ven.

24

janv.

2014

Pourquoi la politique de Hollande va échouer

 

Mardi 14 janvier, en conférence de presse, François Hollande a effectué ce que chacun s'accorde à juger comme un virage économique. Qu'on le qualifie de virage « social-démocrate » ou de virage « social-libéral », le contenu est clair: le Président veut stimuler l'offre, c'est-à-dire la production globale du pays, en favorisant les entreprises. Comment veut-il s'y prendre ? En diminuant les cotisations sociales, que payent ces entreprises. Le but affiché est d'augmenter leur taux de marge, c'est-à-dire la quantité d'argent dont elles disposent pour investir. L'investissement, en effet, est au cœur de la croissance économique d'un pays, et le but est donc de le stimuler. Voilà le sens de la fameuse « politique de l'offre ».

 

Mais malgré l'enthousiasme de principe de nombreux commentateurs, il est important de comprendre que cette politique, si elle est appliquée, a toutes les chances d'échouer dramatiquement, comme le montrent de nombreux travaux.

 

 

Les raisons théoriques de la politique de l'offre

 

 

Les exemples récents sur lesquels se base la politique de François Hollande sont les consolidations budgétaires (comprenez la réduction des déficits) réussies réalisées par La Suède ou le Canada dans les années 90. Confrontés à un déficit public important, ces pays décident de baisser leur demande intérieure, c'est-à-dire le niveau des revenus de leur population, afin de rendre plus productives leurs entreprises et plus compétitives leurs exportations. Le but est double: réduire le déficit commercial, qui est financé jusque-là par l'endettement, et accroître leur production nationale. Cette politique a réussi, fondant les principes qui s'appliquent aujourd'hui dans de nombreux pays d'Europe. Mais pourquoi a-t-elle réussi? Patrick Artus souligne que cela a été rendu possible par plusieurs choses. D'abord, le taux de change de ces pays s'est apprécié à cette époque, c'est-à-dire que la valeur de la monnaie des deux pays s'est dépréciée, ce qui correspond à une dévaluation. Or une telle dévaluation a eu un impact immédiat et puissant sur les exportations de ces pays, les rendant mécaniquement plus compétitifs à l'étranger. Dans ce contexte, la production a été fortement stimulée, et, deuxième point décisif souligné par Artus, la confiance des ménages et des entreprises est repartie à la hausse, stimulant dans un cas la baisse du taux d'épargne (c'est-à-dire la hausse de la consommation), dans l'autre le redémarrage de l'investissement. Tout cela, en deux temps, a donc permis la réduction des déficits puis le rebond de la croissance, la Suède et le Canada pouvant donc apparaître comme gagnants sur tous les tableaux. Dès lors, pourquoi ne pas appliquer cette formule magique en France ?

 

 

D'abord, comme le note Artus dans un autre papier, car il est impossible d'activer la politique monétaire dans notre pays, du fait de l'euro. La dévaluation, en effet, est rendue impossible par la BCE. Le financement d'une politique de réduction des déficits par l'étranger (permise par une dévaluation) est donc impensable dans la zone euro.

 

 

 

«  [Hollande] cherche à faire baisser les prix en baissant les revenus, sans toucher à la monnaie, afin de réduire les déficits. Mais cette politique a aussi des antécédents. »

 

 

La source de la crise de la zone euro est un problème de financement des déficits des pays qui la composent. Pour éviter les déséquilibres, Artus note que les pays en excédents doivent financer les pays en déficits commerciaux, ce qui se passait au début des années 2000 par l'application d'un taux d'intérêt unique pour les différents pays sur les marchés. Chaque pays de la zone, en effet, pouvait emprunter au même taux car les marchés (les prêteurs) étaient convaincus que les dettes étaient communes. Mais avec la crise, un doute est apparu sur cette mise en commun des dettes, et le phénomène de l'euro-divergence, qui signifie que les marchés appliquent à chaque pays des taux d'intérêt différents, a fait exploser ce principe, interdisant les transferts financiers entre pays de la zone euro. Dès lors, la seule a pouvoir assurer un transfert entre les pays était la BCE, par le rachat des dettes souveraines. De façon résiduelle et non assumée, c'est bien ce qu'elle a fait, mais en quantité insuffisante.

