sam.

08

févr.

2014

Afrique du Sud: Pourquoi les inégalités se sont accrues depuis la fin de l'apartheid ?

Lundi 15 décembre 2013. L’Afrique du Sud se prépare à dire un dernier adieu au plus illustre de ses fils. Plus qu’un homme, c’est une icône mondiale que les sud-africains s’apprêtent à enterrer. Pour le monde entier, Nelson Mandela est le parfait symbole de l’Afrique du Sud. Celui qui restera à jamais comme le vainqueur de l’apartheid. En Afrique du Sud, où l’âge médian est de 25 ans,  la moitié de la population n’avait pas plus de 10 ans lorsque Mandela quitta le pouvoir, de 5 ans quand il y accéda et de 3 ans quand il fut libéré. L’histoire de Mandela, ils l’ont apprise dans les livres. Il s’agit de l’histoire politique. Voici l’histoire économique.

L’économie sud-africaine est la première du continent africain, dont elle représente 18,3 % du PIB. Au niveau mondial, elle se place au 29e rang. Ses bonnes performances lui ont même valu d’être accueillie à la table des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), groupe de puissances émergentes, qui ont accepté de se transformer en BRICS. Les mauvaises langues ont eu tôt fait de remarquer que l’Afrique du Sud n’y avait pas sa place : trop petite par rapport aux numéros 2 (Chine), 7 (Brésil), 8 (Russie) et 10 (Inde) mondiaux. Quitte à pratiquer une politique d’ouverture, les BRIC auraient dû privilégier un pays comme l’Indonésie, 16e économie du monde.

 

Mais l’Afrique du Sud possède des ressources naturelles exceptionnelles et stratégiques : elle fait partie des principaux producteurs mondial d’or, de manganèse, de chrome et de platine, dont elle possède 50 à 80 % des réserves planétaires. Elle extrait également de l’argent, du cuivre, de l’uranium, du titane, du vanadium, de l’antimoine, de l’amiante, du minerai de fer (7e rang), du plomb (12e rang), des diamants (15 millions de carats) et du charbon (6e rang mondial).

 

Pour des pays aspirant à dominer le monde de demain ou du moins altérer la pression des grandes puissances actuelles, il apparaît essentiel de sécuriser ses relations avec un pays bénéficiant d’autant de matières premières stratégiques. C’est l’objectif des BRICS. Le but est de créer des institutions et des systèmes communs qui soient des alternatives au fonctionnement actuel (FMI, Banque mondiale, agences de notation) où la prégnance des puissances occidentales apparaît encombrante.

« Pour des pays aspirant à dominer le monde de demain, il apparaît essentiel de sécuriser ses relations avec un pays bénéficiant d’autant de matières premières stratégiques.»

Dans cette stratégie, l’Afrique du Sud occupe une place essentielle. Elle est l’économie la plus avancée du continent africain, celle qui intéresse de plus en plus les BRIC et notamment la Chine. Car l’Afrique, à l’image de l’Afrique du Sud, possède des ressources naturelles exceptionnelles qui risquent d’être l’objet d’une concurrence effrénée dans les années à venir. Les faibles coûts de main d’œuvre d’une population africaine jeune et nombreuse attirent les intérêts de multinationales. De plus, celles-ci effectuent le lien entre ces transferts d’emplois et le développement économique qu’ils devraient générer en favorisant l’accroissement de la consommation intérieure en Afrique. Dans cette logique, l’Afrique du Sud constitue une formidable porte d’entrée sur le continent africain.

 

Vers plus d’inégalités sociales

 

Pourtant, la relation entre l’Afrique et l’Afrique du Sud reste ambigüe. L’économie sud-africaine est bien différente des autres économies africaines. Elle est bien plus riche, car précocement industrialisée. Ainsi William G. Martin a montré, que si le XIXe siècle et le début du XXe avaient vu les politiques libre-échangistes dominer en Afrique du Sud, avec l’exportation des matières premières, les années 1930 ont opéré un tournant. En effet, en réponse à l’affaissement de la demande extérieure pour ses matières premières en raison de la Grande Dépression, le gouvernement décida de mettre en place une politique d’industrialisation à destination de son marché intérieur. Cette politique a pu voir le jour grâce à des mesures protectionnistes permettant à l’industrie sud-africaine de se développer.

 

Selon l’économiste Erik Reinert, ce protectionnisme n’a pu se mettre en place en raison d’une immigration européenne massive désirant servir ses propres intérêts et s’opposant à la puissance coloniale pour mettre fin à un système d’échange inégal.

