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20

janv.

2014

Scandale en France (Paul Krugman)

Paul Krugman
Paul Krugman

Le dernier discours de François Hollande a déçu tous les citoyens encore un tant soit peu attachés à l'idée de gauche. Depuis 1983, le Parti Socialiste s'était contenté de faire le grand écart entre ses discours de gauche et sa politique de droite. Avec plus ou moins de succès lorsque l'on repense à « L'Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin. François Hollande vient de dépasser toutes les limites en affirmant que c'était l'offre qui créait la demande. Au point de choquer le Prix Nobel d'économie, Paul Krugman. L'américain, qui en a pourtant vu d'autres, s'est fendu d'un article assassin sur son blog à l'endroit de François Hollande: « Scandal in France ». Nous vous proposons sur ce blog la traduction de ce texte en français.

Scandale en France

 

Je n’avais plus accordé beaucoup d’attention à François Hollande, le Président de la République Française, depuis qu’il était devenu clair qu’il ne souhaitait pas s’opposer à la politique destructive et austéritaire de l’Europe. Mais il vient clairement de dépasser les bornes.

 

Je ne parle évidemment pas de son aventure avec une actrice française, qui si elle s’avère vraie, n’est ni surprenante (Hé, c’est la France !) ni dérangeante. Non, le point choquant est son ralliement aux doctrines économiques de droite, qui ont pourtant été largement discréditées. Cela nous rappelle que les malheurs économiques actuels de l’Europe ne sont pas uniquement liés à des politiques issues de partis de droite. Oui, la droite obtuse et impitoyable a mené ces politiques mais elle a été aidée par une gauche modérée, apathique et sans valeur.

 

 Pour le moment, l’Europe semble digérer sa double récession et reprendre légèrement le chemin de la croissance. Mais cette légère hausse fait suite à des années de performances désastreuses. A quel point ? Imaginez qu’en 1936, 7 ans après la grande dépression, la plupart des pays d’Europe bénéficiait d’une croissance rapide, avec un PIB réel par habitant qui atteignait de nouveaux sommets. A titre de comparaison, le PIB réel par habitant est actuellement nettement en dessous de son pic de 2007 et progresse, au mieux, lentement.

« Faire pire que ce qui avait été réalisé lors de la grande dépression est, on peut le dire, un remarquable exploit. Comment les Européens y sont-ils parvenus ? »

Faire pire que ce qui avait été réalisé lors de la grande dépression est, on peut le dire, un remarquable exploit. Comment les Européens y sont-ils parvenus ? Dans les années 30 la plupart des pays européens ont fini par abandonner les politiques économiques orthodoxes. Ils sont sortis de l’étalon or ; ils ont arrêtés de rechercher l’équilibre budgétaire ; et certains d’entre-eux ont construit un énorme arsenal militaire qui avait l’avantage de stimuler l’économie. En conséquence, une forte reprise économique est apparue dès 1933.

 

L’Europe actuelle est nettement plus progressiste au niveau moral, politique et humain. L’établissement de systèmes démocratiques a apporté une paix durable ; les systèmes de protection sociale ont limité les souffrances liées à un chômage élevé ; une action coordonnée a permis de maîtriser la menace d’un effondrement du système financier. Malheureusement, le succès de l’Europe à éviter le désastre a eu pour conséquence de persuader les gouvernements de se soumettre aux politiques économiques orthodoxes. Aucun pays n’a abandonné l’euro bien qu’il s’agisse d’une camisole de force. Sans besoin d’augmenter les dépenses militaires, comme dans l’entre-deux guerre, aucun pays n’a rompu avec l’austérité budgétaire. Chaque pays applique une politique saine, et soi-disant responsable – et le marasme persiste.

 

Dans cet environnement dépressif et déprimant, La France n’est pas particulièrement un mauvais élève. Evidemment, elle est à la traîne derrière l’Allemagne, qui profite de ses excédents commerciaux. Mais la performance économique de la France a été meilleure que celle de la plupart des autres pays européens. Et je ne parle pas uniquement des pays les plus endettés. La croissance française a été supérieure à celle de piliers de l’orthodoxie économique comme la Finlande ou les Pays-Bas.


Il est vrai que les derniers chiffres montrent que la France n’est pas parvenue à s’inscrire dans la légère reprise que vient de connaître récemment l’Europe. La plupart des observateurs, FMI inclu, attribue largement cette récente faiblesse aux politiques d’austérité. Le problème est que les récentes annonces de François Hollande à propos de son plan de politique économique pour la France ne peuvent difficilement mener à autre chose qu’au désespoir.  

 

Car Monsieur Hollande, en annonçant son intention de réduire les taxes sur les entreprises compensées par des coupes budgétaire dans les dépenses publiques, a déclaré, « c’est sur l’offre que nous avons besoin d’agir » avant de préciser que « c’est l’offre qui crée la demande ».

 

Cela fait écho, presque mot pour mot, à la loi de Say, démentie et démystifiée depuis longtemps, — qui affirme qu’une rupture totale de la demande ne peut se réaliser, car les individus ont besoin de dépenser leurs revenus. C’est tout simplement faux, et c’est encore plus faux dans la situation actuelle au commencement de l’année 2014. Tous les signes montrent que la France est largement dotée en facteurs de production, qu’il s’agisse de main d’œuvre ou de capital,  qui restent sous-exploités car la demande est insuffisante. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’inflation, qui décroît de manière inquiétante. En effet, la France et l’Europe se rapprochent dangereusement d’une déflation à la japonaise.