 

 

Ainsi, devant l'impossibilité de se financer auprès des autres pays en excédent (principalement l'Allemagne), et face à l'interdiction de dévaluer, les pays en déficit (Grèce, Italie, Espagne, France...), n'ont d'autre choix que de supprimer leurs déficits, et en premier lieu le déficit de leur commerce. Et comment s'y prennent-ils ? En réduisant le niveau de leurs revenus intérieurs, pour limiter leurs importations et rendre moins chère leur production. C'est précisément ce qui est aujourd'hui entrepris en France par Hollande. C'est cela la politique de l'offre, ou si l'on préfère la politique de déflation. On cherche à faire baisser les prix en baissant les revenus, sans toucher à la monnaie, afin de réduire les déficits. Mais cette politique a aussi des antécédents.

 


 

les leçons amères de l'Histoire

 

 

 

Cette politique de réduction des coûts sous un régime monétaire intangible a en effet été celle de l'Allemagne entre 1930 et 1932, menée successivement par les Chanceliers Brüning, un professeur d'économie, et Papen. A l'époque, il est impossible pour l'Allemagne de dévaluer le nouveau mark car celui-ci a une valeur fixe sur laquelle est basée le paiement des Réparations que l'Allemagne verse à la France. Dévaluer est donc une question hautement politique rendue impossible par le contexte international. C'est donc par la réduction des salaires, des prestations sociales et des allocations chômage que Brüning et Papen vont tenter de rétablir l'économie de leur pays, ruinée par la crise bancaire de 29, et en récession depuis deux ans. Dans un contexte politique intenable, marquée par la fin du Parlementarisme et le gouvernement par ordonnances du Président Hindenburg, ces politiques vont conduire au désastre, empirant toujours plus la situation économique, malgré les appels désespérés de Brüning à « tenir encore 5 mètres ». Durant cette période, le NSDAP d'Adolf Hitler passe de 2,6% en 1928 à 37,3% aux élections de juillet 1932, ce qui conduira à l'élection de ce dernier, à la fin de la République et aux conséquences que l'on sait.

 

En France à la même époque, la mythologie autour du système de l'étalon-or conduit à peu près à la même politique, conduite par Pierre Laval, avec guère plus de résultats. Hoover s'en charge aux Etats-Unis avant que Roosevelt ne prenne les mesures adéquates. Partout, ces politiques de déflation échouent et aggravent le mal, incapables qu'elles sont de rétablir la confiance et la production, et aggravant la dépression mondiale.

 

 

 

Plus récemment, au sein de la zone euro, les mêmes politiques de contraction des dépenses ont abouti aux mêmes résultats dépressionnaires, En Grèce, en Espagne, les conséquences économiques ont été aussi désastreuses, et les conséquences politiques restent incertaines. Non seulement la réduction des revenus intérieurs ne stimule pas la production, ne relance pas l'investissement, mais de plus les revenus fiscaux, basés sur cette production, diminuent également, conduisant à une aggravation des déficits initialement combattus. Des raisons théoriques expliquent l'échec répété de ces politiques de déflation.

