lun.

15

avril

2013

L’écologie piégée par le libre-échange (Aurélien Bernier)

Aurélien Bernier a répondu favorablement à l’invitation de l’association des « Amis du temps des cerises » à la conférence du 11 avril qui s’est déroulée à Clermont-Ferrand. Au cours d’un exposé d’une grande clarté, il s’est attaché à décrypter la façon dont les néolibéraux sont parvenus à phagocyter l’écologie.

L’écologie est un domaine dont les pays ont tendance à se soucier « un peu » en période de croissance forte et à oublier en période de crise. La situation actuelle est donc particulièrement défavorable pour la protection de la planète.

 

Historiquement les premières préoccupations environnementales sont apparues dans les années 50 et 60 avec l’émergence d’études scientifiques s’intéressant à l’impact du développement économique sur l’environnement. Par la suite ces études ont permis la création d’un véritable discours politique affirmant l’incompatibilité du capitalisme avec la préservation de la planète.

 

Conscient du danger représenté par cette mouvance pour leur système économique, les défenseurs du capitalisme vont mettre en place une stratégie visant à empêcher l’écologie de remettre en cause le libre-échange. C’est notamment le cas aux Etats-Unis qui ont un besoin impératif du libre-échange pour résoudre leur crise de surproduction que le seul marché intérieur américain ne permet pas de solutionner. Dès 1941, Roosevelt négocie avec Churchill la charte de l’Atlantique qui consacre le libre-échange.

 

Après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis « enterrent » la Charte de La Havanne, qui n’est pas assez libre-échangiste à leur goût, et consacrent le GATT qui va supprimer les « entraves » au commerce. Cette volonté des Etats-Unis de favoriser le libre-échange et le productivisme va se retrouver mise en difficulté par les thèses écologiques.

 

Les firmes multinationales vont alors mettre en place une stratégie de « Green Washing » en participant notamment aux journées mondiales de l’environnement. Cette stratégie de façade, faisant croire à un intérêt de ces firmes pour les questions environnementales, cache en réalité une volonté de neutraliser le pouvoir de nuisance des thèses écologiques.

Aurélien Bernier
Aurélien Bernier

Les multinationales produisent alors des notes et rédigent des rapports à l’attention des gouvernements. Ce lobby parvient à convaincre les Etats de rédiger un article stipulant qu’ils peuvent prendre des mesures pour protéger l’environnement mais s’interdisent de l’utiliser comme du protectionnisme déguisé.

 

A partir de ce moment-là le piège se referme, puisque les multinationales vont utiliser les délocalisations pour faire pression sur les Etats afin de produire chez le moins-disant environnemental et social ou de revenir sur les acquis environnementaux et sociaux des pays les plus avancés dans ces domaines. Ces délocalisations vont être favorisées par l’arrivée au pouvoir de dirigeants néolibéraux comme Thatcher, Reagan, Kohl ou … Mitterrand dans sa version Fabius/Delors.

 

En réalité, ce système permet aux capitalistes de retrouver un taux de profit qui continue à s’accroître malgré l’arrivée à maturité des économies occidentales, grâce à la production dans les pays à bas coûts salariaux et à la vente dans les pays à fort pouvoir d’achat. L’incohérence de ce système est à l’origine de la crise actuelle.

 

Au niveau environnemental, on assiste à une hausse de la quantité de pollution pour une production identique, puisque cette dernière se délocalise dans les pays les moins exigeants en la matière. Ce phénomène est même renforcé par l’apparition d’une stratégie d’obsolescence programmée mise en place par les industriels. En résumé, on assiste à une délocalisation de la pollution.

Afin de définitivement verrouiller le système, les néolibéraux ont inventé le terme de « développement durable » qui consiste en un financement de la protection de l’environnement par la croissance économique et par un changement de comportement des individus. Ce concept est donc particulièrement confortable pour les multinationales qui peuvent continuer à se concentrer uniquement sur la création de profits et peuvent laisser reposer l’écologie sur un hypothétique changement de comportement individuel des citoyens. Autrement dit tout change mais rien ne change.

 

Cette stratégie a ensuite évolué en direction du capitalisme vert puisque la terre était suffisamment polluée pour que l’investissement dans la « protection » de l’environnement devienne rentable. Afin de faire face à la hausse des coûts de l’énergie, le marché du carbone a été inventé. Au lieu de réserver aux Etats la compétence de fixer le montant de ces droits à polluer, on a confié cela au marché c'est-à-dire à la loi de l’offre et de la demande. Il s’agit en réalité de la financiarisation des droits à polluer. Les tenants de cette théorie affirmaient que les prix allaient s’envoler ce qui forcerait les pollueurs à prendre des mesures drastiques, or c’est à l’inverse que nous avons assisté avec un effondrement des cours.

 

Aurélien Bernier a insisté sur l’importance de déterminer le responsable de ces déséquilibres : le libre-échange. Nous possédons les armes susceptibles de résoudre ces déséquilibres : quotas, taxes, droits de douanes… Le problème est que leur mise en place demande une véritable volonté politique et un courage important pour s’opposer au lobby des multinationales.

