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févr.

2014

Travaillez à armes égales (Marie Pezé): en finir avec la souffrance au travail

Django unchained
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Nous vous proposons une interview passionnante de Marie Pezé, Docteur en psychologie, parue sur le site de Siné Mensuel. Elle y aborde notamment les conditions de survenance de la souffrance au travail en réponse aux nouvelles méthodes de management apparues aux Etats-Unis à la fin des années 80. Mais en plus d'analyser les impacts de la souffrance au travail sur la santé des salariés et de l'économie, elle propose des solutions permettant aux salariés de briser ce cercle vicieux afin de pouvoir "Travailler à armes égales". Enfin elle propose de nouvelles méthodes de management pour sortir d'un système de fonctionnement des ressources humaines archaïque.

Comme psychanalyste, vous êtes confrontée à la souffrance au travail depuis 1995.  Avez-vous vu des évolutions ?

 

Beaucoup, surtout dans la prise de conscience. Grâce à notre travail de fond, grâce aux documentaires Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, et la trilogie de Jean-Robert Viallet, La Mise à mort du travail, les patients viennent nous voir très en amont. On n’a plus les affreux tableaux de temps de guerre.

 

 

Des « tableaux de temps de guerre » ?

 

Quand je dis « tableaux de temps de guerre », je parle de ces stress post-traumatiques que développent les soldats qui reviennent d’Irak, d’Afghanistan. Qu’un ouvrier du bâtiment qui est tombé de son échafaudage, qui a failli s’empaler sur des tiges d’acier développe une névrose traumatique, ça paraît logique. Mais découvrir ces mêmes tableaux cliniques chez des salariés qui ne font pas un métier dangereux, de la femme de ménage au cadre supérieur, ça m’a sidérée. J’ai vu arriver à ma consultation des personnes usées mentalement(1), qui s’enfonçaient dans des dépressions, n’avaient plus de réactions, plus d’imaginaire. On a commencé à comprendre qu’un modèle organisationnel du travail était à l’œuvre, qui venait capturer quelque chose de la vitalité des salariés appartenant à des catégories socioprofessionnelles très différentes et qui racontaient les mêmes choses : pressions morales, intensification du travail, densification des tâches, objectifs irréalisables. On leur demandait juste d’exécuter, d’être des robots.

 

Cela ressemble à de l’esclavage.

 

Oui, mais ces modèles utilisent d’autres contraintes sur le psychisme et les corps. L’organisation du travail est devenue orfèvre pour enfouir cette violence et en rendre la crise responsable. Mais en tant que métaphore de je ne sais quel nuage noir qui planerait sur nos têtes, elle sert surtout à nous faire taire. C’est là son but, car une crise qui revient tous les deux ans n’est plus une crise mais une maladie chronique de notre système économique qui convulse. Chacun doit comprendre à quel point l’intensification du travail atteint des niveaux qui pulvérisent les seuils neurophysiologiques qui font que chacun s’effondre, dans un contexte de perte des collectifs et des solidarités.

 

Cette perte a été pensée ?

 

Et programmée depuis la fin des années 1980. Aux États-Unis, les quatre grands cabinets de consultants (comme Ernst & Young) élaborent les modes de management en vigueur dans toutes les entreprises françaises. Les ressources humaines, investies par les militaires en fin de carrière, appliquent ces méthodes qui ne visent qu’une chose, l’augmentation de la productivité.

« Ce qui est nouveau, c’est que ces modèles managériaux, comme le lean management, détruisent les collectifs de travail, génèrent le chacun pour soi. Ils appliquent le management par la théorie du chaos.»

Ce n’est pas nouveau, on a déjà connu ça avec le taylorisme.

