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sept.

2013

Repères pour résister à l’idéologie dominante (Gérard Mauger)

Gérard Mauger avait répondu présent à l’invitation des « Amis du Temps des Cerises » le 19 septembre à Clermont-Ferrand. Il a proposé à l’auditoire de revenir sur certaines de ses thèses publiées dans son récent ouvrage intitulé Repères pour résister à l’idéologie dominante.

 

Pierre Bourdieu s’était interrogé sur la manière dont un sociologue pouvait intervenir en politique. Gérard Mauger affirme que la sociologie est une science politique car son objet est nécessairement politique. Elle ne peut cependant pas se confondre avec la politique, car son objet et ses enjeux sont différents. Si les travaux du sociologue ont donc une pertinence dans le champ politique, la question est de savoir comment il peut se faire entendre ?

Le principal problème est la réactivité du sociologue par rapport à l’actualité. Gérard Mauger s’est ainsi vu interroger sur France Inter par rapport à l’affaire du bijoutier niçois. Il a dû expliquer à ses interlocuteurs que sans un travail d’étude approfondi, il ne pouvait pas apporter une plus grande plus-value que l’individu lambda. Il existe donc une dissonance entre l’actualité qui est dans l’instant et les études sociologiques qui s’inscrivent dans la durée.

 

Pour gagner en pertinence, les sociologues ont intérêt à travailler collectivement pour que chacun apporte son éclairage en fonction de son domaine de spécialité. Ensuite pour intervenir dans l’espace public, le sociologue doit être conscient de ses limites, notamment au regard du point qui lui permet de voir certaines choses mais qui lui empêche aussi d’en voir d’autres.

 

A l’arrivée la sociologie est aussi un sport de combat. Dans sa spécialité, dans les médias, en politique, le sociologue doit être attentif aux évènements qui l’entourent. Actuellement l’accroissement du pouvoir de l’idéologie néolibérale dominante constitue un point clé sur lequel Gérard Mauger nous propose de nous pencher.

 

Le premier point essentiel auquel il convient d’être attentif correspond aux entreprises lexicales de désorganisation politique. C’est ainsi par exemple que les acquis sociaux deviennent des privilèges. Dans le même ordre d’idée, la démonétisation des mots de la tribu provoque des effets néfastes pour les classes populaires. La rhétorique de la lutte des classes est ainsi remplacée par la rhétorique managériale. Les usines deviennent ainsi des entreprises, les patrons des entrepreneurs, les ouvriers spécialisés des opérateurs, les grèves des mouvements sociaux, les licenciements des plans sociaux.

Cette transformation génère un changement de vision du monde, qui était lié à ces mots. Les ouvriers se retrouvent alors sans repère. Ils se retrouvent disqualifiés au niveau économique par le chômage, au niveau politique par l’effondrement des partis défendant la classe ouvrière et au niveau symbolique par le racisme de classe qui tend à calquer sur les classes populaires le personnage du beauf. On assiste ainsi à la déconstruction de la classe ouvrière.

 

L’effondrement des partis défendant les classes populaires mérite d’être souligné. La conversion du PS au néolibéralisme a brouillé la distinction entre les marques politiques et les différences historiques entre la gauche et la droite. Les labels politiques sont devenus des trompe-l’œil. Pire afin de maintenir l’illusion fictive entre PS et UMP, on disqualifie les partis proposant autre chose en les assimilant au populisme ou à l’extrémisme. Ce faisant le peuple populaire (Front de Gauche) est confondu avec le peuple racialisé (FN) par l’intermédiaire d’un travail de banalisation du FN et d’extrémisation du FDG.

 

Un autre phénomène particulièrement néfaste est le détournement du lexique politique par les partis de gouvernement. Ainsi le terme réforme est utilisé pour évoquer des anti-réformes. Sa signification a été changée, puisqu’au départ une réforme s’accompagnait d’un progrès social alors qu’il s’agit maintenant d’une régression sociale.  