 

 


Morgan Freeman dans Invictus
Morgan Freeman dans Invictus

Ce système s’est construit sur des bases racistes et ségrégationnistes. Le gouvernement ne souhaitant mettre en place une politique de protection sociale qu’en faveur de la population blanche, les entreprises minières, cyniques, ont employé un maximum de salariés noirs, moins coûteux, ce qui a généré de larges gains de compétitivité. Les populations blanches, quant à elles, ont profité de cette situation pour intégrer les grandes entreprises sud-africaines ou la fonction publique, où elles bénéficiaient de bonnes conditions de travail et de salaires confortables. L’État providence permettait de venir au secours des populations blanches les plus précaires. Ainsi, les inégalités ont explosé.

 

Comment expliquer qu’aujourd’hui, malgré la fin de ce système et l’accès au pouvoir du Congrès national africain (ANC), les inégalités économiques semblent s’être creusées depuis la chute de l’apartheid ? Comment peut-on expliquer que le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus au sein d’un pays, se soit détérioré au point de placer l’Afrique du Sud au deuxième rang mondial ?

 

Comment peut-on expliquer que l’indice de développement humain ait baissé entre 1994 et 2012 (0,644 à 0,629) alors que le revenu national par habitant a été multiplié par 2,5 sur la même période ? En d’autres termes, comment est-il possible qu’un pays qui se soit nettement enrichi soit parvenu dans le même temps à voir son espérance de vie diminuer de 7 ans et son taux de chômage progresser de 3,1 points ?

« Comment expliquer qu’aujourd’hui, malgré la fin de ce système et l’accès au pouvoir du Congrès national africain (ANC), les inégalités économiques semblent se soient creusées depuis la chute de l’apartheid ? »

« Une faction néolibérale a pris le pouvoir au sein de l'ANC »

Le 9 mai 1994

 

9 mai 1994, élection de Nelson Mandela à la présidence de la République d’Afrique du Sud. Un formidable espoir pour les Sud-Africains, l’aboutissement d’une longue marche vers la liberté. Les nouveaux électeurs souhaitent que l’ANC mette fin aux deux conséquences socio-économiques les plus cruelles de ce système inique : la pauvreté et le manque de services publics et sociaux.

 

L’aile gauche de l’ANC préconise la nationalisation des principales entreprises minières du pays ainsi qu’une meilleure redistribution des richesses. L’exemple-type est celui du Venezuela, qui a nationalisé l’entreprise PDVSA en 1976, ce qui a permis au gouvernement vénézuélien de financer, par ce biais, une partie de sa politique sociale.

 

À défaut, si le pays souhaite profiter réellement de ses ressources naturelles, il doit posséder la majorité des parts d’une entreprise exploitant lesdites ressources afin de s’assurer que cette dernière agisse en fonction de l’intérêt du pays et non de son intérêt propre. Les deux géants russes Gazprom et Rosneft en sont de parfaites illustrations.

 

Au grand désarroi de cette aile gauche, le nouveau pouvoir ne fit pas ce choix. Ronnie Kasrils, ancien ministre sud-africain et membre historique du comité national exécutif de l’ANC, reprenant la thèse d’Eric Hobsbawm, indique dans son autobiographie Armed and dangerous que la chute de l’Union Soviétique en 1990 avait complètement affaibli l’aile gauche de l’ANC, au sein duquel une faction néolibérale a alors pris le pouvoir appuyée par les milieux d’affaires.


Matt Damon et l'équipe nationale d'Afrique du Sud dans Invictus
Matt Damon et l'équipe nationale d'Afrique du Sud dans Invictus

Le pays arc-en-ciel était confronté à la dette contractée par le régime d’apartheid. Pendant la courte période précédant les élections de mai 1994, le Fonds monétaire international conditionna l’octroi d’un prêt à l’adoption dans la constitution de mesures telles que l’indépendance de la Banque centrale ou la reconnaissance de la priorité donnée au droit de propriété. Cette question du droit de propriété était par ailleurs, selon la logique de la fin de l’Apartheid, d’autant plus un enjeu que parmi les promesses acceptées par tous se trouvait une très conséquente réforme agraire devant transférer 30 % des terres agricoles à des fermiers noirs (quota n’ayant jamais été atteint). Pris au piège, Nelson Mandela s’aperçut quelques années plus tard que le remboursement de ce prêt au FMI retardait d’autant la mise en place de services publics et sociaux dont la population avait dramatiquement besoin.