 

 

Ce qui est nouveau, c’est que ces modèles managériaux, comme le lean management(2), détruisent les collectifs de travail, génèrent le chacun pour soi. Ils appliquent le management par la théorie du chaos. C’est écrit noir sur blanc : il faut des leaders charismatiques qui vont entraîner les troupes par le biais de la séduction ou de la peur ; ne pas terroriser le salarié sinon on l’immobilise, mais lui faire constamment peur en lui donnant des objectifs supplémentaires, en le mettant en concurrence non pas avec le Chinois à l’autre bout de la planète mais, comme récemment à la Caisse d’épargne, avec son collègue dans le bureau d’à côté. Plus personne n’est épargné, même les cadres les plus performants.

 

 

Comme à France Télécom ?

 

 

Nous avons reçu beaucoup de salariés de France Télécom, et notamment celui qui avait inventé l’équivalent de l’iPhone. France Télécom n’en avait pas voulu. S’apercevant de son erreur, l’entreprise a tenté de la dissimuler en rendant invisible son salarié. Elle l’a perdu dans un organigramme satellitaire, l’a mis sur un plateau vide, avec les fils déconnectés qui pendaient du plafond. Il a fallu une visite de l’Inspection du travail pour l’évacuer de ce lieu. Ces pauvres docteurs en mathématiques qui habitaient Paris ont été mutés sur des plateaux téléphoniques à l’autre bout de la France. On leur a fait changer de métier, on a renié leurs compétences, on les a isolés de leurs familles et amis. Et après, on s’est demandé pourquoi ils se jetaient par les fenêtres.

 

 

L’intensification du travail est-elle efficace ?

 

 

Le salarié français est troisième en productivité horaire au rang mondial ! Mais au nom d’une meilleure productivité, on produit du sale boulot. C’est l’histoire de ce massicoteur qui, face à l’intensification du travail imposée par son patron imprimeur, rate sa rame de papier pour la première fois de sa vie. Il veut recommencer mais le chef refuse et lui ordonne de la livrer en l’état, laissant au service après-vente le soin de régler la réclamation du client. Le massicoteur, à la dixième rame ratée, ne se reconnaît plus dans son travail et fait une dépression. C’est aussi l’histoire d’une mamie centenaire qui voulait, avant de mourir, manger un œuf à la coque avec des mouillettes, comme le lui faisait sa maman. Le directeur de la maison de retraite, qui passe tous les jours voir ses petits vieux, va donc à la cuisine où travaillent un cuisinier, la diététicienne et une qualiticienne. Ils répondent au directeur qu’ils ne peuvent pas faire un œuf à la coque car on ne peut plus faire entrer de coquilles dans les cuisines, que les œufs s’achètent en briques. Le directeur propose d’aller acheter des œufs mais ils ne peuvent pas les faire cuire. Ils affirment ne pas pouvoir – ni vouloir – transgresser les règles et risquer de remettre en cause la certification de la maison de retraite. Ils ne s’autorisent plus la petite transgression que peut représenter une bonne action. La dame est morte sans son œuf à la coque. Le directeur en pleurait.

 

 


Vous parlez beaucoup des cadres, mais chez les prolos ?

 

C’est la même chose. Prenez les centrales nucléaires. Au début, quand les vigiles de nuit jouaient au Scrabble ou à la belote, on leur collait des avertissements disciplinaires car ils ne surveillaient pas les consoles. Mais grâce à une étude ergonomique, on a compris que rester là toute la nuit à surveiller la console était infaisable sur le plan cognitif. En faisant la même tâche tout le temps, au bout d’un moment, vous vous endormez. Alors que jouer à un jeu que vous connaissez bien est la meilleure manière de rester éveillé. Donc, on les a laissé faire.

