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08

déc.

2013

Le Travail : un monde en trompe l'oeil (J.K Galbraith)

Voici la reproduction d'un court texte absolument passionnant, le chapitre 4 extrait du petit livre Les Mensonges de l'économie de J.K Galbraith, économiste et homme d'influence auprès de plusieurs présidents américains.

 

Il faudrait mettre en garde tous les auteurs (et d'ailleurs tous ceux qui vivent de leur parole ou de leur plume) contre un sens par trop enthousiaste de leur originalité. Ce que l'orateur ou le narrateur ne sait pas est peut-être déjà bien connu de l'ensemble de la société, ou des milieux informés. C'est le cas du travail, et du mensonge qui lui est associé. Ce que l'on débusque ici avec un sentiment de découverte est en fait massivement encouragé et accepté.

Le problème, c'est que le travail est une expérience radicalement différente selon les personnes. Pour beaucoup - et c'est le cas le plus courant -, il s'agit d'une activité imposée par les nécessités les plus primaires de l'existence : c'est ce que les être humains doivent faire, et même subir, pour avoir de quoi subsister. Le travail procure les plaisirs de la vie et protège contre les difficultés, voire pire. Même répétitif, épuisant et sans intérêt intellectuel, on l'endure pour avoir le nécessaire et quelques agréments. Un certain statut surtout dans la collectivité, aussi.

Profiter de la vie, on le fait quand les heures où la semaine de travail sont terminées. C'est alors, et alors seulement, qu'on échappe à la fatigue, à l'ennui, aux contraintes de la machine, du lieu de travail en général et à l'autorité des cadres. "Aimer travailler" est une expression courante, mais que l'on applique la plupart du temps aux autres. Le bon ouvrier est très admiré. Ses admirateurs sont ceux qui ont échappé à un épuisement du même ordre, qui sont à l'abri de l'effort physique.

Le paradoxe est là. Le mot travail s'applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n'y voient aucune contrainte. Avec un sens gratifiant de leur importance personnelle, peut-être, ou de la supériorité qu'on leur reconnaît en plaçant les autres sous leurs ordres.Travail désigne à la fois l'obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désire ardemment les autres, et dont ils jouissent.


 

 

« Aimer travailler » est une expression courante, mais que l'on applique la plupart du temps aux autres.

 

 

User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d'escroquerie.

Mais ce n'est pas tout. Les individus qui prennent le plus de plaisir à leur travail - on ne le soulignera jamais assez - sont presque universellement les mieux payés. C'est admis. Les bas salaires sont pour ceux qui effectuent des tâches pénibles, répétitives et monotones. Ceux qui auraient le moins besoin d'être indemnisés de leur effort, qui pourraient le mieux survivre sans cela, ont les plus hauts. Les salaires - ou plus précisément les rémunérations, primes et options sur titre - sont les plus faramineux au sommet, là où le travail est un plaisir. Cet état de chose ne suscite aucune protestation sérieuse, et, jusqu'à une date très récente, les fiches de paie gonflées et autres avantages substantiels des cadres supérieurs, en fonction ou non, n'inspiraient guère de commentaires critiques. Que la paie la plus généreuse doive aller à ceux qui jouissent le plus de leur travail a été pleinement accepté.


Aux Etats-Unis et, bien qu'à un moindre degré, dans les autres pays développés, nul n'est plus critiqué que l'individu qui se dérobe à l'obligation de travailler. C'est un paresseux, un irresponsable, un fardeau, - bref, un mauvais. Quand l'alternative au travail consiste à vivre sur l'argent public, cette critiquedevient condamnation sévère. Rien n'est aussi inacceptable aux yeux de l'opinion que de passer du statut d'employé à celui d'assisté. De toutes les dépenses de l'Etat, ce sont les prestations sociales qui ont la réputation la plus douteuse. Même la mère qui vit d'allocations, grande figure de l'analyse sociologique, n'est pas épargnée. Elle aurait mieux fait de travailler, au lieu de céder aux plaisirs du sexe. Les bons éléments qu'on applaudit aiment travailler. Et on applaudit aussi ceux qui, ayant fortune et confort, perçoivent l'intérêt des loisirs, cultivent les amitiés personnelles, participent à la vie publique, et ne travaillent pas du tout.

En 1899, juste avant le début du siècle qui vient de se terminer, a paru une charge immortelle sur ces mentalités et ces croyances : La Théorie de la classe de loisir de Throstein Veblen. L'analyse anthropologique imaginaire d'une société tribale primitive était confrontée à une études sur les moeurs sociales des milieux aisés américains. Aux yeux de Veblen, s'affranchir du travail était normal pour les riches, et en tout cas pour leurs épouses et leurs familles. Le plus important était la façon dont ils agrémentaient leur oisiveté - les splendides demeures qu'ils construisaient, la vie ostentatoire qu'ils menaient, l'espace mondain où ils évoluaient.

Veblen n'était pas porté sur la litote. Il n'a pas laissé planer le moindre doute sur l'attachement des nantis au loisir et à ses plaisirs. Ses observations sont aujourd'hui admises. Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S'en affranchir est louable pour les riches.

 

 

 

 

"Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S'en affanchir est louable pour les riches."