 

Dans sa volonté de réconciliation, Mandela ne voulut pas braquer le Parti National de Frederik de Klerk, hostile au collectivisme économique du programme de l’ANC, ce qui impliquait de nombreuses concessions. Si l’aile plus modérée, représentée par De Klerk et Barend du Plessis envisageaient la fin de l’apartheid, ils n’en étaient pas moins des libéraux convaincus. Dans ce difficile équilibre de la réconciliation nationale, la Real politik a aussi sa place et celle-ci n’est pas négligeable. Ainsi, tandis que l’aile gauche de l’ANC perdait, comme nous l’avons vu, de son poids au sein du parti, la doctrine du PN passait d’un programme dirigiste et interventionniste (uniquement au profit des blancs), caractéristique de l’après seconde guerre mondiale, à une vision très inspirée par le néolibéralisme des années 1980.

 

C’est De Klerk qui initia le tournant néolibéral, insistant sur une politique de l’offre, interdisant les emprunts d’État pour ses dépenses de fonctionnement et prônant la dérégulation comme les privatisations, tandis que les milieux d’affaire gagnaient chaque jour en poids au sein du PN. Ainsi dès que s’entamèrent les négociations vers la transition constitutionnelle entre le PN et l’ANC, le régime de De Klerk mi très nettement la pression sur ce dernier pour qu’il abandonne ses prétentions socialistes, le terrain d’entente se trouvant sur une nécessaire politique redistributive exemptée de toute velléité de nationalisation, ce qui poussa Mandela à progressivement amender son discours.

Dans les années 1950, Mandela se prononçait pourtant en faveur de la nationalisation des mines et des banques afin d’offrir au peuple sud-africain une meilleure répartition des richesses. À sa sortie de prison en 1990, il répéta qu’il s’agissait de la politique de l’ANC et qu’elle ne pouvait pas changer. Mais au cours des mois suivants, tout changea : il se résolue à accepter un compromis économique, tant sous la pression du PN que dans l’espoir de rassurer les État-Unis et l’Angleterre, peu favorables à l’émergence d’un régime socialiste à l’extrémité du continent africain. Ainsi, dès son accession au pouvoir, il relâcha le contrôle des changes avant de libéraliser totalement les mouvements de capitaux en 1999.

 

Jusqu’à aujourd’hui, par-delà l’immense victoire que constitue l’abolition du régime d’apartheid, la politique de l’ANC n’est toujours pas parvenue à bouleverser radicalement une société fracturée racialement et socialement. Une petite bourgeoisie noire a certes émergé, et elle adopte d’ailleurs des codes assez similaires à ceux de la bourgeoisie blanche, mais une immense partie de la population demeure dans le plus grand dénuement. Une petite partie des Afrikaners a subi un déclassement social et une autre a choisi l’émigration vers l’Australie ou la Nouvelle-Zélande à cause du manque d’opportunités professionnelles. S’il semble parfois que les inégalités soient désormais plus sociales que raciales, les inégalités entre populations noires et blanches perdurent, et fortement. Ainsi l’Observatoire des inégalités montrait en 2012 que les noirs représentaient 79 % de la population, mais ne percevaient que 41 % des revenus. Les inégalités sont aussi marquées aux deux extrêmes de l’échelle des revenus : 73 % des 10 % les plus aisés sont des blancs, tandis que 93 % des 10 % les plus modestes sont des noirs.

« Dans les années 1950, Mandela se prononçait pourtant en faveur de la nationalisation des mines et des banques afin d’offrir au peuple sud-africain une meilleure répartition des richesses. À sa sortie de prison en 1990, il répéta qu’il s’agissait de la politique de l’ANC et qu’elle ne pouvait pas changer. Mais au cours des mois suivants, tout changea. Ainsi, dès son accession au pouvoir, il relâcha le contrôle des changes avant de libéraliser totalement les mouvements de capitaux en 1999.»


Matt Damon et l'équipe des Boks
Matt Damon et l'équipe des Boks

Jusqu’à aujourd’hui, par-delà l’immense victoire que constitue l’abolition du régime d’apartheid, la politique de l’ANC n’est toujours pas parvenue à bouleverser radicalement une société fracturée racialement et socialement. Une petite bourgeoisie noire a certes émergé, et elle adopte d’ailleurs des codes assez similaires à ceux de la bourgeoisie blanche, mais une immense partie de la population demeure dans le plus grand dénuement. Une petite partie des Afrikaners a subi un déclassement social et une autre a choisi l’émigration vers l’Australie ou la Nouvelle-Zélande à cause du manque d’opportunités professionnelles. S’il semble parfois que les inégalités soient désormais plus sociales que raciales, les inégalités entre populations noires et blanches perdurent, et fortement. Ainsi l’Observatoire des inégalités montrait en 2012 que les noirs représentaient 79 % de la population, mais ne percevaient que 41 % des revenus. Les inégalités sont aussi marquées aux deux extrêmes de l’échelle des revenus : 73 % des 10 % les plus aisés sont des blancs, tandis que 93 % des 10 % les plus modestes sont des noirs.

