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05

nov.

2013

Taxe à 75 % et après ?

L’origine politique de la taxe à 75% est à chercher dans le déroulement de la campagne présidentielle de 2012, précisément fin février. A cet instant, François Hollande perd du terrain  sur Nicolas Sarkozy tandis que le candidat du front de gauche Jean-Luc Mélenchon commence à décoller des 5% que les instituts de sondage lui prêtaient jusqu’alors. Pour relancer sa campagne et remobiliser l’électorat de gauche, Hollande sort de son chapeau cette mesure ce qui lui réussira très bien.

De son propre aveu celle-ci ne sert pourtant pas à « chercher des ressources supplémentaires ». D’ailleurs, selon la méthode désormais classique consistant à vider de sa substance une réforme annoncée bruyamment, et déjà éprouvée pour la réforme bancaire ou l’augmentation du smic, il limite cette taxe à deux ans, la fait payer aux entreprises et non aux foyers, la plafonne à 5% de la masse salariale, bref, en fait, selon son propre souhait, une mesure « symbolique ». Ainsi, la mesure de gauche la plus forte de la campagne présidentielle rencontre le même destin que toutes les autres mesures économiques progressistes de ce gouvernement : elle est vidée de son sens dans son application, et son inefficacité réelle est noyée dans les mesures techniques, afin que les électeurs convaincus lors de la campagne ne soient pas en mesure de comprendre le marché de dupe.

 

L’histoire aurait pu en rester là. Mais ce gouvernement présentant d’évidents signes de faiblesse, chacun croit pouvoir lui arracher des concessions facilement, et par conséquent tout le monde l’attaque : et c’est ainsi que les clubs de foot professionnels ont eu l’idée lumineuse de la grève de riche pour s’opposer à la mesure qui les frappait. Et alors même que la taxe est globalement inoffensive, l’excès de confiance et la perte complète du sens des réalités a conduit les clubs professionnels à lancer sur la place publique le débat de la fiscalité progressiste, c’est-à-dire celle qui consiste à taxer les riches. Or de ce débat, le peuple dans son écrasante majorité n’a rien à craindre, bien au contraire. Il suffit pour s’en convaincre de lire Thomas Piketty.

Le pavé dans la marre de Thomas Piketty

 

L’économiste Thomas Piketty a commis en cette rentrée un livre fondamental (le Capital au XXIème siècle), qui traite précisément de la question de l’inégalité des revenus et des patrimoines dans le monde et dans l’Histoire. Ce livre d’environ mille pages, qu’Emmanuel Todd n’hésite pas à qualifier de « chef-d’œuvre », est passionnant à plus d’un titre.

 

Poursuivant le programme de recherche de Fernand Braudel de la fin de La dynamique du capitalisme qui voulait étudier « la masse des patrimoines, des fortunes nationales », et non plus seulement les « variations du revenu national », mais l’étendant et l’approfondissant dans des proportions jamais vues, Thomas Piketty dresse un tableau passionnant des inégalités de revenus et de leur évolution depuis deux siècles. S’appuyant principalement sur les archives de la France et de l’Angleterre, les plus anciennes dans le monde, il dresse des comparaisons entre toutes les époques en s’attachant avant tout à établir les faits historiques. Par cette méthode simple mais finalement originale, qui sort des habituels débats des économistes professionnels, bien souvent obnubilés par des formalisations mathématiques stériles basées sur des séries incertaines et floues, Piketty réhabilite l’Histoire économique et sérielle dont il déplore l’affaiblissement académique, affaiblissement qu’il considère cependant comme réversible. Il prône une confrontation permanente de l’économie avec les sciences sociales et en prend la brillante initiative. Au terme de ce long et absorbant voyage, il est en mesure de donner une évolution historique sur deux siècles de l’évolution du capital, le tout étayé par des faits précis. Une chose frappe immédiatement. S‘il est le premier à les établir, comment tous les économistes et historiens du passé, de Marx à Keynes, jusqu’à Polanyi ou Kuznets, étaient-ils en mesure de dresser des théories sur l’évolution du capitalisme ? Piketty apporte une réponse assommante: aucun ne disposait ni n’avait cherché de données historiques suffisantes.

