mer.

24

avril

2013

Combattre la novlangue néolibérale (Pierre Lévy)

Pierre Lévy, rédacteur en chef du journal « Bastille, République, Nation » était l’invité jeudi dernier de l’association des « Amis du temps des cerises ». Lors de cette conférence, il a axé son propos sur la langue utilisée par les néolibéraux qui est en train de déposséder le peuple de ses propres mots. Il importe absolument de combattre cette opacité volontairement entretenue afin que le peuple se désintéresse de son propre sort faute de pouvoir le comprendre. Et pourtant l’espoir persiste puisqu’il suffit souvent de révéler l’intérieur d’un texte pour en provoquer sa destruction comme le « non » au traité constitutionnel l’a démontré en 2005.

 

Il est actuellement inquiétant d’observer la progression néolibérale au sein de l’espace linguistique, puisque la subversion de nos mots par nos adversaires correspond à leur victoire. Penser avec les concepts des autres est déjà le signe d’une défaite.

 

Pierre Lévy a ainsi montré comment un plan de licenciement est devenu un plan social puis un plan de sauvegarde de l’emploi. Les termes employés correspondent à l’inverse de la réalité. Les emplois d’avenir sont souvent des emplois sans avenir ou au moins d’attente, faute de proposer de véritables emplois durables. Le plan de sauvetage de la Grèce est en fait un plan de sauvetage de ses créanciers, qui place Athènes en situation de mort clinique.

 

Dans le même esprit, le plan de modernisation et de sauvegarde de système de protection social coïncide à son recul pour ne pas dire à son démantèlement. Attali a rendu son rapport de libéralisation de la croissance alors qu’il s’agit avant tout de s’attaquer aux statuts des fonctionnaires ou aux avantages des salariés.

 

Le terme de compétitivité a tendance à s’insérer dangereusement dans de nombreux domaines tels que les hôpitaux, les universités avant les tribunaux ? Les usagers de services publics deviennent des clients...

 

La confrontation patrons-syndicats est également biaisée puisqu’au lieu de la considérer comme un rapport de force c'est-à-dire une lutte des classes, la novlangue néolibérale utilise des termes tels que partenaires sociaux ou dialogue social, qui laissent à penser que les « partenaires » ont les mêmes intérêts. Ces termes placent les responsables syndicaux dans une situation délicate.

Pierre Lévy
Pierre Lévy

Concernant la dette le problème est identique. Les journaux allemands utilisent les mots de montagne de la dette qui ont un côté effrayant. Face à la gestion de la dette, l’utilisation des termes de pays vertueux apparait dangereuse puisque personne ne veut être un pays vicieux. Les pays sont placés dans une situation d’élève vis-à-vis de Bruxelles puisqu’il s’agit parfois de remettre sa copie afin d’éviter d’être classé parmi les mauvais élèves de l'UE.

 

Ce rapport de parents-élèves a également été instauré lors de la victoire du « non » au traité européen, où les tenants du « oui » estimaient avoir manqué de pédagogie renvoyant ainsi le peuple au rôle de « garnement ». L’UE souhaite également mettre en place des campagnes pédagogiques. Le parlement ne représente plus le peuple mais l’éduque.

 

Les réformes structurelles néolibérales sont facilitées par l’utilisation d’euphémismes qui laissent à penser qu’il s’agit de réformes marginales. Ainsi les politiques d’austérité se transforment en maîtrise des finances publiques ou en ajustement budgétaire.

 

Les termes implicites sont également utilisés pour favoriser la mise en place de politiques néolibérales. Ainsi l’utilisation du mot assainissement pour évoquer les finances publiques laisse à penser qu’elles ne sont pas saines. La mise à la diète des fonctionnaires sous-entend que ces derniers vivent dans l’opulence.

La modération salariale renvoie à la même idée concernant les salariés. Dans le même esprit, les politiques de privatisation consistent à faire « respirer » le secteur public et les politiques de démantèlement du code du travail consistent à s’attaquer aux rigidités de ce dernier.