Autre exemple que je donne souvent : l’expérience de sellières d’une grande marque. Elles font un sac avec une seule et immense aiguillée de fil. Quand elles démarrent, elles doivent envoyer le bras très loin dans leur dos. C’est hallucinant, on a l’impression qu’elles se disloquent l’épaule. Pourtant, cette contrainte biomécanique ne génère pas de troubles musculo-squelettiques (TMS). Puis un jour, la chef d’atelier malade est remplacée par un homme de la maroquinerie masculine qui a l’habitude de collectifs masculins, pas de ces bonnes femmes qui papotent, qui mettent de la musique, qui fonctionnent à leur rythme. À la fin de la première journée, il leur dit qu’elles ne sont pas bien rapides et qu’il faudra qu’elles se bougent un peu plus. Et ces femmes à qui on laisse beaucoup d’autonomie lui répondent qu’elles connaissent leur travail. Le lendemain, il leur dit : « Écoutez, bande de connasses, il n’est plus question que vous remettiez mon autorité en cause, vous allez faire ce que je dis. » Eh bien, à la fin de la journée, les sellières ont commencé à avoir mal partout, périarthrites de l’épaule, syndrome du canal carpien bilatéral… ! Bien entendu, dans l’usine du coin, on aurait renvoyé les ouvrières. Mais là, on est dans le secteur du grand luxe. Le chef d’atelier a donc été licencié et on a soigné ces femmes irremplaçables car les sacs étaient en attente. Sans théorie du travail, on ne peut pas comprendre ça. En France, on a trente, quarante ans d’études ergonomiques derrière nous. La neurophysiologie, la psychologie, la médecine, le droit : on possède tous les éléments pour inventer des organisations du travail acceptables par tous.

 

Pourquoi ne le fait-on pas ?

 

Les écoles de commerce, celles qui forment les managers, s’occupent de mettre sur le marché les seigneurs/saigneurs de la société française. Leur vision du salarié français reste celle d’un salarié ne pensant qu’à ses vacances et dont il faut entretenir la « précarité subjective ».

 

Vous ne devez pas être très bien vue des patrons.

 

Ne croyez pas ça. Dans les PME, les patrons me comprennent. Un jour, j’ai reçu l’appel d’un patron d’une petite entreprise bordelaise qui fabrique une pièce de l’hélicoptère mis en vente par un célèbre vendeur d’avions. Il me dit que « ses gars » sont très fatigués, il ne sait plus quoi faire. Le rendement s’essouffle. Il voulait me voir. Je lui réponds qu’il ne va pas venir à Paris, que je suis psychologue, pas ergonome. Que je ne peux pas analyser son organisation du travail. Je n’arrive pas à le convaincre, donc il arrive avec sa DRH et je vois débarquer une boule de nerfs. Je le laisse parler longtemps. Pour augmenter la productivité, il avait réorganisé le travail, supprimé les pauses du matin, raccourci les pauses café, fait refaire la salle de repos en arrachant tous les posters et les photos personnelles. Il avait licencié la femme de ménage qui apportait des crêpes, à cause des normes de propreté. À un moment, il s’entend raconter tout ça et s’arrête. Je lui demande s’il a acheté une nouvelle organisation du travail, le lean management, il me répond : « Oui, comment vous savez ? » Il enchaîne : « J’ai tout faux, je suis un idiot fini, c’est moi qui ai aggravé le situation ! » Il est reparti en trombe et m’a envoyé un mail depuis son TGV pour me dire qu’il avait compris qu’il devait remettre les choses en place : temps de pause, de répit, de convivialité…

Peut-on chiffrer la souffrance au travail ?

 

Ça coûte 3,5 % du PIB !

 

Juridiquement, que doit faire une personne harcelée ?

 

En tant qu’expert judiciaire, je lui dis qu’elle ne doit pas employer ce mot qui est une qualification juridique que seul le magistrat peut utiliser. Il y a une bonne cinquantaine d’autres notions juridiques pour qualifier sa situation. Déjà, par exemple, « l’exécution de mauvaise foi de son contrat de travail ». Et si elle est en mauvais état de santé, elle peut s’appuyer sur « l’obligation de protection de la santé physique et mentale qui pèse sur chaque employeur » (L 4121 du code du travail). C’est très efficace.

 

Vous dites que les magistrats ont fait un gros travail, pourquoi ?