Robert Hue
Robert Hue

La France doit faire face à un problème supplémentaire avec l’affirmation de l’UE qui est parvenue, avec l’approbation du PS, à interdire les politiques de gauche. Ainsi, par exemple, l’indépendance de la Banque Centrale interdit toute possibilité de dévaluation monétaire. La seule possibilité de retrouver des politiques de gauche est donc de prendre ses distances avec l’UE en pratiquant la désobéissance européenne. Aurélien Bernier explique que sans cette initiative aucune loi de gauche ne pourra passer avec le système juridique européen actuel.

 

L’émergence du Front de Gauche pourrait y contribuer puisqu’elle est en train de mettre fin à une traversée de désert idéologique de la gauche radicale qui, jusqu’au milieu des années 90, adoptait un discours de défense de la souveraineté nationale avant de l’abandonner pour deux raisons majeures. La première est liée à la volonté de Robert Hue, alors secrétaire général du PC, de récréer une alliance avec le PS, qui avait effectué son tournant néolibéral. Le PC a alors modifié sa position sur l’UE en l’adoptant pour essayer de la changer de l’intérieur ce qui impliquait d’abandonner la souverainneté nationale. La seconde raison est liée à la montée du FN aux législatives et aux élections européennes qui constitue un traumatisme pour le PC. Son refus d’adopter des positions communes au FN le conduit à abandonner la question de la souverainneté nationale à l’extrême droite.

 

Aurélien Bernier estime que le Front de Gauche a effectué un pas dans cette direction en évoquant la question de la désobéissance européenne même s’il n’est pas allé au fond des choses. Ainsi Aurélien Bernier est convaincu que le Front de Gauche ne pourrait pas adopter son programme au sein de l’UE. Il lui faudrait pour cela réformer la constitution française et le traité européen de Lisbonne. La sortie de l’euro, qui est un outil d’asservissement des peuples, doit également être considérée comme une priorité.

 

La gauche doit devenir une gauche de combat qui se donne l’objectif d’aller chercher un électorat désintéressé par la politique en élaborant un véritable programme : démondialisation, contrôle des capitaux, droits de douane Il faut cesser de se baser sur des bons sentiments tels que l’adoucissement de la mondialisation ou la moralisation de la vie politique. Il importe de remettre en cause les écrans de fumée néolibéraux tels que la mondialisation heureuse ou le fait que plus d’Europe apporterait plus de social. Il faut retrouver notre souverainneté nationale pour sortir de l’ordre économique international. La théorie est au point. Passons à la pratique.

 

 

 

Theux

Écrire commentaire

Commentaires : 4
  • #1

    Guadet (mardi, 16 avril 2013 10:23)

    Tout à fait d'accord sur l'analyse et les objectifs mais je trouve contradictoire d'en appeler à la gauche alors qu'elle a toujours été en pointe pour lutter contre tout "repli national". Un parti conservateur nationaliste serait plus logiquement indiqué pour donner toute sa place à l'écologie.
    En matière de productivisme et de mondialisation, les objectifs des capitalistes et de la gauche ont toujours été les mêmes, pour la croissance sans freins et la destruction des nations, l'inverse de ce qu'il faudrait.

  • #2

    FlikeFrog (mercredi, 17 avril 2013 01:33)

    Ben tu l'as "la pratique" coco, c'est pas comme si le nationalisme, le protectionnisme, le populisme, le contrôle des capitaux, les tarifs douaniers avaient été inventés hier sur ce blog hein?

    Des précédents historiques ou contemporains sous d'autres latitudes tu en as à la pelle. Les économistes moulinent ces chiffres en permanence pour en tirer leurs conclusions et préconisations.

    Pourquoi on ne discuterait pas de ces précédents plutôt que de faire comme si on avait inventé l'eau chaude?

    Voici notamment l'observation d'un des spécialistes du commerce international et prix nobel, Paul Krugman, sur la globalisation:

    "You could say -- and I would -- that globalization, driven not by human goodness but by the profit motive, has done far more good for far more people than all the foreign aid and soft loans ever provided by well-intentioned governments and international agencies."
    http://www.nytimes.com/2000/01/23/opinion/reckonings-the-magic-mountain.html

    Par ailleurs après ce petit topo sur l'écologie et le libéralisme on peut en avoir un sur le communisme et l'écologie avec une analyse incluant la Russie et la Chine? Ah pardon on est là pour instruire à charge.

    Le conflit entre développement économique et écologie est loin d'être l'apanage des pays pratiquant le libre-échange, en revanche c'est certain que si comme le Front de Gauche tu n'as jamais été en position de gouverner quoi que ce soit (enfin en faisant abstraction du fait que c'est juste des communistes relookés et avec un nouveau nom) tu as effectivement intérêt a tirer parti des aspirations populaires favorables à l'écologie. Ca fait partie de ces trucs gratos qui étayent a merveille le discours politique de ceux qui n'ont pas a assumer la responsabilité de l'exercice du pouvoir.

  • #3

    Horror (mercredi, 24 avril 2013 10:14)

    Quel beau discours! On dirait du Marine Le Pen, un vrai copié collé.
    Autrement, trop sexy le Robert Hue délicatement vautré sur sa méridienne tel un empereur romain, la cravate en plus.

  • #4

    u=42887 (jeudi, 25 avril 2013 12:00)

    This is an excellent article! Thanks for sharing!