 

Le rapport à l’emploi est également décri d’une manière particulière, puisqu’il s’agit de « décrocher » un emploi comme s’il s’agissait d’une chance exceptionnelle. Pour y parvenir, il est demandé d’être flexible, c'est-à-dire de s’adapter aux contraintes horaires ou géographiques de son employeur, voire agile, en démontrant par exemple sa capacité à prendre un emploi de 2 mois à Riga ou à Lisbonne.

 

Les conflits militaires sont également adoucis par la novlangue néolibérale. Ainsi les bombardements sont remplacés par des frappes chirurgicales et les bombes qui ratent leur cible comme des « bavures ». Les opérations militaires deviennent des opérations de sauvegarde de la paix. Les adversaires deviennent des Etats « voyous » pour lesquels on utilise fréquemment les termes de « dérapage » ou de « provocation ».

 

Enfin le problème de l’anglicisation reste délicat pour différentes raisons. Tout d’abord sa traduction peut parfois poser problème comme pour le mot « people » qui veut aussi bien dire peuple que population et qui sème la confusion en français où le second remplace le premier. Cette évolution a tendance à faire ressurgir l’individualisme en faisant émerger les communautés au détriment du peuple comme une unité indivisible. Autrement dit : diviser pour mieux régner.

L’anglais devient également la langue des élites. Le Monde publie ainsi quasiment chaque jour un titre en anglais ce qui signifie implicitement qu’il n’est pas concevable que leurs lecteurs ne puissent pas maîtriser la langue de Shakespeare. Cette progression de l’anglais est donc particulièrement inquiétante. Certains veulent même que cette langue soit enseignée dès la maternelle et que des cursus universitaires en anglais deviennent la règle.

 

A l’arrivée, il semble que l’on veuille déposséder le peuple de ses mots pour que non seulement il ne puisse plus intervenir sur son avenir mais qu’en plus il ne soit plus en capacité de le comprendre. Les néolibéraux semblent s’approcher de plus en plus de leur objectif qui est de faire disparaitre l’idée que le peuple puisse prendre en main son avenir.

 

Les journalistes ont un rôle non négligeable dans la propagation de cette novlangue. De même l’existence de clubs comme « Le Siècle » favorise cette propagation puisque les élites utilisent ces mêmes termes en parlant entre-elles.

 

Le danger est que l’émergence de cette novlangue qui exclut les peuples aboutisse à l’émergence de concepts faux comme celle de peuple européen qui aurait une conscience européenne alors que du fait de son histoire la France est beaucoup plus proche d’un pays comme l’Algérie que d’un pays comme l’Estonie. Tout comme l’Allemagne est plus proche de la Turquie que de l’Irlande.

 

Pierre Lévy décida de conclure son propos par les mots de François Hollande : « Ce qui nous menace aujourd’hui n’est plus la défiance des marchés mais celle des peuples ». Ce n’est pas en créant des structures technocratiques et anti-démocratiques que cette défiance diminuera. Les peuples doivent reprendre leur parole et récupérer leur souveraineté.

 

 

Theux

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Commentaires : 8
  • #1

    Guadet (jeudi, 25 avril 2013 10:53)

    Tout à fait juste jusqu'à ce que vous parliez des militaires où vous détruisez votre raisonnement. En effet, la politique use habituellement d'euphémismes, comme ceux employés pour les opérations militaires, mais on va beaucoup plus loin au niveau social, et c'est ce qui était intéressant à remarquer.
    Pas d'accord du tout avec votre avant-dernier paragraphe : si les Français connaissaient mieux le monde, ils se rendraient compte que l'Europe est beaucoup plus unie à tout point de vue (population, histoire, culture, etc.) que la Chine, l'Inde ou même les États-Unis, ces derniers étant spécialistes du communautarisme. Si la France a plus de relations - d'ailleurs le plus souvent conflictuelles - avec l'Algérie, elle est beaucoup plus proche culturellement de l'Estonie. Nier la différence culturelle ne facilite ni le dialogue, ni la paix ; c'est une manière déguisée de vouloir imposer son propre point de vue à l'autre. L'attitude de l'Europe face au printemps arabes l'a bien montré.