 

« En France à la même époque, la mythologie autour du système de l'étalon-or conduit à peu près à la même politique, conduite par Pierre Laval, avec guère plus de résultats. Hoover s'en charge aux Etats-Unis avant que Roosevelt ne prenne les mesures adéquates. Partout, ces politiques de déflation échouent et aggravent le mal, incapables qu'elles sont de rétablir la confiance et la production, et aggravant la dépression mondiale. »

 

Les raisons théoriques d'un échec

 

 

 

Plusieurs économistes, dont l'économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, se sont penchés sur les conséquences économiques des politiques de réduction des dépenses publiques. En comparant différents pays et différentes périodes, ils ont cherché à quantifier l'impact de ce que l'on appelle le multiplicateur de dépenses publiques, c'est-à-dire, la quantité de PIB que l'on diminue quand on retire une quantité de dépense publique. Le résultat fondamental de ces études statistiques est que ce multiplicateur est profondément instable. Il peut varier de 0,5 à plus de 3 en fonction de l'époque ou du pays considéré. Un multiplicateur de dépense publique égal à 3 (ce qui correspond à la Grèce ces dernières années) signifie qu'une réduction de 1% des dépenses publiques par rapport au PIB conduira à une réduction de 3 point du taux de croissance. Par exemple, Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke ont calculé que le multiplicateur des dépenses militaires dans les années 30 était de 2,5 pour certains pays européens. Le FMI a calculé le niveau du multiplicateur pour les années 2010-2011 en Europe et l'a établi à 1,7. Ces résultats sont de première importance, car les politiques de déflation appliquée ces dernières années se basent toutes sur un multiplicateur perçu comme stable à 0,5 (c'est-à-dire le scnénario Suède-Canada), ce qui constitue une grave erreur. En effet, si le multiplicateur est inférieur à 1, une réduction des déficits est possible, mais s'il est supérieur à 1, de tels politiques sont impossibles et aggravent la récession. Or le niveau de cet indicateur est profondément relié au contexte économique, et il y a toutes les raisons de penser qu'il est actuellement légèrement supérieur à 1 en France (bien qu'il soit difficile de l'estimer a priori), raison pour laquelle la politique de Hollande conduira à l'échec.

 

Mais pourquoi en est-il ainsi? Comme le montre Patrick Artus, ce qui est gravement sous-estimé dans les prévisions des politiques actuelles, c'est l'effet sur la confiance des ménages et des entreprises. Ainsi, on suppute que la politique de réduction des dépenses et de baisse des charges (l'un correspondant à l'autre) aura un effet bénéfique sur l'investissement en donnant plus de marge aux entreprises. Et c'est bien sur ce point que le bât blesse, car cette supposition est profondément fausse. Blanchard a montré que les erreurs de prévision sur le niveau d'investissement avait été énormes au début des années 2010. Celui-ci n'a pas réagi positivement aux politiques de réduction des déficits en Europe mais au contraire très négativement. Cela s'explique par une raison simple: l'investissement privée n'est pas sensible au taux de marge mais au contexte économique global, ainsi que l'affirmait Keynes. L'entreprise investit si elle perçoit une possibilité de profit à court ou moyen terme, indépendamment des moyens dont elle dispose pour le faire. Or, si l'économie est dans une phase dépressive, les entreprises vont réduire leur investissement de peur de se mettre en difficulté. Pourtant l'investissement, par l'amélioration de la productivité qu'il induit (renouvellement de l'outil de production, innovations techniques...) est à l'origine de la croissance économique d'un pays. Autrement dit les politiques de déflation tuent la croissance au lieu de la stimuler.

 

 


Le risque d'une dépression généralisée

 

Comme on le voit, la politique de François Hollande, célébrée unanimement par la presse, n'a que peu de chance de réussir, car elle va conduire à la dégradation de la croissance, de l'investissement et de la confiance. Et tout cela dans quel but ? Pour réduire les déficits.

 

Dans une comparaison sur la crise des années 30 et celle d'aujourd'hui, Eichengreen et O’Rourke, après avoir montré que la situation avait été bien pire et plus intense avant la guerre notent cependant une différence importante: la focalisation, aujourd'hui, sur la réduction des déficits publics qui s'était finalement relâchée à l'époque. Ils observent que la fragile reprise qui se dessine aujourd'hui est sévèrement menacée par cette attitude qui risque à tout moment de nous replonger dans la crise pour sauver les créanciers, en particulier dans la zone euro, du fait des contraintes monétaires.