 

Un « système de corruption légalisé » ?

 

L’espoir des Sud-Africains réside sans doute dans la vigueur des bases syndicales qui n’ont pas accepté le virage néolibéral de l’ANC et n’hésitent pas à s’opposer violemment au gouvernement. L’exemple de la grève de Marikana, qui dégénéra en une tuerie comme au temps de l’apartheid en atteste.

 

Le 16 août 2012, les forces de l’ordre resserrent le cordon qu’ils forment autour des mineurs en grève en ne laissant qu’un passage étroit en direction d’une porte de sortie. Certains grévistes s’y dirigent avant d’être repoussés par des balles en caoutchouc et des bombes lacrymogènes. Un mineur riposte avec une arme à feu avant qu’une dizaine de policiers fassent usage de leurs armes automatiques. Trente-quatre mineurs sont abattus.

 

Ce drame matérialise avec horreur l’opposition entre les travailleurs sud-africains et les grandes multinationales du pays. À la suite de la tuerie de Marikana, Lonmin, l’entreprise exploitante, a offert à ses salariés des augmentations de salaire allant de 11 % à 22 %. Pour autant, les entreprises multinationales n’ont pas dit leur dernier mot : en octobre 2012, Amplats, leader mondial du platine, a procédé au licenciement de 12 000 de ses salariés.

 

 

La situation sud-africaine se résume aujourd’hui à cela : des multinationales souhaitant jouer au mieux le jeu de la mondialisation et des travailleurs sud-africains voulant profiter de la croissance économique de leur pays pour enfin oublier l’enfer de l’apartheid.

 

Jacob Zuma, le président sud-africain, s’efforce de proposer une synthèse entre ces intérêts antagonistes. En début d’année 2013, il a ainsi évoqué l’opportunité d’augmenter les taxes sur les entreprises minières sud-africaines. En théorie, l’Afrique du Sud pratique un niveau de taxe plus élevé que les autres pays africains, mais l’économiste Thomas Porcher a montré la facilité avec laquelle les firmes multinationales pouvaient profiter de l’asymétrie d’information pour favoriser l’évasion fiscale et augmenter leurs marges au détriment du pays concerné et de sa population. Ces questions ne manquent pas d’interroger, dans un pays fonctionnant dans un système de « corruption légalisé » comme l’a récemment montré l’affaire touchant le président Zuma en personne.

 

D’un côté, les formidables ressources naturelles de l’Afrique du Sud et son industrialisation précoce lui ont permis de réaliser des performances intéressantes au point d’être accueilli au sein du prestigieux club des BRIC, devenu BRICS pour l’occasion. De l’autre, la société sud-africaine demeure violente et fragmentée, avec un taux d’homicide parmi les plus élevés au monde.

 

Améliorer la qualité et le coût de l’enseignement, offrir des débouchés à une jeunesse composant la moitié de la population sont d’urgentes nécessités. Hélas, les entreprises minières seront certainement amenées à mécaniser l’extraction des ressources naturelles afin de générer des gains de productivité. Les zones économiques spéciales (ZES), n’offrent que peut d’espoir, simple « dumping social » dont on ne voit pas comment il pourrait améliorer les conditions de vie des travailleurs. Attirer des entreprises automobiles sur le territoire sud-africain en alliant subventions et faible fiscalité ne produit pas de miracle : l’Afrique du Sud est utilisée comme un atelier d’assemblage à faible valeur ajoutée. Pourtant, la Nation arc-en-ciel devra surmonter ses immenses défis socio-économiques, pour qu’enfin soient balayés les derniers fantômes hérités de l’apartheid.

 

Theux


Cet article a été publié dans RAGEMAG

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Commentaires : 1
  • #1

    vin-100 (mercredi, 19 février 2014 19:59)

    Bernard Lugan explique bien que l'Afrique du sud n'est pas si paradisiaque et a des difficultés.

    http://www.blogactualite.org/2010/07/la-video-de-la-semaine.html