    L'échec de l'union européenne malgré la réelle unité de l'Europe est d'ailleurs bien le signe que son but n'est absolument pas le bien de l'Europe mais d'imposer une mondialisation libérale capitaliste à celle-ci puis au monde entier.

  • #2

    FlikeFrog (jeudi, 25 avril 2013 23:40)

    C'est vrai ça!

    Sur la base des conseils avisés de ce conférencier, ancien rédacteur au journal l'Humanité et syndicaliste CGT-Métallurgie (d'après le site dont vous fournissez le lien), je propose qu'on rebaptise l'association des Amis du Temps des Cerises comme suit:

    "L'Association des Camarades du temps ou on faisait la queue devant la boutique de fruits et légumes avec son ticket de rationnement alimentaire dans la poche"

  • #3

    nico (vendredi, 26 avril 2013 11:42)

    En tant qu'auvergnat ,je me sens plus proche de l'algérie que de l'europe,depuis tout jeunes je cotoit cet culture alors que les allemand que j'ai entendu ou autre européen c'étais dans des films.Néanmoins je me sent plus proche d'un ouvrier allemand que d'un politicien ou exploiteur francais.

  • #4

    TeoNeo (dimanche, 28 avril 2013 22:22)

    Il est temps d'accepter la réalité et de ne pas céder à la tentation populiste. Le pays à trop longtemps vecu au dessus de ces moyens. Seule une politique vertueuse de réduction des contraintes sur les rentiers, pardon... je veux dire sur les forces vives permettra de ramener la confiance indispensable pour le retour de la croissance. Il faut donc faire des efforts donc donnez nous votre salaire aujourd'hui et vous serez prospere demain. Oui je sais que ca fait depuis 1974 qu'on dit que ca ira mieux demain mais cette fois c'est la bonne promis.
    Signé: un salopard.

  • #5

    FlikeFrog (mercredi, 01 mai 2013 00:43)

    - En 1974 la dette publique de la France représentait environ 20% du PIB versus près de 65% avant la crise de 2008 ;

    - En 1974 le solde final du budget de l'Etat (après paiement des intérêts de la dette) était positif contre un solde négatif d'environ €65md avant la crise de 2008 ;

    - En 1974 le taux de prélèvement obligatoire (impôts) était d'environ 34% du PIB contre 44% en 2006 ;

    - En 1974 les statistiques utilisées pour mesurer l'inégalité sociale (rapport interdécile et ratio de Gini) sont a des niveaux qui témoignent d'un degré d'inégalité supérieur au niveau actuel. (Source Rapport INSEE p. 91 http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/REVPMEN13e_FLo1rev.pdf);

    Je ne sais pas quel est le salaud qui vous informe mais il faut changer de source.

    @nico: même au deuxième degré et dans la caricature vous n'êtes pas très percutant.

  • #6

    FlikeFrog (mercredi, 01 mai 2013 00:49)

    D’ailleurs à propos de salaud :

    - En 1974 Sartre, qui forgeât le terme de salaud pour décrire ses adversaires politiques, rend visite en prison au chef de la Fraction Armée Rouge, impliqué dans les attentats à la bombe de 1972.

    - En 2013 Mélenchon reprend le terme dans une diatribe aux accents de lutte des classes dont son électorat se délecte.

    - En 1974 Soljenitsyne publie “l’Archipel du Goulag”, ouvrage dénoncé par l’Humanité et le PC en raison de son anti-soviètisme !

