dim.

13

janv.

2013

Les héritiers (Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron)

La critique du système scolaire réalisée en 1964 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron est à des années lumières de l’ersatz de débat que nous connaissons actuellement à propos du mariage pour tous. En effet, au lieu de se déchirer sur des enjeux sociétaux, qui détournent notre regard de l’essentiel, les auteurs ont choisi de concentrer leur analyse sur la question sociale qui va de pair avec la lutte des classes.

Les auteurs se centrent sur la cécité du système scolaire à propos des inégalités sociales, qui ne différencie les individus que sur des inégalités de « dons ». Ainsi ils démontrent la vacuité de la « méritocratie » républicaine et du système de concours qui ne fait que transformer le privilège en mérite. En effet, ils mettent en exergue le fait que les individus ne bénéficient pas tous du même environnement social et culturel, alors qu’il s’agit de l’élément central de la différence de niveau entre les individus. Au cours du cursus scolaire, ces différences ne sont jamais prises en compte ou alors à la marge (cours de soutien, classes de niveaux), ce qui peut avoir des conséquences encore plus néfastes. Au mieux, cette différence pourra faire l’objet d’un constat lors de l’échec à un examen comme explications ou comme circonstances atténuantes.

 

Le corps professoral est placé sur le banc des accusés, à travers son incapacité à remettre le système en question. Ainsi affirmer que le niveau baisse d’année en année, évite de se demander pourquoi et d’en tirer les conséquences. Les auteurs mettent en avant une forme de corruption des professeurs qui pour s’assurer l’appartenance à une élite intellectuelle leur offrant certains privilèges des classes dominantes, refusent de remettre en cause le système scolaire, qui produit des individus hiérarchisés pour la vie.

 

De la sorte, les classes privilégiées trouvent dans l’enseignement une légitimation de leurs privilèges culturels qui sont transformés d’héritage en mérite personnel. Cela permet à une forme de « racisme de classe » d’apparaitre sans qu’il soit visible. La reproduction des élites peut donc s’opérer sous couvert de méritocratie républicaine.

Dans un tel fonctionnement, le « don » est valorisé au détriment de l’effort. Ainsi on reprochera à un élève d’être trop « scolaire » en raison de son incapacité à sortir des connaissances dispensées en cours, sans se demander s’il a accès à d’autres informations dans son milieu familial. A l’inverse, l’élève « doué » sera celui capable de s’extraire du domaine scolaire, par l’apport de connaissances extérieures, qui proviendront la plupart du temps de son milieu culturel. Les auteurs montrent les inégalités flagrantes existant entre des individus vivant dans le centre de Paris et ceux habitant en banlieue ou dans des zones rurales.

 

De surcroît, le suicide des milieux populaires est démontré. Ainsi, affirmer que son enfant n’est pas bon en français est catastrophique à 3 points de vue. Tout d’abord, cela consiste à ignorer que le niveau de son enfant est fortement lié à l’atmosphère culturelle de la famille, sur laquelle il est possible d’agir en permanence. De plus, cela transforme en destin individuel ce qui n’est que le produit d’une éducation, qui peut être corrigée par une action éducative. Enfin, cela tire d’un simple résultat scolaire des conclusions prématurées et renforce le sentiment d’un enfant d’être tel ou tel par nature.

 

En conclusion, il apparait actuellement que la transmission des techniques et des habitudes de pensée revient primordialement au milieu familial. La responsabilité des professeurs est importante puisqu’ils devraient expliquer que la « grâce » n’est qu’une acquisition laborieuse d’un héritage social. Ainsi, en plus de ce travail conséquent de déconstruction intellectuelle à réaliser à l’égard des classes laborieuses, il apparait primordial de donner à chaque individu des méthodes pédagogiques de travail afin de réduire les inégalités. Ainsi les auteurs portent une critique forte sur le système universitaire favorisant le « travail libre et sans contrainte » qui bénéficie essentiellement aux classes privilégiées, qui sont les mieux préparées à s’adapter à un système d’exigences diffuses puisqu’ils détiennent implicitement le moyen d’y satisfaire. Le système d’évaluation par l’oral est également critiqué qui ont tendance à être à l’avantage des milieux favorisés dont les « petites perceptions » seront plus facilement repérées par les évaluateurs.

