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10

mai

2013

Les prédateurs de la santé (Bernard Teper)

Le secteur de la santé est un domaine clé de notre économie ne serait-ce que par l’importance des sommes qu’il représente. Alors que le budget de l’Etat était de 319 milliards d’euros en 2010, celui de la sécurité sociale était de 434 milliards d’euros pour les régimes obligatoires de base et de 628 milliards en lui ajoutant l’ensemble des prestations sociales. Le problème est qu’il fait actuellement l’objet d’une attaque en règle par les néolibéraux qui veulent lui appliquer leur principe phare: la privatisation des profits et la mutualisation des dettes. Bernard Teper nous a décryptés jeudi dernier le fonctionnement de cette offensive.

La crise actuelle nous confronte à un cercle vicieux. La baisse tendancielle des taux de profit ont permis aux néolibéraux de procéder à la financiarisation de l’économie afin de dégager des taux de profit substantiels, aussi artificiels soient-ils. Cette financiarisation de l’économie a ensuite fourni le terreau idéal à la formation puis à l’éclatement de bulles financières qui ont mis en danger l’ensemble du système bancaire et financier. Le recours à l’argent public a permis d’éviter cet écroulement mais a provoqué une forte augmentation de l’endettement public, contre lequel le remède des néolibéraux a été l’austérité.

 

Pour permettre à une partie du secteur privé de maintenir ou d’accroître son niveau de profit, on fait donc subir des mesures d’austérité drastiques aux peuples. C’est dans le cadre de la « Privatisation des profits et de la mutualisation des pertes » que se produisent les attaques contre le secteur de la santé. Le déficit de l’Etat permet de justifier cette stratégie prévue depuis longue date. A titre d’illustration, le 4 octobre 2001, Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, avait indiqué dans Challenge « qu’il s’agit de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) ».

 

Et effectivement en 40 ans, force est de constater que les néolibéraux sont parvenus à détricoter une large part du programme du CNR grâce à des politiques d’étatisation et de privatisation. L’étatisation est un passage obligé dans la voie menant à la privatisation. Dans son programme le CNR avait pourtant précisé que la santé était trop importante pour la confier au privé mais également à l’Etat. Elle devait donc être gérée par les élus des assurés sociaux.

Pendant ces 40 années, les Français ont dû faire face à des « réformes » telles que la mise en place d’un système de franchises sur les soins, qui au lieu de réduire le « trou » de la sécurité sociale l’accroît puisque les gens, qui n’ont plus les moyens de se soigner, repoussent les soins et finissent par aller aux urgences lorsque le mal a empiré. On est ainsi passé en quelques années de 9 millions à 13 millions de personnes par an aux urgences ce qui est nettement plus onéreux pour la sécurité sociale.

 

En 1990, le gouvernement a également pris la décision de remplacer une part des cotisations sociales par des mesures fiscales telles que la Contribution Sociale Généralisée (CSG) ou la Contribution au Remboursement de la Dette Sociale (CRDS). Cette mesure est vicieuse puisqu’elle rend plus facile les procédures d’évasions fiscales légales, entre le haut et le bas de bilan, qui au final font chuter les ressources de la sécurité sociale.

 

En 2001, le code de la mutualité est changé afin de l’aligner sur le code des assurances privées. La prédominance des valeurs de l’assurance privée sur celle de la mutualisation sont alors gravées dans le marbre. La mutualisation des risques et son principe de solidarité, qui faisaient partie intégrante du modèle social français, sont donc remplacés par des valeurs individualistes et de recherche du profit des assurances privées.

 

Au passage les retraites ne manquent pas d’être égratignées. 1987 est l’année de la désindexation des retraites sur les salaires. 1993 sera celle du passage à 40 années de cotisations. Le principe même de hausse de la productivité est négligé. A titre de comparaison, la situation ressemble à celle des agriculteurs, à la sortie de la seconde guerre mondiale, qui devaient relever le défi de nourrir une population grandissante en subissant des pertes d’effectifs drastiques. Ils y sont largement parvenus grâce à une hausse de la productivité. Pour le financement  des retraites la problématique est similaire, mais les médias ne parlent que d’allongement de la durée de vie, de diminution du nombre d’actifs et d’augmentation du nombre de retraités. Or notre productivité a également largement augmenté puisque la France n’a jamais produit autant de richesses.

Enfin la création de l’Agence Régionale Hospitalisation, devenue par la suite l’Agence Régionale Santé, a permis la privatisation des secteurs rentables de la santé pour ne laisser que les secteurs déficitaires au public. Ainsi une ville de Charente a assisté à la fermeture du service chirurgie de l’hôpital public et à l’ouverture d’une clinique privée constituée de la même équipe.

 

De plus des pouvoirs ont été enlevés aux médecins pour les transférer à des technocrates ayant le pouvoir de réorganiser un service contre l’avis du médecin chef de service. La technocratie, par l’intermédiaire des directeurs d’hôpitaux, se place donc en surplomb par rapport aux médecins et aux assurés sociaux.