 

Les magistrats qui s’occupent du droit du travail ont vu s’aggraver l’état des salariés français et ont décidé de taper un grand coup en 2002 avec les procès liés à l’amiante. Ils ont donc changé la loi sur l’obligation de sécurité, en y ajoutant, en plus de la santé physique, la santé mentale. Depuis 2002, toutes les condamnations s’appuient sur l’obligation de sécurité, l’article L-4121.

En France, on s’occupe des salariés une fois qu’il leur est arrivé quelque chose. C’est de la prévention tertiaire. Les juristes ont dit qu’il fallait couvrir les risques en amont et les empêcher d’advenir, qu’il faut adapter le travail à l’homme, faire de la prévention primaire. Elle est magnifique cette loi, mais insuffisamment connue ! Tout comme personne ne connaît l’arrêt Snecma, qui date de mars 2008 et qui dorénavant s’impose à tous. Voici ce qui l’a motivé. Tous les week-ends, deux salariés font des tours de garde dans une entreprise classée Seveso, donc à risques. Ils marchent en binôme au cas où l’un des deux tomberait ou inhalerait des produits toxiques. L’entreprise est vendue et le nouveau chef d’entreprise choisit d’augmenter la productivité et donc de diminuer la masse salariale. Avec un seul salarié de garde le week-end équipé d’un dispositif pour prévenir un centre en cas d’urgence. Les salariés désormais seuls ont peur, font des crises d’anxiété, certains de l’urticaire. Le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) alerte le chef d’entreprise, souligne les atteintes à la santé et suggère de remettre un deuxième salarié. Le chef d’entreprise passe outre ces recommandations et la situation s’aggrave. Le CHSCT porte plainte au tribunal de grande instance et gagne. Le patron fait appel et perd a nouveau. Il va en Cour de cassation où les juges rendent un arrêt faisant jurisprudence : l’obligation de sécurité est supérieure au pouvoir de direction du chef d’entreprise.

 

Si vous aviez un conseil à donner quand cela va mal au boulot…

 

Sortir de l’entreprise au plus vite. Expliquer ce qui ne va pas au médecin du travail afin qu’il note tout dans le dossier médical, que le salarié pourra récupérer grâce à la loi Kouchner et dont il pourra se servir en cas de litige. Puis, si rien ne peut être fait, ne pas tenir à tout prix, sortir de l’entreprise via un arrêt maladie et suivre une consultation spécialisée (liste sur le site souffrance-et-travail.com).

 

Quel est l’un des premiers symptômes de souffrance au travail ?

 

La peur. On peut être stressé, anxieux d’une évaluation, ne pas avoir envie d’aller travailler, s’ennuyer. Mais avoir peur est anormal.

 

Quelles solutions proposez-vous pour rompre l’isolement ?

 

Je dis toujours à mes patients : « Vous n’êtes plus seuls. » Et tous, quand ils ont retrouvé du travail – car 80 % d’entre eux vont bien après la thérapie –, m’ont dit que c’est cette phrase qui les avait sauvés.


Propos recueillis par la rédaction de Siné Mensuel

 

(1) Travail, usure mentale – De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Christophe Dejours, éd. Bayard, 1980, nouvelles éditions augmentées en 1993 et 2000.
(2) C’est la bible du management actuel, guide suprême de la rationalité du travail, des économies et de la productivité.
À lire :
• Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés
, Marie Pezé, Flammarion, coll. Champs.
• Travailler à armes égales, Souffrance au travail : comment réagir, de Marie Pezé, Rachel Saada, Nicolas Sandret. Éd. Pearson.

À consulter :
www.souffrance-et-travail.com
Ce site créé par Marie Pezé se veut résolument pratique. Il donne des conseils, des outils, des lettres types, des conseils juridiques, des descriptions de management pathogène, des infos, des adresses, des forums pour combattre la souffrance au travail et ne plus rester seul. Il reçoit 50 000 visites par mois.

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Commentaires : 7
  • #1

    diojaime (mercredi, 05 février 2014 13:13)

    très bon article!!

