ?

Faire passer des politiques économiques profondément injustes pour un coup du sort tragique, dont le châtiment sera partagé équitablement par le Peuple tout entier, solidaire dans la débâcle.

Après avoir dépensé sans compter, nous rabâche-t-on... après que les états ont conduit des politiques de gaspillage au service de l'assistanat...  il serait venu le temps de payer, tous ensemble, gentiment, en attendant les jours meilleurs.

Tous ensemble ? Pas si sûr.

 

 

Frederichlist

 

 

 

 

(1) Matinale du Lundi 10 Septembre 2012

(2) A lire ici : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2012/01/25/nicolas-sarkozy-au-dela-du-bling-bling_1634163_3214.html

(3) Expression d'Alain Minc

Pour mémoire, le mythique discours de Churchill, à écouter en anglais, prononcé le 13 mai 1940 à la Chambre des Communes.

 

""A la Chambre des communes, je dirai comme je l'ai dit à ceux qui ont rejoint le gouvernement : " Je n'ai rien d'autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ".

Nous avons devant nous une épreuve des plus douloureuses. Nous avons devant nous de nombreux et longs mois de combat et de souffrance.

Vous demandez, quelle est notre politique ? Je peux vous dire : c'est d'engager le combat sur terre, sur mer et dans les airs, avec toute la puissance, la force que Dieu peut nous donner ; engager le combat contre une monstrueuse tyrannie, sans égale dans les sombres et désolantes annales du crime. Voilà notre politique.

Vous demandez, quel est notre but ? Je peux répondre en un mot : la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de la terreur, la victoire aussi long et dur que soit le chemin qui nous y mènera ; car sans victoire, il n'y a pas de survie."


 

 

A Lire aussi :

 

Le Libéralisme a-t-il enfanté Hitler ?
Le Libéralisme a-t-il enfanté Hitler ?
Nous ne t'aimons pas non plus !
Nous ne t'aimons pas non plus !

Écrire commentaire

Commentaires : 3
  • #1

    EchoGMT7 (mercredi, 12 septembre 2012 07:06)

    Au XXIème siècle, les discours pétainistes sont décrits comme churchilliens.
    C'est G. Orwell qui serait content.
    Les collabos recyclent tout et c'est même à ça qu'on les reconnait.


  • #2

    miluz (samedi, 15 septembre 2012 12:50)

    "Après avoir dépensé sans compter, après que les états ont conduit des politiques de gaspillage au service de l'assistanat"
    C'est de vous?

  • #3

    Frederichlist (samedi, 15 septembre 2012 13:34)

    Je me serai mal exprimé ; cette phrase (entendue sur BFM business) est l'archétype de la propagande que je critique dans cet article.
    Cordialement