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26

déc.

2012

Sur la télévision (Pierre Bourdieu)

En 1996, le sociologue, Pierre Bourdieu, publie son analyse des dérives du média de masse qu’est la télévision. Plus de 15 ans après, son analyse est toujours aussi pertinente car la télévision poursuit son long cheminement vers le commercial et la distraction au détriment de la culture et de l’information. Même l’arrivée d’Internet ne semble pas en mesure de contester son hégémonie et son influence sur les citoyens. Les grands dirigeants l’ont parfaitement compris.

Le pouvoir de la télévision est indéniable. Nous avons pu le constater lors de l’élection présidentielle de 2012, où certains candidats se sont retrouvés pris en otage. La télévision est le meilleur moyen de toucher un maximum de Français, qui lisent de moins en moins la presse écrite alors même que la qualité de cette dernière ne cesse de décliner notamment avec l’émergence des journaux gratuits. Or se retrouver dans une émission de télévision implique 3 contraintes majeures : le sujet est imposé, les coupures sont incessantes et le temps est contraint. Ces 3 aspects limitent largement la bonne qualité de l’exposé des programmes qui correspond pourtant à un préalable fondamental au fonctionnement démocratique d’une élection.

 

Pour espérer être entendus à la télévision, les petits candidats doivent accepter un traitement indigne. On se souvient notamment du passage de Nicolas Dupont-Aignant au grand journal ou d’autres candidats dans le « Daily Mouloud ». Un candidat comme Jean-Luc Mélenchon n’est parvenu à accroître ses passages dans les médias que grâce à sa capacité à émettre de bons mots.

 

Pierre Bourdieu explique que les médias, et donc la télévision, sont sans cesse tiraillés entre deux logiques : le journalisme intellectuel et le journalisme commercial. Les deux logiques peuvent permettre d’obtenir une reconnaissance. La première, gage de qualité et de sérieux, peut-être considérée comme un modèle au sein de la profession grâce à la qualité de ses analyses et de ses commentaires. La seconde correspond à une logique de rentabilité et à une forme d’adhésion populaire. Elle se distingue par l’évènementiel et le scoop.

Le problème est que la reconnaissance du journalisme intellectuel tend à décliner puisqu’elle se mesurait auparavant aux nombres de citations par ses pairs d’un journaliste. Or dans une société dictée par l’urgence et la chasse au scoop, la citation est devenue un procédé en voie de disparition essentiellement utilisé pour se couvrir en cas de doute sur la fiabilité de l’information.

 

A l’inverse, le journalisme commercial augmente sa reconnaissance. La qualité des émissions de télévision se juge essentiellement sur l’audimat. La survie des journaux sur sa capacité à attirer des lecteurs pour accroître ses revenus auprès des annonceurs. Cette logique commerciale influence l’ensemble des médias qui cherchent à attirer le public quels que soient les procédés.

 

La part belle est donc accordée au sensationnel et aux faits divers. Les médias commerciaux vont toujours plus loin (télé réalité, reportage sur la déchéance des stars…) et les journalistes intellectuels essayent tant bien que mal de suivre le mouvement afin d’éviter une trop forte érosion de leur audimat ou de leurs lecteurs.

 

La logique de concurrence entre les médias provoque également des effets désastreux. Alors que l’on pourrait penser que chacun essaye de se spécialiser afin de trouver une niche qui lui assure un audimat stable, les médias se copient tous. Ils observent en permanence les moindres faits et les gestes de leurs concurrents afin de ne pas se laisser distancer s’ils sortent un scoop ou d’éviter de commettre les mêmes erreurs. A l’arrivée, on assiste à une uniformisation de l’information. Tout le monde parle de la même chose, même si le sujet n’a que peu d’intérêt. L’affaire DSK en est la meilleure illustration.

Pierre Bourdieu montre qu’il s’agit d’une censure invisible puisque le fait d’évoquer en permanence des sujets mineurs permet d’occulter les sujets d’importance. Encore une fois la campagne présidentielle a mis en exergue ce phénomène au travers, par exemple, de l’affaire Merah qui a permis d’occulter des questions telles que le protectionnisme ou la sortie de l’euro.

 

Une autre dérive liée à la télévision est sa capacité à élever au rang d’ « expert » des individus qui ne sont pas toujours reconnus comme tels dans leur spécialité. Il s’agit de l’émergence des « fast thinkers », ces individus dont le discours « passe bien » à l’antenne et qui savent « parler aux Français ». On reconnaitra sans peine les Attali, BHL ou Lenglet.