  • #2

    Guadet (mercredi, 05 février 2014 23:30)

    Comment se fait-il qu'aucun de ces managers de la peur ne se retrouve en prison ?
    Pousser quelqu'un au suicide est le pire meurtre imaginable.

  • #3

    diojaime (vendredi, 07 février 2014 16:32)

    oui Guadet, effectivement, on est arrivé à ce degré de cynisme.
    et s'il n'y a pas grand chose de fait pour lutter contre ces méthodes managériales d'une autre époque, c'est parce qu'elles sont implicitement acceptées par un système économique et ses partisans qui se foutent éperdument de la personne humaine.
    leur seul but à atteindre est le profit rien que le profit ,par tous les moyens...
    et c'est pitoyable!!!!!

  • #4

    diojaime (samedi, 08 février 2014 19:57)

    en parlant des méthodes d'une autre époque, et bien là voici:
    "Himmler se rend à Auschwitz le 17 juillet 1942 et assiste, silencieux, à l'extermination de Juifs déportés des Pays-Bas. Dans la soirée, il participe à un dîner organisé en son honneur ; selon Höss, Himmler « d'excellente humeur, parla de tous les sujets possibles évoqués au cours de la conversation. Il but quelques verres de vin rouge et fuma, chose qu'il ne faisait pas d'ordinaire.
    Tout le monde était sous le charme de sa bonne humeur et de sa brillante conversation. »
    Satisfait du travail de Höss, il lui accorde une nouvelle promotion au grade d'Obersturmbannführer et lui ordonne également de porter la capacité du camp à 200 000 personnes."
    la carrière de certains vaut bien le sacrifice de milliers de vies humaines selon l'abomination nazie, non?
    certains sont prêts à faire n'importe quoi pour obtenir les faveurs et la considération de leur supérieur hiérarchique.
    dans l'obéissance aveugle, dans cet esprit là, c'est ainsi que les choses finissent.
    à ce sujet d'ailleurs, l'expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité est malheureusement fort révélatrice.

  • #5

    Horror (mardi, 11 février 2014 08:12)

    Interview d'un médecin qui prône l'arrêt maladie à tout crin et qui fait de ses petits exemples orientés des généralités. Certes il y a de mauvais managers mais également encore plus (question de nombre) de mauvais salariés pour qui le fait qu'on leur dise que leur travail est mauvais (et qu'il le soit réellement) est un harcèlement intolérable.
    Il y en a même qui le considère quand on leur demande seulement de travailler!!!
    Les commentaires sont du même tonneau ou l'on demande vite la condamnation expresse et sans procès de tous ces vilains et ou on flirte en 2 temps, 3 mouvements avec le Point Godwin. Après on s'étonnera que certains s'étonnent qu'on leur demande de travailler.
    Que des vainqueurs içi!

  • #6

    diojaime (mardi, 11 février 2014 16:35)

    ça te vas bien de donner des leçons de morale aux travailleurs en portant des jugements de valeur sur leur travail et en prétendant qu'ils ne travaillent pas assez, quand ceux que tu chéris et admires ont fait le choix depuis longtemps de rien foutre en spéculant sur leur dos (aux salariés)!!!!!!

  • #7

    valentini (jeudi, 13 février 2014 11:03)

    La plus belle île de l'Archipel

    Si j'étais économiste, tous les Faust-chirurgiens, lipo-suceurs, gonfleurs de seins, raboteurs de nez, colleurs d'oreilles, planteurs-épileurs de poils, couturiers-chefs en dentelles intimes, qui eux aussi ont la volonté de rendre service à la personne, mourir en beauté ou en martyr, telle est l'alternative à l'anglaise, tout ce petit monde-là, collé aux basques du grand-monde, pâlirait devant moi. La jalousie les enroberait pour mieux les consumer. Ça leur filerait un sacré coup, derrière la cafetière. À la suite de Giacometti, ils entreraient, en second life, au musée, mais eux, alumettes, alumettes, un poil, plumés, rôtis, contraints d'avouer : il est la Beauté en personne ! À lui, la luisance et Magritte-la-mémoire.
     