Le poids grandissant du capital

 

Et que ressort-il de cette première étude raisonnée de l’évolution du capital dans l’Histoire? Principalement que celui-ci s’accumule à grande vitesse et prend de plus en plus de place en comparaison du PIB. Cela est dû principalement à deux forces : la faiblesse du taux de croissance de la production (« la croissance ») et la stabilité du rendement du capital, autour de 5%. Cela signifie que de manière général un capital donné (tel qu’un bien immobilier) rapportera une rente de 5% par an à son propriétaire chaque année, aujourd’hui comme au XIXème siècle (où il s’agirait plus sûrement d’une propriété agricole). Si l’on admet que nous sommes rentrés dans une phase longue de faible croissance (ce qui est contesté par certains économistes, en particulier Jacques Sapir et Philippe Murer dans leur étude les scenarii de dissolution de la zone euro) alors cette tendance historique peut apparaître comme une loi d’airain qui conduira la masse des capitaux à représenter 10 fois le PIB voire plus alors qu’il représente aujourd’hui 5 à 7 fois le PIB.

 

En fait, dans tous les pays industrialisés, le poids du capital a été fortement réduit lors des deux guerres mondiales et dans l’entre-deux guerre, de manière différenciée en fonction des pays, mais dans tous les cas de façon drastique. L’inflation, la militarisation, les destructions dues à la guerre et la mise en place d’économies de guerre ont eu raison du capital de ces époques, et l’après seconde guerre mondiale s’est traduit par une sorte de remise des compteurs à zéro générale, dont les effets ont encore été fortement accrus par les forts taux de croissance des Trente Glorieuses qui donnaient plus de poids aux revenus du travail et toujours moins à ceux du capital.

 

Ce que prouve donc Piketty, plus subtilement qu’un Marx puisqu’il inclut contrairement à lui le mécanisme de la croissance de la production dans son analyse, c’est pourtant un mécanisme finalement ressemblant à celui de Marx, et qui est que le capital s’accumule tendanciellement de façon irraisonnée, jusqu’à provoquer des inégalités qui déstabilisent tout le système. Et cette tendance du capital, qui se résume finalement pour lui dans le fait que le rendement du capital est toujours supérieur, et surtout sera probablement au XXIème siècle supérieur à celui du taux de croissance, (tout l’esprit de son livre, nous dit-il est résumé dans l’élégante inégalité suivante : r>g (où r est le taux de rendement du capital et g le taux de croissance)), n’a guère connu historiquement qu’un seul remède : la guerre mondiale, la guerre totale, l’anéantissement des uns par les autres.

L’explosion des inégalités

 

En plus de cette part prépondérante du capital, il est intéressant de noter que l’explosion des inégalités -- inégalités des revenus et inégalités des patrimoines -- est allée elle-aussi croissante, malgré l’apparition d’une classe moyenne patrimoniale dans les années 70, et notamment depuis les années 80. Utilisant la technique des déciles (division des catégories de la population par tranche de 10% en fonction de leurs revenus) Piketty montre que la part des 10% les plus riches accapare une part de plus en plus importante des revenus en Europe comme aux Etats-Unis. Un phénomène de prise de pouvoir des rentiers (gagnant plus par la possession de leur capital que les personnes les mieux payées pour leur travail) est même peut-être à l’œuvre aux Etats-Unis, comme c’était le cas dans l’Europe de la Belle Epoque.

 

De tels faits, concernant la couche qui dirige d’une façon ou d’une autre la société, conduisent à s’interroger fortement sur les évolutions de celle-ci. En particulier, l’augmentation des prix dans des domaines à l’origine de la richesse de tous, comme l’éducation, sont à l’œuvre et constituent des dangers qui s’ajoutent à ceux de l’accumulation du capital et de l’augmentation des inégalités. En effet, ce type de mécanismes empêche le libre accès au savoir par exemple, et par conséquent l’accession au capital humain pour un grand nombre de personnes. La conséquence est une réduction des ressources de la société tout entière.

Les défis du XXIème siècle

 

On le voit, les tendances soulevées par le travail considérable de Piketty n’incitent guère à l’optimisme. Ce que les pays industrialisés et le monde ont devant eux, c’est un défi considérable : celui de réguler le capital sans avoir recours aux guerres totales. Or la vérité est que l’humanité n’a jamais relevé ce défi. Nous voilà donc ramenés à des réalités historiques que la seule cupidité court-termiste ne saurait évacuer. Notre système économique, pour Piketty, a été remis à flot par la Seconde Guerre Mondiale et cela a fonctionné jusqu’aux années 80. Aujourd’hui, Piketty considère que nous retournons en quelque sorte dans le monde de Balzac, personne la plus louée du livre finalement, c’est-à-dire dans un monde de croissance faible et d’accumulation forte, où l’héritage aura plus d’importance que le mérite et où surtout les inégalités iront en s’accroissant. Mais rien ne nous garantie que ce monde-là ne débouche pas, comme le précédent, sur un nouvel âge des extrêmes, pour reprendre l’expression d’Eric Hobsbawm.

