ven.

03

janv.

2014

Libération, L'Euro et la "Désintox"

La rubrique Désintox de Libération est une étrange rubrique.

Traquer les petits et les gros mensonges du débat public n'est pas chose aisée, reconnaissons le. On imagine même que c'est un véritable sacerdoce.

L'intention est louable : grâce notamment à internet, le fact-checking a le vent en poupe, car l'on sait bien la fâcheuse tendance qu'a le politique à dire n'importe quoi s'il en attend quelque bénéfice électoral.

Il suffit d'écouter Harlem Désir, Valérie Pécresse ou leur maître à tous Jean-François Copé, tous ces gens à la langue de bois si dure et aux dents si longues pour se convaincre du bien fondé d'une telle entreprise.

Las, le compte n'y est pas.

Rubrique d'analyse « OBJECTIVE » des faits, la Désintox de Libé, évidemment, n'échappe pas à la contradiction fondamentale de l'exercice officiellement « neutre », à la recherche du rétablissement de LA vérité des paroles ou encore des chiffres, comme si un FAIT vérifié, (checked) dispensait ensuite de toute analyse ou interprétation.

 

En réalité, une désintox désintoxique quelque chose en fonction d'une norme, et fait apparaître une contradiction qui justifie UNE vérité. Quand Libé parle, Libé désintoxique ce qu'elle ne veut pas voir. La rubrique du Vendredi 3 janvier 2014 intitulée « Euro, Philippot met la zone » se faisait donc une joie de désintoxiquer le numéro 2 du FN, après qu'il a vilipendé la monnaie unique, citant pour légitimer une analyse du Nobel d'économie 2010, Pissarides dont il avait tronqué les propos.

Les fidèles lecteurs de ce site – ils sont nombreux – et au delà, ne douteront pas que loin d'être une officine du Front national, nous sommes toutefois partisans d'une sortie de l'Euro et opposés à l'Europe fédérale, comme le furent Mendès, Seguin ou Chevènement du temps que Le Pen défendait une France financière, sans Etat, sans impôts, et sans immigrés cela va de soi.

 

Venons-en au texte : Philippot déclare sur BFM :

 

 

L'euro fort c'est une folie...[...] Mr Pissarides, prix Nobel d'économie 2010, vient de changer d'avis : il était pour l'euro, il vient de nous expliquer qu'il fallait s'en débarrasser, parce que ça allait créer une génération sacrifiée, encore plus de chômage et de désindustrialisation.

 

 

 

 

Le journaliste de la désintox, Baptiste Bouthier, explique : « Florian Philippot ne fait pas un gros raccourci, mais carrément un contresens » ou encore « dans l'art de retenir que ce qui nous arrange »... Voyons : les propos de Pissarides étaient les suivants :

 

[l'Euro] empêche la croissance et la création d'emploi, et […] divise l'Europe.[...]Ce la n'a aucun sens de continuer dans ces conditions. Soit on démantèle la zone euro, soit ses éléments moteurs doivent faire le nécessaire pour la rendre plus favorable à la croissance et à l'emploi.[...]

Faut-il démanteler ou sauver la zone euro ?Je pense qu'il faut la sauver.

 

C'est donc exact, il y a eu déformation : Philippot reprend à son compte le diagnostic catastrophique de l'économiste et l'utilise pour justifier la sortie de l'euro, ce à quoi Pissarides est opposé. Alors, c'est bien vrai, il y a eu intox.

Pour autant, la question de l'euro est-elle réglée ? Et bien oui semble-t-il. Dans l'art de ne retenir que ce qui arrange, le journaliste de Libération se défend correctement.

En laissant passer cette phrase absconse...soit ses éléments moteurs doivent faire le nécessaire pour la rendre plus favorable à la croissance et à l'emploi, Baptiste Bouthier ne semble pas rester insensible aux charmes déroutants de la novlangue libérale, qui promet toujours monts et merveilles à moindre frais.

Non ! Malgré les petits arrangement de Philippot avec le texte , la question économique demeure...


Quid de J. Stiglitz, de P. Krugman, de M. Allais, (tous les trois Nobel), de J. Sapir, de F. Lordon, ces économistes également favorables au retour des monnaies nationales, ou d'une monnaie commune et non unique ? L'Euro a-t-il fait ses preuves au point qu'on n'en puisse plus débattre ? Et le libre échange ? Et la mondialisation ? Tout argument économique peut-il être balayé d'un simple geste sous prétexte qu'il a été récupéré par le Front National il y a une décennie ? Et si demain le FN proposait la séparation bancaire, l'interdiction du Trading à Haute Fréquence, la réduction du temps de travail, la gauche devrait-elle l’ôter de ses revendications ?