 

A l’arrivée ces réformes sont dramatiques puisqu’elles aboutissent à une baisse du nombre de lits pour 1000 habitants (4,6 en 1995 à 3,6 en 2008), des durées de séjours (6,1 jours en 1995 contre 5,1 jours en 2008) et de la part du remboursement par la sécurité sociale (50 % en 1995 contre 44 % en 2008). Ces changements posent problème puisqu’à titre d’exemple une femme restera globalement moins longtemps à la maternité que sa mère. La dégradation des conditions de vie se poursuit avec les politiques néolibérales.

 

Bernard Teper s’est ensuite attaché à démontrer l’écran de fumée que constitue la fameux « trou » de la sécurité sociale. Le terme en lui-même est une splendide réussite de la novlangue néolibérale. Il fait peur et énonce implicitement l’urgence de le « boucher ».Or entre 1982 et 2010, la part affectée aux salaires et aux cotisations sociales a baissé de 9,3 points de PIB soit plus de 179 milliards puisque le PIB de la France en 2010 était de 1931 milliards d’euros. Même si l’on peut considérer que la part des salaires était probablement un peu trop élevée en 1982, la marge pour « boucher » le « trou » de la sécurité sociale (15 milliards d’euros) apparait importante. Cette dernière est d’autant plus grande que durant cette période, la part des profits consacrés à l’investissement, qui reste l’une des données clés de la croissance économique, a diminué.

 

A l’arrivée, les politiques néolibérales de santé ont montré des limites évidentes : dégradation de la qualité des soins, sortie prématurée des patients, choix sélectif des activités rentables et des patients par le privé. Le privé, obnubilé par sa logique de rentabilité, a tendance à s’éloigner des malades à risque ainsi que des cas complexes qui sont alors renvoyés vers le public. Il n’est donc pas étonnant que les hôpitaux publics soient déficitaires et les cliniques privés rentables.

 

 

De plus le fait que les hôpitaux soient surchargés crée un système inflationniste où des IRM ou des scanners sont diagnostiqués sans que le médecin ait vu le patient. Le travail dans l’urgence aboutit à une prise de risque minimale qui génère un accroissement des coûts.

 

La privatisation de la santé passe également par l’émergence des complémentaires santé au détriment de la sécurité sociale. Pourtant, le fait de diviser le nombre d’assurés ne permet pas de générer les mêmes économies d’échelle et provoque une explosion des frais de gestion des complémentaires (15 à 22 %) par rapport à la sécurité sociale (4,5 %).

 

Le problème est que les assurances privées prennent des parts de marché aux mutuelles, ce qui développe les inégalités puisque le remboursement est proportionnel à la cotisation. De plus on assiste à une sélection par le risque et à la fin du principe de solidarité comme évoqué auparavant dans cet article.

 

Face à cette attaque en règle des prédateurs néolibéraux de la santé, il importe donc de résister et de proposer une politique alternative.  La base est de revenir aux principes du Conseil National de la Résistance c'est-à-dire au financement par les cotisations sociales et à une gestion par les élus des assurés sociaux permettant d’exercer une véritable démocratie sociale.

Il importe également de passer d’une logique de soins à une logique de santé en donnant une part grandissante aux politiques de prévention. Le remboursement à 100 % des soins utiles et nécessaires doit devenir la règle grâce à une réforme de du financement basé sur un meilleur partage de la valeur ajoutée.

 

Il s’agit également de procéder à la suppression des déserts médicaux en développant une médecine ambulatoire publique, en réglementant l’installation des médecins sur le modèle des pharmaciens et en développant l’offre de centres de santé (à côté de chaque assuré social), d’hôpitaux de proximité et d’hôpitaux universitaires.

 

Faute d’une prise de conscience des citoyens et d’une véritable reprise en main du secteur de la santé, les Français assisteront à une dégradation du système de santé. Il est urgent de réagir et de sortir du discours médiatique dominant relayé par les médias.

 

Theux

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Commentaires : 1
  • #1

    Dominique (vendredi, 10 mai 2013)

    Bonjour,Si je partage largement votre argumentaire, je m'interroge sur deux points:
    1.La réalité de notre productivité : Il est fréquent de faire subir aux patients 2 fois les mêmes examens, radios,I.R.M.etc... lorsque ces patients sont transférés dans un hôpital différent, hors de leur localité de résidence...
    2. Le modèle de l' installation des pharmaciens est aujourd'hui mis à mal : Plus de 2000 pharmacies ont fermé leurs portes en Ile de France entre 2006 et 2010 ! Et les jeunes pharmaciens qui souhaitent s'installer ne trouvent que très rarement l' écoute des banques pour obtenir un crédit...Ces dernières préférant encourager l'ouverture de magasins d'optique pour des questions de rentabilité !
    3.Que va-t-on faire de tous ces énarques qui ont pris le pouvoir dans l' hôpital depuis les années 90...faisant en sorte que les administratifs soient aujourd'hui plus nombreux que les personnels soignants dans la majorité des hôpitaux ? et provoquant une avalanche de tâches administratives pour toutes celles et ceux qui ont choisi de consacrer leur métier à la santé des malades!
    Cordialement,