 

Le travail de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron est particulièrement intéressant dans un contexte de lutte des classes puisqu’il montre la manière dont la reproduction des élites coïncide avec une reproduction de classes.

 

Theux

A ce sujet je trouve la chanson de Renaud, « étudiants poil aux dents », assez pertinente :

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Commentaires : 6
  • #1

    bob87 (dimanche, 20 janvier 2013 12:27)

    Il est A CHIER ce blog, alors ça c'est de la merde ! bravo !

  • #2

    LaurentL (lundi, 21 janvier 2013 00:06)

    Y'a des gens qui ne manquent pas d'arguments...

  • #3

    Guadet (mardi, 22 janvier 2013 12:36)

    Cette analyse est une évidence, et les enseignants sérieux en ont toujours tenu compte. Le problème est qu'elle a eu des conséquences extrêmement néfastes :

    Avant, on essayait par tout les moyens de pallier cette inégalité en faisant accéder les enfants de milieux défavorisés à une culture classique. De nombreux mouvements politiques, sociaux et culturels ont travaillé là-dessus au XXe siècle jusqu'aux années 60 et ils commençaient à obtenir des résultats. Ma mère et moi-même en avons bénéficié. Le problème est que l'analyse de Bourdieu fait comme si cela n'existait pas.

    Après, on a tout simplement décidé que le mot culture devait changer de sens, que celle qu'avait les élites était une culture bourgeoise et que son enseignement était donc peu utile. Les enfants des banlieues sont aujourd'hui enfermés dans une "culture" tag-rap-hip-hop. Je le sais d'autant plus que, étant titulaire d'un doctorat en histoire de l'art, j'ai voulu donner des cours bénévoles dans des quartiers difficiles et qu'on m'a ri au nez. De plus, je me suis rendu compte que le problème est surtout d'avoir une parenté qui vous ouvre les emplois. Mon doctorat ne me sert à rien sans ça.
    La classe possédante actuelle est souvent très peu cultivée, j'ai pu souvent m'en rendre compte, ce qui n'empêche pas leurs enfants d'être avantagés.

    En conclusion, je trouve cette analyse parfaitement dépassée aujourd'hui. Elle a servi de prétexte à une révolution culturelle qui n'arrête pas de se durcir en France et qui aggrave les inégalités, alors même qu'on en est revenu depuis longtemps en Chine. Je m'étonne de la trouver sur ce site.

  • #4

    Prudi (mercredi, 23 janvier 2013 21:29)

    Tout à fait d'accord avec monsieur Gadet. Je venais d'un milieu modeste et je suis agrégée de lettres classiques . Il n'y avait pas de bibliothèque chez moi mais il y avait une bibliothèque au lycée, une bibliothèque municipale. Sans doute certains enfants de milieux bourgeois ont-ils réussi plus facilement que moi mais si j'ai réussi, c' est qu ´on maintenait la barre haute , qu' il s'agissait de la franchir. Ce n'´est pas en s'abaissant au niveau de l'élève qu' on le fait progresser,. C' est en tenant compte de ses difficultés mais en ne cessant de regarder vers le sommet. Il ne s' agit pas de se trouver tous au sommet de l' Everest mais de monter le plus haut possible ou sur des terrains plus modestes faire le mieux possible.

  • #5

    Centrifugal Juicer (dimanche, 14 avril 2013 07:19)

    This is a great write-up! Thanks for sharing!

  • #6

    Coach Outlet Online (mardi, 23 avril 2013 05:35)

    Love is not a thing to understand
    Love is not a thing to feel
    Love is not a thing to give and receive
    Love is a thing only to become and eternally be