 

L'auteur de cette « désintox » se trompe de combat. Le programme économique du Front national appartenait à la gauche autrefois, aux socialistes et aux communistes avant qu'elle n'accepte toutes les compromissions et ne jette les ouvriers et les perdants de ce monde global dans les bras d'un parti alliant discours « protecteur » et identitaire radical, haineux souvent, et, de fait malheureusement, audible. La monnaie, les frontières économiques sont la garantie de la souveraineté nationale qui donne le CHOIX aux gens. Ce discours appartient à la gauche. Voilà pourquoi il est nécessaire de ne pas s'arrêter au cas Philippot.

C'est vrai, F. Philippot n'a pas expliqué que Pissarides était un partisan du « grand saut fédéral », si cher aux éditorialistes du Monde, aux Attali, aux Minc, à BFM.

Mais est-ce la le fond du problème ? Ce système européen, libéral, agressif, technocratique fonctionne t-il oui ou non ?

 

 

 

 

"Et si demain le FN proposait la séparation bancaire, l'interdiction du Trading à Haute Fréquence, la réduction du temps de travail, la gauche devrait-elle l’ôter de ses revendications ?"

 

 

A quand une désintox de tous ces articles expliquant depuis 20 ans que l'Europe sociale est en marche ? Que le libre échange, le Marché Transatlantique ou la finance profitent aux peuples ? Que le marché du travail n'est pas assez flexible ? Qu'on paye trop d'impôt en France, pays d'assistés et d'incompétents ? Que les chômeurs sont des fainéants...Une désintox d'Apathie, de Barbier, de Dominique Reynié, des dizaines d'autres, ou de tous ces universitaires payés par l'Etat pour expliquer que l'Etat est trop généreux avec les pauvres. Le Nobel Pissarides explique :

 

« Je pense qu'il faut la sauver [la zone euro] Et qu'il faut le faire pour ces générations perdues qui n'ont aujourd'hui plus de perspectives d'emplois dans les pays comme la Grèce ou l'Espagne »

 

Effarant. L'euro est un échec, mais conservons le pour sauver l'emploi en Grèce ! Qui peut encore croire à ces salades ?


 

Baptiste Bouthier n'y voit sans doute pas matière à désintox. Ses dernières lignes sont celles de la résignation. La discussion possible a laissé place aux certitudes technocratiques à la foi dans le progrès, contre le déclin et la peur. Le journaliste laisse le soin au Nobel de conclure :

 

« Il faut davantage investir dans l'Europe. Davantage de contrôle centralisé pour restaurer cette confiance en l'Europe qui a disparu. […] Sans tout cela, nous n'aurons le droit qu'à toujours plus de visions court-termistes de la part de nos gouvernements nationaux et de nouvelles catastrophes »

 

Tout un programme. Non vraiment, ne changeons rien.

 

Frederichlist

 

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Commentaires : 3
  • #1

    fandu78 (samedi, 04 janvier 2014 01:08)

    Mais certaines désintox sont bonnes. Cela dit, ce prix Nobel (inconnu non?) a l'air gratiné.
    Être Nobel et ne pas comprendre ce qui se passe... c'est possible !

  • #2

    Bébé Mendès (jeudi, 09 janvier 2014 01:07)

    Mendès était bien en faveur d'une Europe fédérale mais contre le Traité de Rome.

    Je cite :
    « J’ai toujours été partisan d’une construction organique de l’Europe. Je crois, comme beaucoup d’hommes dans cette Assemblée, que nos vieux pays européens sont devenus trop petits, trop étroits pour que puissent s’y développer les grandes activités du XXe siècle, pour que le progrès économique puisse y avancer à la vitesse qui nous est devenue nécessaire.

    « Un marché vaste est un élément de large circulation des progrès techniques et des échanges, et également un élément essentiel pour l’organisation et la consolidation de la paix entre les États européens, ce qui est tout aussi important.

    « Mais ce marché, nous devons l’aménager de telle sorte que nous puissions y obtenir les meilleurs résultats possibles, sans tomber dans un étroit égoïsme national, spécialement pour notre pays. »

    Et plus loin : « En fait, mes chers collègues, ne nous ne le dissimulons pas, nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre. »

    PMF était favorable à une planification européenne, pour des décisions supranationales contrôlée par l'Assemblée européenne, une Réserve fédérale européenne, etc.

  • #3

    Guadet (mercredi, 29 janvier 2014 15:21)

    C'est courant aujourd'hui de commencer par "on vous a menti, on a voulu vous embobiner, on va vous dire ce qu'il en est" puis de continuer en mentant ou en embobinant.