 

Finalement, après cette lecture, on est comme éberlué par la polémique sur la taxation à 75% pendant deux ans des super revenus du football. Car l’argumentaire à l’œuvre, qui est qu’il faut taxer toujours moins les plus riches, conduit exactement dans le mur historique qu’il s’agit d’éviter. De plus cette loi est très loin des enjeux réels de la régulation du capital puisque, par construction, elle n’est pas là pour réguler mais pour faire un symbole. Que les clubs professionnels et les divers représentants du capital ne le voient pas ou ne veuillent pas le voir est peut-être dans l’ordre des choses. Le gouvernement quant à lui, ne bouge guère qu’en fonction de l’opinion, comme on l’a bien vu dans cette affaire. Mais espérons que la majorité des gens, à commencer par les 50% qui ne possèdent que 5% du capital total du pays, comprenne elle aussi où est son intérêt, car c’est celui de tous.

 

Trémarec

 

NB: Cet article a été publié dans RAGEMAG

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Commentaires : 9
  • #1

    Horror (mercredi, 06 novembre 2013 17:57)

    Vos économistes s'écroulent les uns après les autres comme des châteaux de carte entre un Sapir aveugle juste avant les crises de 2008 et qui le clamait haut et fort.
    Voilà le chargé de TD militant (comme sa copine Berger) promu à l'égal des grands économistes du XXème siècle en découvrant les Riches et peut être même l'eau chaude, voire le fil à couper le beurre grâce à son logiciel excel.
    Piketty est pourtant dans l'ombre le "grand" économiste (idéologue) responsable de la folie fiscale Hollandaise qui est en train de mettre à sac ainsi qu'à feu et à sang le pays. Comme certains murmurent à l'oreille des chevaux, Piketty lui a murmuré à l'oreille d'Hollande ses théories révolutionnaires au sens propre, d'organiser une spoliation massive de la population dans son ensemble avec quelques symboles phares comme les 75% en tête de gondole pour attirer le chaland électeur.
    Dans quel but? Il est double. Piketty pense naïvement que l'Etat seul peut tout et doit surtout tout faire façon Plan Quinquennal et qu'il est l'unique acteur de la création de valeur pour faire court. Il pense de surcroît que plus on fouette la bête (ceux qui créent réellement de la valeur), plus elle est productive.
    Passons sur son approche pseudo scientifique et surtout idéologique fonctionnant sur des modèles incomplets avec paramètres choisis mais surtout statiques. Alors que dans nos environnements globalisés, complexes et changeants, seuls des modèles dynamiques méritent d'être regardés. Mais ça le dynamique Piketty connait pas, ça doit être trop compliqué.
    Il suffit de voir les ravages du "rêve réenchanté" engendrés par le modèle de Piketty et appliqué par ce gvt en seulement 18 mois. Et le miracle ne se produira pas si on continue dans cette voie mais la guerre civile certainement. Peut être est-ce l'objectif?
    Ensuite, au royaume des aveugles (Enarques), les borgnes étant rois, les socialistes ont élevé Piketty au rang de rock star et d'icone de l'économie. Le garçon ayant un égo démesuré et marchant en tong pour cause de chevilles obèses. Il se délecte donc dans cette famille d'ignares en économie qui le regarde avec des étoiles dans les yeux car il est leur seule caution dans ce domaine insondable pour eux. Même la belle Aurélie cherchant à le ramener sur terre, s'y est elle retrouvée, c'est dire la taille du melon.

  • #2

    emynonys (jeudi, 07 novembre 2013 11:59)

    Vous faites dans le tragi-comique maintenant, Horror? Tragique parce que la somme d'affirmations gratuites que vous faites, on est bien d'accord que vous n'avez pas lu un seul bouquin de Piketty, est à mettre en rapport avec la chute proche du système financier tel que bâti actuellement. Bien sûr que peu d'économistes ont anticipé la crise de 2007-8, d'ailleurs dans les rangs de vos chers économistes bien pensants, on pourrait vous rétorquer autant d'affirmations gratuites sur eux. Et l'on est bien avancé par votre diatribe après ça...
    Comique parce que vos allégories à base d'Aurélies et de fruits m'ont bien faire rire...

