lun.

07

janv.

2013

Lettre ouverte au Premier Ministre Ayrault, par J.M. Keynes, 1931

« La sottise et l'injustice remplissent le budget et le projet de loi sur l'économie.

Que les énergies morales et l'enthousiasme de nombreuses personnes, dont l'abnégation et les bonnes intentions sont réelles, doivent se laisser égarer de la sorte est une tragédie.

Pour faire face aux périls de l'heure, les objectifs d'une politique nationale devraient être d'abord d'améliorer notre balance commerciale et ensuite de mettre le rendement de la fiscalité au niveau des dépenses normales de fonctionnement inscrites au budget. Les moyens utilisés pour atteindre le second objectif devraient, non point diminuer la production, mais l'accroître et, par voie de conséquence, augmenter le revenu national et les recettes du Trésor tout en respectant les principes de la justice sociale.

 

La politique effective du gouvernement est en défaut sur chacun de ses points décisifs. Elle aura relativement peu d'effet sur la balance commerciale. Elle provoquera un accroissement massif du chômage et restreindra les recettes du Trésor. Et elle fait outrage aux principes d'équité à un point qui passe l'imagination aurais-je cru jusqu'alors. […]

Le premier ministre n'a présenté aucune justification à ce sujet, si ce n'est que certain de ses anciens collègues qui ont retrouvé leurs esprits depuis lors avaient été amenés à envisager de telles mesures sous le coup de la peur. […]

Au moins la pudeur aurait-elle voulu qu'on s'abstienne de parler d'  « égalité devant les sacrifices » en pareille circonstance. En outre le programme du gouvernement est aussi niais qu'injuste. Son effet immédiat sur le chômage ne manquera pas d'être désastreux. On peut prédire à coup sûr qu'il entraînera une augmentation du nombre des chômeurs supérieure à 10%, dont l'indemnité doit être réduite. Il représente le contre-pied, décidé avec une totale légèreté, de tous les efforts partiels tentés jusqu'ici pour atténuer les conséquences de l'effondrement des placements privés. Il marque la victoire de ce qu'il est convenu d'appeler la « conception de trésorerie » sous sa forme la plus intransigeante. Non seulement le pouvoir d'achat doit être réduit, mais la construction de routes, le logement et tout le reste vont subir des amputations dans leur programme de développement.

Quant aux collectivités locales, elles devront emboîter le pas.

En dernier lieu, il y a le problème de la balance commerciale qui, tout bien considéré, est l'essentiel pour ce qui est des périls pressants. Dans l'ensemble, les coûts de production demeurent inchangés. […] Les seuls remèdes dont nous disposions actuellement sont la dévaluation, une restriction draconienne de nos importations par des méthodes autoritaires, une réduction sévère des traitements et des salaires qui de devrait pas être inférieure à 30% selon moi, ou un changement radical de la situation internationale. […] Vouloir s'en prendre aux salaires se traduirait par un grave conflit social […].

 

 

L'autruche
L'autruche

 

Il n'y a donc que trois lignes de conduite possibles sur lesquelles les membres du cabinet feraient bien d'appliquer leurs facultés intellectuelles. La première et la plus bénigne est de faire un plan en vue de restreindre les importations. La deuxième consiste en un plan qui nous détacherait de la parité avec l'étalon-or euro, sans laisser le dérapage nous entraîner trop loin.

La troisième tient en un plan de conférence internationale qui donnerait une dernière chance aux pays à étalon-or euro, étant entendu qu'une telle conférence se distinguerait de toutes celles qui ont été organisées jusqu'ici par le sérieux de son travail.

Toute autre ligne de conduite n'est que temps perdu.

[…] »

 

 

 

John Maynard KEYNES,

Projet de loi sur l'économie, 19 septembre 1931.


Sources : KEYNES : "Sur la monnaie et l'économie"   Payot (pages 78 à 84).

 

 


Écrire commentaire

Commentaires : 7
  • #1

    LaurentL (mardi, 08 janvier 2013 18:37)

    A la première : vive l'écologie pour diminuer la dépendance au pétrole et favoriser le développement des renouvelables.
    A la deuxième : sortir de l'euro pour dévaluer la monnaie ou diminuer les salaires de 30% en restant dans l'euro, je ne suis pas assez calé en économie pour dire si ce ne sont pas deux maux similaires au final. Dans l'opinion, par contre, le problème ne serait certainement pas le même.
    A la troisième, dans les années 1930, une telle conférence était possible, le monde aurait écouté ses "dirigeants". Dans le contexte d'aujourd'hui avec les BRIC suivis de plusieurs émergents qui briguent leur place économique au soleil, d'autres qui ne veulent pas la perdre, je ne peux pas m'arrêter de penser à cet événement tout en souriant malgré moi. C'est comme au poker, l'Europe a encore le plus gros tapis mais les suivants ne sont plus très loin et n'ont plus peur.
    Pourquoi pas en ajouter une quatrième pour la route et rire encore un peu : la dette de l'Etat en France n'est pas loin des 2000M€, les économies des français représentent plus de 10000M€, l'un ne s'est pas constitué sans le contexte de l'autre ces dernières décennies, l'intrication des deux est beaucoup plus profonde qu'on ne voudrait bien l'avouer (postulat qui demanderait quelques recherches avant de pouvoir le "démontrer"...). En 1930, presque tout le monde était ruiné, mais aujourd'hui, suivez mon regard... Avec ça, de vraies marges de manœuvre se dégageraient...

  • #2

    Antoine (samedi, 12 janvier 2013 04:10)

    On a souvent eu des débats la dessus sur www.fans-de-rulersofnations.com
    Vevez voir ;)

  • #3

    Médard de Chardon (lundi, 14 janvier 2013 16:21)

    Nous n'avons à nous partager que les richesses que nous produisons.

    Comme nous ne produisons plus beaucoup de richesses, il ne nous reste plus à nous partager que les tracasseries et les merdoiements de plus en plus complexes de nos fonctionnaires surpayés

  • #4

    LaurentL (mardi, 15 janvier 2013 12:17)

    @Médard : attention, les œillères ne permettent pas de voir tous les murs se rapprocher. Voilà pour une réponse au niveau de la vôtre.

  • #5

    Juicers Reviews (samedi, 20 avril 2013 05:09)

    This article was exactly what I was looking for!

  • #6

    Coach Outlet Online (mardi, 23 avril 2013 05:36)

    Love is not a thing to understand
    Love is not a thing to feel
    Love is not a thing to give and receive
    Love is a thing only to become and eternally be

  • #7

    Karg se (jeudi, 18 juillet 2013 09:54)

    @Laurent
    1- Non l'écologie est un boulet, pas la solution, sortir du pétrole passe par le nucléaire et l'électrification du transport. Les ENR doivent être déployé là où elles sont rentable, pas quand ça amusent les bobos
    2- La dévaluation est bien plus avantageuse que baisser les salaires: le salarié va perdre du pouvoir d'achat pour les produits importés (beaucoup), un petit peu pour les produits locaux contenant des matières premières ou des CI importés, mais son loyer, ses crédits, les services, ses impôts, tout cela ne bougera pas. Il n'y a pas photo, il vaut mieux dévaluer, baisser les salaires de 30% signifie une flopée de faillite des ménages.