dim.

15

déc.

2013

Albert Einstein : réflexions sur la crise économique

En parallèle de ses travaux de physique, Albert Einstein a écrit sur un certain nombre de sujets compilés dans un livre intitulé  Le monde tel que je le vois. Plongé dans la crise des années 30, il s'intéressera à l'économie et nous laissera quelques réflexions sur la crise de son temps, qui nous parle encore aujourd'hui. D'emblée distant avec la Russie soviétique, où il voit une grave menace bureaucratique qui étouffe l'action individuelle et la personnalité, à laquelle il est tant attaché, il n'accepte pas pour autant la liberté illimitée du libéralisme et des néo-classiques, où il voit une menace pour le bien-être des travailleurs. Favorable à la réduction du temps de travail, aux minimas sociaux, à l'encadrement de l'activité économique par l'Etat, à la limitation de la taille des villes et à la liberté individuelle, Einstein dessine en quelques articles une voie « libérée de tout préjugé de classe ou de nationalisme » qui frappe aujourd'hui encore par sa clairvoyance. L'Espoir vous fait partager ces interventions précieuses dans le débat public.

J'aperçois le vice fondamental dans la liberté presque illimitée laissée au marché du travail en liaison avec les progrès extraordinaires des méthodes de travail. Pour produire ce qui est nécessaire aux besoins actuels, on ne fait pas usage, et de beaucoup, de toute la main-d'oeuvre disponible. Il en résulte du chômage ainsi qu'une concurrence malsaine entre les employeurs, sans compter, provenant de ces deux causes, la diminution de la puissance d'achat et par suite un étranglement intolérable de toute la circulation économique.

 

Je sais fort bien que les économistes partisans de la liberté prétendent que toute réduction en main-d'oeuvre se trouve compensée par l'accroissement des besoins. Mais d'abord je ne crois pas que ce soit exact ; et même si cela était, les facteurs en question conduiraient toujours à ce fait qu'une grande partie des humains se trouverait comprimée dans son train de vie d'une manière tout à fait anormale.

 

Avec vous, je suis persuadé qu'il faut absolument prendre soin que les jeunes gens puissent et doivent participer à la marche de la production. Je crois aussi que l'on doit exclure les vieillards de certains travaux (c'est ce que j'appelle le travail non qualifié), en leur attribuant, en compensation, une rente, puisque pendant assez longtemps ils ont fourni un travail productif reconnu par la société.

« Je sais fort bien que les économistes partisans de la liberté prétendent que toute réduction en main-d'oeuvre se trouve compensée par l'accroissement des besoins. Mais d'abord je ne crois pas que ce soit exact ; et même si cela était, les facteurs en question conduiraient toujours à ce fait qu'une grande partie des humains se trouverait comprimée dans son train de vie d'une manière tout à fait anormale. »

 

Je suis aussi pour la suppression des grandes villes, mais non pas pour la constitution de colonies, dans des centres particuliers, d'hommes d'une catégorie spéciale, par exemple, des vieillards. Je dois dire que cette pensée me paraît abominable.

 

Je suis également d'avis qu'il faut éviter les variations de la valeur de l'argent, et cela en remplaçant le standard or par un standard de quantités déterminées de marchandises que l'on mélangera d'après les besoins de l'usage pratique, comme l'a déjà proposé, si je ne me trompe pas, Keynes. En adoptant cette manière de faire, on pourrait autoriser une certaine inflation à l'égard de la valeur de l'argent actuelle, si l'on croit que l'État fera véritablement un usage intelligent d'un tel cadeau.


Jean Dujardin dans 99 Francs
Jean Dujardin dans 99 Francs

A mon point de vue, la faiblesse de votre plan réside dans le côté psychologique, en ce sens que vous le négligez. Ce n'est pas, par hasard que le capitalisme a fait progresser non seulement la production, mais aussi la connaissance. L'égoïsme et la concurrence sont (malheureusement) des forces supérieures au sentiment de l'intérêt général et du devoir. Il paraît qu'en Russie on ne peut même pas recevoir un morceau de pain convenable. Peut-être suis-je trop pessimiste en ce qui concerne les entreprises de l'État et des autres communautés, mais je n'en attends pas grand-chose de bon. La bureaucratie est la mort de toute action. J'ai vu et vécu trop de choses hideuses, même en Suisse qui est pourtant, relativement, un modèle.

Je penche vers l'opinion que l'État ne peut rendre véritablement des services que comme facteur régulateur et limitatif dans la marche du travail. Il doit prendre soin que la concurrence des puissances de travail se meuve dans de saines limites, qu'il soit assuré à tous les enfants une solide éducation et que le salaire soit assez élevé pour que les produits soient consommés, mais la fonction régulatrice de l'État peut être décisive si (et, sur ce point, vous avez raison) ses mesures sont préparées par des hommes compétents et indépendants suivant des points de vue objectifs.

 

Réponse à une communication. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.


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