    Comme Moïse, je tendrai un bras au-dessus des flots qu'écume la piraterie, qu'allume l'impératrice, ou mieux, luttant, en l'air, comme Christ, deux, en extension, j'annoncerai le retour de manivelle. Au-delà, y a Shiva et toutes les petites mains qui s'activent pour le plaisir chaste d'un seul, maître, copropriétaire des lieux terrestres, marins, célestes et leur olympe où trônent les divinités actrices-superstructrices Caterpillar, Airbus, Samsung, et alors la face du monde bulldorizé se changerait immédiatement en surface plane et lisse, plus que paroi de paroisse, rupestre, tel un jeu de go où circuleraient des anges arcs-en-cieux à gogo. Ce serait l'Eldorado. Rien qu'en tendant la main, le pain rassis et le roquefort moisi décolleraient.
     
    Cette chose-là, comment la décrire ? C'est un paradis ancré dans une cervelle optimale, en état d'ébullition paroxystique, néanmoins gérable de seconde en seconde, créatrice-destructrice, comme l'avaient observé Héraclite et l'antique brahmane qui entendait Brahms, en écoutant les étoiles, par anticipation de ses vies futures, puisant, lisant dans le ballet kaléidoscopique des synapses, une nouvelle syntaxe, tout de mathématiques vêtue, égale à un manteau de charité jetée sur un corps vétuste aux bras atrophiés et jambes chétives, qui dynamise. Ce serait le bonheur. Complètement.
     
    Le monde en extase serait à nouveau piston ! Et si piston, moteur-distributeur, il tournerait, ronflerait, pomperait. Haut ! Bas ! Haut ! scanderaient les conducteurs à dada sur les producteurs, repoussant le marais mariné des affaires dans la nuit du scandale, tous deux précipités au néant. Leur date de rédemption expirerait. Maurras terrassé par la boue qu'il chiait par tous les trous, serait relevé par Pareto le hardi. Et Walras le petit, ressuscité d'entre les morts de la Seconde, un concentré sauvage de mondialisation, agirait comme placébo. Dans la cinquième. Parier sur un tocard, c'est énorme mais ça peut rapporter gros, autant qu'un crédit revolving, mis en culture
     
    Alors Pascal, noble coeur sait le froid calcul, libéré de la pression fantastique que son dieu déséquilibré, comme le paquebot France à la dérive, lunettes noires et bermuda de cuir, exerce sur lui, pourrait donner toute sa mesure, à l'économie en extase qui avalerait sans ciller quarante siècles en un clin d'oeil. Quoi de plus substantiel que l'économie d'un économiste ? Standard standing et dard et ding, stand the ghetto ! Tous les prestidigitateurs m'envient, m'en veulent, comme paroles mortes, s'envolent au vent. Mais ce n'est pas tout. Moi, je demeurerai, dans les siècles des siècles comme le vivant exemple de qui a pensé in extremis dei, la transformation massive du monde phénoménal des scories rouges, corrigées des scores inodores, en SAV. Oui ! SAV bien, ma tonkiki, ma tonkinoise, le cabas qu'abat l'état.
     
    Si j'étais économiste, du savoir-ouïr, je serais le miroir. Et le poète jaloux me lancerait en vain sa rosette la plus précieuse, comprenant son échec définitif. Il n'a pas su, comme moi, s'enrichir en faisant voeu de pauvreté, bien qu'il s'en est vanté. Sa religion est vraiment la religion la plus con. Une religion de clochards. Et son éthique, un vulgaire lot d'étiquettes socio-empathiques. Je crois avoir démontré ici que l'homme n'est jamais aussi grand que lorsqu'il s'épargne tout effort de résistance aux éléments. C'est élémentaire. Il y a plutôt lieu et matière à flotter, en maniant craie créative sur ardoise oisive, tout simplement. C'est ainsi que je m'économise pour l'éternité une déception fondamentale : croire possible de penser plus loin que sa cervelle. Combien de torches se perdent en caverne ?