 

Intéressons nous maintenant au moyen d’inculquer l’idéologie dominante.  Une classe sociale peut se distinguer entre une classe théorique, qui est par exemple une classe victime d’inégalités, et une classe réelle, qui est la classe réellement mobilisée. Mobiliser l’ensemble de la classe théorique nécessite un véritable travail de mobilisation qui doit passer par l’émergence d’une conscience de classe.

Or les néolibéraux ont réalisé ces 30 dernières années un important travail visant à déconstruire cette conscience de classe. Ils sont parvenus à faire croire à une extension infinie de la classe moyenne, au-delà desquelles ne perdureraient que les personnes sans domicile fixe et les élites. Ils ont également réussi à favoriser l’émergence de nouveaux groupes sociaux, qui ont créé de nouveaux clivages perpendiculaires à la lutte des classes : opposition hommes-femmes, Français de souche-immigrés, vieux-jeunes, homosexuels-hétérosexuels. A l’arrivée, persuadés de tous appartenir à la classe moyenne, les Français se déchirent sur des sujets sociétaux. Diviser pour mieux régner.

S.Kauffmann, C.Guilluy, G.Mauger
S.Kauffmann, C.Guilluy, G.Mauger

Ce phénomène est renforcé par l’individualisation des classes sociales, basée notamment sur les stratégies managériales qui recherchent l’individualisation à outrance. Seul le salarié est toujours plus faible qu’en groupe. On arrive au paradoxe de voir des classes populaires persuadées d’être minoritaires, alors que les ouvriers représentent 20 % de la population active et les employés 32 %.

 

Un autre problème est lié à la légitimation de l’ordre social, qui va de paire avec l’inculcation de la croyance méritocratique. La réussite sociale est obligatoirement économique. Réussir dans la vie consiste à gagner beaucoup d’argent. L’exemple type est celui de la légitimation du talent exceptionnel d’un footballeur ou d’un artiste. Mais au-delà de ces milieux, il s’avère que le système scolaire correspond à la transformation d’un privilège et d’un héritage en un don. L’héritage culturel constitue une transmission des privilèges plus discrète que l’héritage économique. A l’arrivée les élites légitiment leur domination par le talent et le diplôme. Lorsque l’on voit que Maurice Lévy, PDG de Publicis, touche 1491 années de smicard en 1 an, il apparait clair que l’idéologie méritocratique touche ses limites.

 

Au-delà de la légitimation de l’ordre social, le problème qui se pose est celui de la naturalisation de l’ordre social, Gérard Mauger estime que le  There is no alternative  de Margareth Thatcher a provoqué des dégâts énormes au sein des classes populaires. Car comment choisir entre la droite décomplexée de l’UMP et la droite complexée du PS ? Les autres offres étant qualifiées de populistes ou d’extrémistes, les classes populaires se donc abstenues. L’abstention est donc devenue le premier parti populaire. Jusqu’à quand ?

 

Theux

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Commentaires : 3
  • #1

    Horror (lundi, 30 septembre 2013 16:25)

    Tout CA pour ça ?
    Merci de nous confirmer que les sociologues de Gauche ou de Droite (si ça existe?) et dont nous devons avoir la plus forte concentration mondiale au m² ne servent à rien, à part intellectualiser et légitimer l'idéologie de partis à la marge, maintenant le feu sacré de leurs zélites qui détiennent le Vérité envers et surtout contre tous.

    PS : C'est qui ces Néoliberaux qui manœuvrent en sous main? Gattaz et Parisot? les Bilderberg? Le Spectre? Picsou Magazine?

  • #2

    marco (mardi, 01 octobre 2013 16:22)

    bonjour

  • #3

    Guadet (jeudi, 10 octobre 2013 00:10)

    Analyse très intéressante et très juste.
    Dommage seulement qu'elle tombe elle-même dans les "entreprises lexicales de désorganisation politique" avec l'invention ingénieuse et baroque d'un "peuple populaire" en opposition avec un "peuple racialisé".
    Ne peut-on vraiment pas sortir de l'alternative entre gauchisme et capitalisme ultra libéral, qui découlent tout deux du même fond libéral libertaire, forme ultime du Tina ?