 

C’est ainsi que des personnes comme Alain Minc ou Christophe Barbier se retrouvent à disserter d’économie devant des millions de Français alors qu’un Prix Nobel comme Maurice Allais est privé d’antenne. La télévision permet ainsi de s’émanciper des contraintes imposées par la reconnaissance de ses pairs à partir du moment où il devient possible de générer des parts d’audience importante. Or qui est plus apte à évaluer la qualité de connaissances économiques entre des chercheurs en économie ou le public d’une émission comme « C dans l’air » ?

Edwy Plenel
Edwy Plenel

Pierre Bourdieu y voit là un danger de la télévision dans le sens où elle s’insère dans le champ de la recherche et qu’elle bouleverse l’influence des différents acteurs. On pourrait rajouter qu’elle biaise le débat en favorisant l’invitation d’ « experts » favorables à ses intérêts. L’auteur explique pourtant qu’il serait insuffisant de baser son analyse sur la provenance des propriétaires des différents médias. Il indique ainsi que chaque média occupe une place particulière au sein d’une structure globale et que chaque journaliste se situe également à une place spécifique au sein de l’organisme qui l’emploie. Son analyse précise que ce sont ces deux places qui vont déterminer le discours tenu par un journaliste donné. L’illustration de ce décryptage correspond au comportement d’Edwy Plenel et de Laurent Mauduit, qui adoptent actuellement un discours alternatif au sein de Médiapart alors qu’ils relayaient le discours dominant lorsqu’ils travaillaient au Monde.

 

L’auteur estime également que la télévision brouille les cartes en acceptant de faire débattre des personnes avec des niveaux de connaissance très disparates, qui peut renforcer la crédibilité d’un expert de la télévision face à un expert reconnu par ses pairs. Certaines fois les masques tombent rapidement, comme le jour où Christian Estrosi affirma devant Jacques Sapir qu’une dévaluation risquait de provoquer des délocalisations. Cela n’est malheureusement pas toujours le cas et le format des émissions de télévision peut parfois empêcher un véritable face à face par le biais de différentes méthodes comme les coupures ou les contraintes temporelles. Le problème est que le droit d’entrée à une émission de télévision est largement moins élevé que l’accès à une notoriété dans un domaine de spécialisation donné. On pourrait également aborder le problème des faux débats, avec des invités qui pensent tous plus ou moins la même chose, et qui visent en fait à décrédibiliser une idée ou un concept.

 

Le bilan de la télévision n’est pas brillant. Alors que ce média, permettant de toucher chaque Français, disposait d’un potentiel d’information et d’élévation culturelle important, il contribue en fait davantage à un asservissement des masses. L’information s’uniformise, la qualité baisse. Le sensationnel prend le pas sur l’analyse, les faits divers sur les informations cruciales. Pire il est un moyen de manipulation au service des classes dominantes. En être conscient, est le premier acte de résistance…

 

 

 

Theux

 

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Commentaires : 6
  • #1

    Woyzeck (jeudi, 27 décembre 2012 10:26)

    Je ne vois pas en quoi la télévision se distingue de ses autres frères et soeurs médiatiques comme la radio ou la presse écrite, qui utilisent eux aussi largement les mêmes procédés. Le journalisme commercial a toujours été plus vendeur que le journalisme intellectuel, qui n'a jamais quasiment existé à une large échelle.
    Penser que les médias peuvent éclairer les masses, c'est n'avoir rien compris dès le départ. Les médias sont là pour contrôler la pensée, et manipuler l'opinion publique, qu'ils créent par leur sondage et leur une.
    Ce discours intellectualisant sur les médias est bien un discours d'universitaire dans sa tour d'ivoire, qui refuse de se faire voler son statut d'intellectuel mais qui veut oindre ses copains journalistes (car ils sont potes avec tous les puissants) de sa bénédiction, tout en les morigénant un peu.

  • #2

    FlikeFrog (dimanche, 30 décembre 2012 03:06)

    Ah Bourdieu, ce grand pourfendeur des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales !

    Au regard du constat sans appel que dresse l’auteur de ce post sur le déclin de la qualité de l’information sous la pression des intérêts commerciaux j’allais me fendre d’une bafouille argumentant sur les mérites comparatifs de l’information telle que nous la connaissons aujourd’hui et celle qui précéda l’émergence de la télévision dans les foyers français. J’avais même trouvé une belle illustration du caractère intemporel de l’ineptie qui, outre son inanité, eut fait vibrer la fibre émotionnelle de ceux qui se pignolle sur la lutte des classes (cf Le Petit Journal Illustré de 1935 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7182163/f4.image.langFR). J’allais m’interroger sur la valeur et les vertus analytique d’un « journalisme intellectuel » qui participa avec entrain à la célébration des nationalismes, extrémismes et racismes en tout genre qui alimentèrent abondamment les chroniques nécrologiques de la première moitié du 20e siècle en Europe.

    Et puis en m’intéressant au sujet, j’ai découvert au détour d’une page internet que le fils de Bourdieu avait étudié au prestigieux et convoité Lycée Henri IV à Paris. Celui là même qui forme les rejetons de l’élite aux concours des Grandes Ecoles.

    J’ai décidé qu’il fallait savourer ce moment sans autres commentaires.

  • #3

    LaurentL (mercredi, 02 janvier 2013 18:17)

    Oui, enfin, que Pierre Bourdieu soit cité pour faire une critique des lignes éditoriales à la télévision, pourquoi pas? Personnellement, je n'y vois pas d'inconvénients. Mais qu'à la suite, on nous parle d'Edwy Plenel en soutenant que le poste crée la posture, vous n'avez pas assez d'arguments à la tv? Et puis, j'aurais bien aimé, aussi, que des exemples contraires soient mis en avant : juste, de mémoire, le reportage d'arte sur la finance au sein de Goldmans Sachs, ça n'éclaire pas le peuple, ça?
    Je m'arrêterai là, ça devrait suffire comme argumentation au vu de la teneur de cet article...

  • #4

    aldrin69 (mercredi, 02 janvier 2013 22:06)

    @flikefrog
    Intéressant en effet de voir que le fils Bourdieu est à H4. Toutefois, vous ne pouvez pas lui reprocher de faire des études ici plutôt qu'à Montreuil. Quitte à choisir franchement. Le scandale de la reproduction des élites n'est pas qu'elle puissent le rester mais plutôt que les autres ne puissent le devenir.
    @LaurentL les reportages tels que Goldman Sachs ou encore Inside job ne sont-ils pas l'exception qui confirme la règle ? leur diffusion ne fut absolument pas relayée par les grands médias (arte n'est pas vraiment un média global, 2% d'audience), ni par les invités au sein de débats politiques.

  • #5

    LaurentL (jeudi, 03 janvier 2013 11:20)

    @aldrin69 : c'est un fait, peu d'émissions ont ce pouvoir d'éclairage. Je retournerai aussi le problème à l'envers : l'exception, c'est le spectateur qui est intéressé à se cultiver sur ces sujets. Plus loin, ne soyez pas dupe, les chaînes TV qui programment des émissions Culturelles (majuscule oblige) en prime time revoient souvent leur grille la saison suivante, voire ne leur laissent une chance que le temps de quelques numéros.
    Pas la peine de se lamenter, vous n'arriverez pas à changer la donne si facilement, la Culture n'intéresse (presque, tout au plus 10%) personne. Et ce n'est pas d'hier que ce fait est avéré, du temps des Romains, les jeux étaient déjà l'opium du peuple!... Si vous voulez changer cet état de fait, je vous conseille de lire le mythe de Sisyphe de Camus avant de commencer...
    Après, quant aux exceptions culturelles, on peut en trouver plus largement que ce que vous suggérez : des chaînes comme arte présentent beaucoup de reportages visant à remettre en cause l'ordre établi, par exemple sur l'obsolescence programmée, les dérives de l'industrie agroalimentaire, etc etc. Ou comme France 5 (j'ai lu l'article sur C dans l'air, ne me la faites pas...) qui présentent des émissions sur les dangers liés à la dégradation écologique (Sale temps pour la planète, J'ai vu changer la Terre). Ou comme canal+ (là aussi j'entends déjà la levée de boucliers, mais bon..) avec des émissions comme Spécial investigation.
    Dans toutes ces émissions, toutes ont leur part de partialité (l'impartialité est utopique), les gens qui cherchent à se cultiver sur le monde qui les environne ont de quoi faire.
    Enfin, et c'est un autre débat, la Culture passe par la lecture en prime time, si j'ose m'exprimer ainsi...

  • #6

    Juicer Reviews (mercredi, 10 avril 2013 19:38)

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