 

 

 

 

 

 

L'étendue et l'énormité du mensonge inhérent au mot travail sont évidentes. Pourtant, on n'entend guère de critiques ou de mises au point émanant des institutions savantes. Dans toutes les universités réputés, les professeurs limitent leur nombre d'heures d'enseignement, sollicitent et obtiennent du temps pour la recherche, l'écriture ou une réflexion enrichissante pendant leurs années sabbatiques. Eviter de travailler - car c'est bien de cela qu'il s'agit pour certains - n'inspire ici aucun sentiment de culpabilité.

 

Le loisir est une option acceptable pour les riches, mais reste un risque moral pour les pauvres. Dans leur cas, il coûte aussi de l'argent public et privé - réduction de la semaine de travail, congés payés. Donc, si l'oisiveté est bonnepour une certaine classe aux Etats-Unis et dans tous les pays avancés, elle est en général condamnée pour les plus défavorisés. C'est ainsi que le jugement social s'adapte au plaisir personnel et aux rémunérations élevées.


Ceux qui font des efforts physiques et répétitifs sont de bons travailleurs. Et l'on glisse sur la situation plus agréable de ceux qui prennent plaisir à leur travail et sont aussi les mieux payés, ou de certains qui ne travaillent pas du tout. Il revenait à John Maynard Keynes, souvent enclin au paradoxe intelligent, de semer le doute sur le plaisir de la corvée. Il cite ces mots d'une vieille femme de ménage, gravés sur sa pierre tombale. Elle venait d'petre libérée de toute une vie de travail :

 

Ne me pleurez pas, mes amis,

Ne me pleurez pas, jamais,

Car je ne vais plus rien faire

Pour l'éternité.

 

 

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Commentaires : 6
  • #1

    rastajo (dimanche, 08 décembre 2013 19:39)

    bonne idée cet article.

  • #2

    Trémarec (dimanche, 08 décembre 2013 20:21)

    Excellent!

  • #3

    Horror (lundi, 09 décembre 2013 11:10)

    L'éducation et à son travers la capacité d'un individu à réfléchir, penser, apprendre est la clé pour s'extraire de la notion de "travail pénible".
    Il est vrai que notre système éducatif plus que défaillant en la matière et la culture d'entreprise France est catastrophique également.
    En prolongeant votre discours stérile et éculé de lutte des classes, vous n'offrez aucune perspective à ceux que vous dites défendre. Vous êtes dans une seule posture dénonciatrice qui n'offrirait in fine qu'une satisfaction masturbatoire aux plus faibles, en leur apportant sur un pic la tête des plus forts. Une fois le bon moment passé, il ne reste rien.
    Les exemples sont légions de gens bien nés tombés dans la misère et à contrario de gens mal nés et qui ont tout réussi. Aucun des 2 ne trouve grâce à vos yeux et c'est là votre paradoxe. Etant dans l'incapacité de rendre toutes les personnes riches et indépendantes, vous ne souhaitez que des miséreux afin de ne pas faire de jaloux.
    C'est pour cela que votre idéologie n'a pas d'avenir car elle n'est pas capable d'en offrir un meilleur pour tous.
    La liberté, la vraie peut s'obtenir par tous encore faut il avoir l'envie, la vision, la capacité et la volonté de l'obtenir en s'en donnant les moyens. Cela passe par la capacité de l'individu d'ou qu'il vienne à comprendre son environnement et à se saisir des opportunités qui l'entourent. Mais ce sont sans doute des concepts qui vous dépassent, question d'éducation.

  • #4

    diojaime (lundi, 09 décembre 2013 12:58)

    trés bon article!

  • #5

    Frederichlist (lundi, 09 décembre 2013 13:22)

    @horror "Les exemples sont légions de gens bien nés tombés dans la misère et à contrario de gens mal nés et qui ont tout réussi". Non, justement.
    Quant à l'inégalité des talents, personne ne la remet en cause, vous aurez mal lu l'article. L'intérêt ici, c'est la dichotomie entre deux monde qui n'ont rien a voir. 2 mondes, pour un seul et même mot : Travail.

  • #6

    Horror (lundi, 09 décembre 2013 22:29)

    Il n'est pas question de talent, il est question de perspective, de liberté, de choix de mener sa vie, d'affranchissement individuel la ou vous et notre médiocre et hautement inégal système éducatif enferme les individus dans des cases et des dogmes. Ni eux, ni vous ne leur donnez la moindre perspective positive, la moindre solution, le moindre espoir. Vous êtes juste des rageux comme diraient les jeunes, appelant à une révolte qui amènerait quoi? Vous avez une idée du bonheur pour tous et chacun que vous voulez imposer sans laisser à quiconque l'opportunité de trouver le sien propre et de lui laisser le choix. Cela commence avec l'éducation qui va dans le sens contraire de rendre les individus autonomes et responsables de leurs actes et de leurs choix.
    Posez vous la question de savoir si c'est les gens que vous dites défendre qui ont besoin de vous ou juste vous qui avez besoin d'eux pour exister?
    La réponse se clarifie de jours en jours, les victimes que vous défendez s'opposent de plus en plus frontalement a vos thèses et a ceux qui les défendent malgré la situation critique car ils savent que vous n'offrez aucune perspective. Vous êtes morts depuis la chute du Mur de 'Berlin mais vous ne le savez pas comme le canard décapité qui continue a courir.
    Mais quand on est décapité, on ne voit rien et on n'entend rien, on agit juste par réflexe.