    - En 2013 Mélanchon verse une larme face à la caméra à l’annonce du décès d’Hugo Chavez et lui rend hommage au pied de la statue de Bolivar. J’ai pas pris le temps d’aller me documenter sur la société vénézuélienne, je me bornerais à constater que tout comme du temps de l’URSS les affidés de l’extrême gauche manifestent leur soutien tout en continuant de ployer sous le joug du libéralisme en Europe. Le communisme c’est beau de loin. Ceux qui migrent à NY, Londres, Singapour ou HK pour bosser n’ont pas ces réticences. C’est la différence entre des organisateurs de veillées aux chandelles et ce qui font bouger le monde.


    Entre 1974 et 2013 tous les régimes d’inspiration communistes se sont effondrés, non sans avoir fait des millions de morts, ou ont entamé une révolution en sens inverse, à l’exception de quelques dictatures moribondes.

    Le communisme et ceux qui s’en inspirent ont fondamentalement échoué à offrir une alternative crédible au libéralisme non seulement à l’échelle gouvernementale mais tout autant à l’échelle individuelle et sociale.

    A part l’organisation de conférences fréquentées par quelques intellos de province (et certainement quelques parisiens pour être complètement honnête) leur aptitude à mettre en œuvre leurs idéaux de manière concrète est dérisoire. Et ce alors même que notre société libérale (au sens politique du terme) s’accommoderait très bien de leurs initiatives pour peu que les individus y adhèrent de leur plein gré.

    Pour être franc il y a certainement une différence majeure entre les communistes de 1975 et ceux du Front de Gauche (on ose espérer une forme d’évolution malgré l’évidente filiation du Front de Gauche avec le PC qui justifie l’appellation de communiste).

    Il y a néanmoins une caractéristique immuable: aujourd’hui comme hier leur analyse politique, économique et sociale se présente avant tout comme une excroissance de leur idéologie. L’analyse n’est tolérée que lorsqu’elle vient valider leur idéologie, laquelle est elle-même essentiellement fondée sur une rancœur (la lutte des classes).

    Ce qui les rend stupides, aveugles et inefficaces.

  • #7

    diojaime (vendredi, 17 mai 2013 10:34)

    @FlikeFrog
    désolé, mais ce que vous reprochez aux personnes de gauche, à tort d'ailleurs, n'est pas autre chose que votre incapacité à vous projeter dans l'avenir (conservatisme oblige!!) et on voit les résultats!!
    les idées??? elles sont bien dans notre camp!!

  • #8

    Michael Lebrun (vendredi, 17 mai 2013 23:47)

    @ FlikeFrog : loin de moi, en tant qu'anarchiste, l'envie de prouver que vous avez plus tort ou raison que vos adversaires idéologiques. Je voulais juste vous faire remarquer que votre analyse est également une excroissance de votre idéologie libérale positiviste. Je ne chercherai pas non plus à contester vos données, me contenant de vous faire remarquer que ces données peuvent tout aissi bien s'expliquer par la privatisation de la dette publique française instaurée par la loi "Pompidou-Giscard-Rothschild) de 1973 et par le développement des paradis fiscaux. En effet, à moi, qui suis Belge, il me semble tout à fait cohérent que l'augmentation des cotisations sociales ait, à la fois, par le jeu de la redistribution, contribué à une diminution des inégalités sociales. Que ces dernières peuvent également avoir été réduites, statistiquement, par le recours croissant à l'évasion fiscale, celle-ci faisant disparaître des statistiques officielles des pans entiers de richesses enregistrées dans le triangle des Bermudes. Que cette fuite de capitaux a plombé les comptes d'un Etat soumis, dès 1973, au gonflement de sa dette par, notamment, le simple jeu des intérêts, intérêts dûs aux prêteurs institutionnels se finançant en partie en investissements émanant des paradis fiscaux, intérêts dont le paiement impose un financement sur les seuls revenus déclarés restants, d'où augmentations des cotisations sociales. Bien sûr, entre 1974 et 2008, le service de l'Etat a enflé, à bien des égards à des degrés excessifs (budgets militaires, dépannage de banques privées, achats de prestige pour les présidences), le solde affecté aux paiement des dépenses primaires de service public étant restée, relativement proportionnelle, à l'évolution du PIB global... Dans l'attente de vous lire ^^