  • #3

    Horror (jeudi, 07 novembre 2013 18:50)

    Oui j'aime bien la comédie et c'est pour ça que je viens ici!!!
    Mais c'est vrai que l'on verse dans le tragique en ce moment et Piketty votre Guide a sa part de responsabilité, ses démangeaisons fiscales ayant trouvées grâce dans le gvt actuel avec la réussite que l'on connait. Egalitarisme forcené est la marotte marketing de Piketty et cela ne conduit qu'à la pauvreté et à la destruction de tous, sauf de ceux qu'il veut chatier et qui partent bien avant sous d'autres cieux, laissant tous les autres crever.
    Pour mes affirmations gratuites, que nenni, si vous faites un chouilla d'économie et que vous vous êtes réellement penchés sur les modéles de votre Dieu, vous vous apercevrez qu'ils sont d'une simplicité infantile (qui pourrait rimer avec efficacité mais non). Ses modèles ne sont pas dynamiques comme déjà évoqués et donc complètement inutiles et inutilisables.
    Le TOC de l'égalitarisme est facile à transmettre mais finit par faire crever un pays (le notre en ce moment) car ce n'est pas une solution ni une fin en soit, ce que considère Piketty comme fin de non recevoir. Un prof d'éco normalement constitué lui donnerait une bulle!
    Il ferait mieux de nous donner des recettes pour tendre vers le plein emploi, générer de la croissance... s'il en avait. Mais là c'est beaucoup plus savant qu'il n'est à moins qu'il n'ait peur de tomber dans le libéralisme. Voilà de vrais recherches porteuses.

    PS : Aurélie c'était un piège! et pouf dedans. ;-)

  • #4

    emynonys (jeudi, 07 novembre 2013 23:35)

    oh, et puis non, c'est trop dur de vous répondre... Je vous laisse à votre Dieu, c'est vous-même que vous décrivez, pas besoin que je vous dessine votre portrait, vous le faites très bien. Et pouf dedans ;-)

  • #5

    Horror (vendredi, 08 novembre 2013 07:43)

    Ben oui, je comprend. Next time.

  • #6

    emynonys (vendredi, 08 novembre 2013 12:05)

    Vous comprenez? Relisez nos échanges sur les sujets précédents, les générations changent, les conservateurs ne sont pas éternels. Next time.

  • #7

    Horror (samedi, 09 novembre 2013 00:55)

    Alors stop ou encore? On se dirige vers le troisième rappel.
    Pourquoi allez ailleurs ou se reproduit a chaque fois la même chose. Je donne des faits et des arguments sur lesquels on ne peut être d'accord et ou la contre argumentation est la bienvenue mais qui est systématiquement balayée d'un revers de main hautain et poncif.
    La encore vous me balancez un triste conservateur la ou vous vous considérez sans doute comme un progressiste éclaire représentatif de la jeunesse. C'est pas des arguments juste de la déclamation.
    Sauf que vous fantasmez les jeunes qui sont pour la plupart différents de vous. Les jeunes veulent un job un vrai et de plus en plus se barrer de notre pays car ils sont justes pragmatiques et savent qu'un avenir assez misérable les attend.
    Et contrairement a ce que vous pensez, ce sont les progressistes auto déclarés qui ne sont pas eternels, les conservateurs oui. Regardez ce que sont devenus vos illustres prédécesseurs de 68!
    Toujours rien sur les modèles économiques?
    A tout de suite.

  • #8

    diojaime (mardi, 12 novembre 2013 20:07)

    tiens... tiens... il me semble avoir entendu ces propos pas plus tard que le weekend dernier dans l'émission "on est pas couché". ah! oui oui ça me revient maintenant !!! c'est un certain Félix Marquardt qui encourage les jeunes à se barrer de notre pays pour redevenir chômeur ou travailleur pauvre ailleurs dans le monde...
    vous feriez pas partie du club (Emerging Times Dinners) par hasard ??

  • #9

    Horror (mercredi, 13 novembre 2013 00:22)

    Sûrement pas ces ETD sont des repaires d'X et autres énarques qui conduisent notre pays a la ruine par réseautage arriviste.
    Vous êtes encore plus pessimiste que moi puisque selon vous, les jeunes n'ont aucune chance nulle part. Je n'y crois pas. La ou il y a de la croissance, ou l'on facilite l'entrepreunariat il y'a des gisements d'opportunité pour des jeunes motives.