« En effet, la France et l’Europe se rapprochent dangereusement d’une déflation à la japonaise.»

Alors comment peut-on expliquer que François Hollande ait adopté cette théorie discréditée ?

 

Comme je l’ai indiqué, c’est un signe de la décrépitude des partis européens de centre-gauche. Depuis 4 ans, l’Europe s’est enchevêtrée dans une fièvre austéritaire, qui a essentiellement conduit à des résultats désastreux ; la légère et récente amélioration de la conjoncture économique a été saluée comme une politique triomphale. Au regard des souffrances que ces politiques ont engendrées, on aurait pu s’attendre à des réactions vigoureuses des partis de centre-gauche pour changer réellement les choses. Pourtant partout en Europe, les partis de centre-gauche ont offert au mieux de faibles critiques sans enthousiasme, comme par exemple en Grande-Bretagne, quand elles ne se sont pas purement et simplement résignées à une totale soumission.

 

Lorsque que Monsieur Hollande est devenu le leader de la seconde économie de la zone euro, certains d’entre nous ont espéré qu’il s’oppose à ces politiques d’austérité. A la place nous avons eu droit à l’habituel renoncement — renoncement qui correspond maintenant à un véritable effondrement intellectuel. Et la seconde grande dépression de l’Europe va continuer, encore et encore.

 

Paul Krugman


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Commentaires : 4
  • #1

    durififi (vendredi, 24 janvier 2014 12:00)

    le problème c'est qu'avec tous ces économistes, on ne sait plus lesquels écouter.
    Franchement, quand on n'y connait rien, pourquoi Krugman plutôt qu'un autre ?
    enfin, merci pour ce blog, très intéressant.

  • #2

    DAELIII (dimanche, 26 janvier 2014 13:45)

    à M. Durififi
    Simplement : demandez-vous ce qu'à à gagner, palper pour être plus clair, la personne qui écrit où parle. Un "économiste" payé par une banque, un journal, un organisme gouvernemental des gouvernement de l'U.E., etc ..... écrit des articles ou donne des avis, contre rétribution. Il est une plume ou une voix serve, c'est à dire nécessairement trompeuse, mensongère. Quand un Krugman parle, non seulement du haut de sa stature reconnue il n'a plus de carrière à faire, plus rien à prouver, mais surtout il n'y a rien à gagner, pas un sous, pas un euro, pas un dollar, juste des coups à prendre, des prébendes juteuses à perdre s'il en avait.
    Cela suffit presque toujours à trier le bon grain de l'ivraie.

  • #3

    Le.ché (vendredi, 07 février 2014 17:46)

    Hollande s'est couché devant A.Merkel, c'est elle qui commande au nom de l'Europe, face aux patrons du CAC40, Hollande ne fait pas le poids il leurs a donnés 35 milliards sans contre-partie.
    Je résume l'euro est une monnaie copié sur le mark, c'est la première soumission de la France.
    La deuxième soumission Hollande donne 35 milliards aux patrons du CAC 40et ils vont s'en servir pour délocaliser encore plus, je tiens les paris.

  • #4

    Eauvie (jeudi, 19 mars 2015 19:05)

    La France fait face à beaucoup de problèmes récurrents , déficit public, contrainte monétaire ,croissance molle..
    Mais comme le rappelle Krugman, Elle est largement dotée en facteurs de production.
    Comment revitalliser, ou redynamiser la machine économique?
    La stratégie de Lisbonne semble marquer le pas, en tout cas, les technologies de l'information ne créent pas des différentiels d'emploi suffisants.
    La piste Africaine , hier occultée, est encore timidement explorée.
    Le PIB africain est en phase de dépasser celui de la France , et la dynamique est lancée.
    Le modèle du Japon et des petits Dragons asiatique est une option éprouvée, comme Partenariat entre la France et l'Afrique, compte-tenu du potentiel de synergies entre les 2 zones.
    L'Afrique a des besoins immenses en matière d'infrastructures, de technologies, d'usines...
    La volonté politique, des institutions fonctionnels, les ressources y sont présentent pour la mise en place de projets rentables et sécurisés.(ex du chemin de fer Dakar Niger Abidjan , les centrales solaires ou les barrages hydroélectriques en Guinée, etc)
    Cette stratégie nécessite la mise en place de leaderships pragmatiques ,forts, concrets et positifs, car l'environnement est favorable. Il s'agit d'aligner tout ça pour reprendre le néo institutionnaliste Douglas North.
    Il ne s'agit pas d'agir à doses homéopathiques avec la prudence d'un banquier Sioux, mais de bâtir des programmes à l'échelle des grandes régions du continent genre New Deal productif ,ou plan Marshall (ou Monnet !!) pour accélérer les financements des projets (Nepad par exemple).
    Des initiatives sont en cours (groupe Zinzou), mais qui nous semblent opaques ou confidentielles .
    Comme le souligne Lorenzi, avec l'autonomisation de la finance, l'expansion des liquidités mondiales sera difficilement maîtrisable par les mécanismes de régulation; au mieux il s'agit de les orienter vers l'investissement productif pour qu'ils soient utiles aux hommes au lieu de la spéculation financière.
    L'Afrique constitue un Partenaire de choix dans ce cadre.
    Cette création de richesses et d'emplois subséquents, ainsi que leur effets multiplicateurs, sont une des bonnes réponses aux crises multiformes.

    Pour être heureux, il faut la connaissance, mais aussi de la foi.

    Arthur SCHOPENHAUER