 

Cela ne peut que renvoyer à la question suivante: pourquoi nos dirigeants agissent-ils de la sorte, alors que nombre d'économistes prévoient une catastrophe? Paul Krugman, prix nobel d'économie en 2008, dans une note publiée il y a quelques jours, parle pour qualifier la conférence de presse de Hollande « d'un renoncement qui correspond maintenant à un véritable effondrement intellectuel ». C'est là sans doute le chemin de la « modernisation » de notre économie. Il était temps.

 

Trémarec

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Commentaires : 4
  • #1

    Dalle Aste (samedi, 25 janvier 2014 21:11)

    Appelez moi Carole !
    Et continuez vss rubriques que je n'ai pas le courage de lire encore dans leur totalité. Je ne suis pas d blonde mais vu la qualité de vos questions

  • #2

    Guadet (samedi, 25 janvier 2014 23:31)

    @ Trémarec
    Pour répondre à votre question :
    "certains défendent encore les théories de la “rechute favorable”, qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant. En même temps, les exclus continuent à attendre."…
    "Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel."
    "Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale,[173] les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société."
    "La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des questions qui devraient structurer toute la politique économique, or parfois elles semblent être des appendices ajoutés de l’extérieur pour compléter un discours politique sans perspectives ni programmes d’un vrai développement intégral. Beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! C’est gênant de parler d’éthique, c’est gênant de parler de solidarité mondiale, c’est gênant de parler de distribution des biens, c’est gênant de parler de défendre les emplois, c’est gênant de parler de la dignité des faibles, c’est gênant de parler d’un Dieu qui exige un engagement pour la justice. D’autres fois, il arrive que ces paroles deviennent objet d’une manipulation opportuniste qui les déshonore."
    "Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché."
    "l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus."
    pape François (Evangelii gaudium)

  • #3

    Yann (dimanche, 26 janvier 2014 22:00)

    Sympa ce pape de gauche!

  • #4

    Horror (vendredi, 31 janvier 2014 12:55)

    Dans un Monde idéal, fermé, bien géré par les Etats, on pourrait discuter de la valdité de votre théorie.
    Dans la réalité c'est tout autre. Déjà sur le coef multiplicateur qui est le socle de votre théorie, les même instituts que vous citez s'accordent sur le fait qu'il est inférieur à 1 en France et tournerait à 0.8, ce qui s'apparente à de la destruction de valeur pure et simple et à l'augmentation de la dette.
    Deuxio, vous occultez l'immense gachis de la ponction Publique à tous niveaux. Je ne m'étendrai pas, je l'ai fait maintes fois. Le travail d'optimisation, de maximisation, de minimisation... sous contraintes n'ayant jamais été fait dans ce pays, les gisements d'économies et donc de croissance sont énormes à court, moyen et long terme même s'il est vrai qu'il y a un prix fort à payer à court terme pour une remise à plat. Se réfugier derrière le seul service sans en mesurer le coût, la qualité réelle et l'efficacité est bien trivial.
    Tertio, dans un Monde ouvert comme le nôtre nos compétiteurs directs ne sont pas les chinois mais nos voisins dans la zone euro qui jouent avec les mêmes règles et contraintes que nous.
    Force est de constater que le déclin de nos forces vives est du à notre déficit de compétitivité avec eux. Tant que l'on ne comprendra pas dans ce pays que la richesse et l'emploi productif sont créés par les entreprises et les TPE - PME en priorité qui sont actuellement exsangues, on n'avancera pas vers le haut, on continuera vers le bas.
    Pour Finir, vous avez raison Hollande va bien échouer car il ne comprend rien, a tout cassé (la necessaire confiance des acteurs économiques en tête) et ses revirements, mensonges et trahisons permanents à des fins purement politiciennes n'arrangeront rien.