sam.

22

févr.

2014

Aux États-Unis, la relocalisation d'Apple n'est-elle qu'un mirage ?

Les dernières performances économiques des États-Unis et les récents chiffres indiquant que l’emploi salarié repartirait à la hausse dans le secteur industriel, laissent imaginer la possible fin du phénomène de désindustrialisation au pays de l’Oncle Sam. L’idée est d’autant plus forte que des entreprises emblématiques comme Caterpillar, Apple ou General Electric ont suivi cette direction. Les États-Unis sont-ils à l’aube d’un nouvel âge d’or industriel ou ne s’agit-il que d’un feu de paille appelé à s’éteindre prochainement ?

 

À la fin de l’année 2012, Tim Cook, PDG d’Apple, crée la sensation en annonçant la relocalisation aux États-Unis d’une partie de la production de son entreprise. Ce communiqué fait l’effet d’une bombe chez la plupart des observateurs qui sont partagés entre l’opération de communication et le développement d’une véritable stratégie industrielle. Il est vrai qu’à première vue la stratégie d’Apple peut paraître déroutante. Comment ce géant industriel, qui fonde une grande partie de sa compétitivité sur la qualité de ses sous-traitants à l’étranger, peut-il aujourd’hui changer son fusil d’épaule ?

« Le développement économique et la prospérité des États-Unis s’est réalisée grâce à la mise en place de droits de douanes élevés et d’infrastructures de qualité. » – Michael Lind

La stratégie de délocalisation d’Apple a débuté au début des années 1990. Depuis, la dépendance du constructeur vis-à-vis de ses sous-traitants est devenue de plus en plus importante, puisque la quasi-totalité de la production a été petit à petit assurée par ces derniers. En 2011, Apple employait 20 000 salariés aux États-Unis et 43 000 à l’étranger. Mais ces effectifs ne représentent que la partie émergée de l’iceberg : la force d’Apple est basée sur la puissance ce ses sous-traitants qui emploient près de 700 000 salariés, la plupart à l’étranger.

 

Relocalisation

 

 

Peu avant sa mort, Steve Jobs s’était entretenu avec Barack Obama au sujet de ce formidable gisement d’emploi. Le président des États-Unis avait alors demandé au créateur d’Apple pourquoi ils n’opéraient pas une relocalisation des emplois vers les États-Unis. Les arguments étaient nombreux : on retiendra que les États-Unis possèdent une des mains d’œuvre les plus productives au monde et qu’une telle décision permettrait également de rapprocher Apple de son pays d’origine ainsi que de l’énorme marché américain, déjà massivement séduit par la firme à la pomme. Pourtant, Steve Jobs avait alors indiqué au président américain que ces emplois ne reviendraient pas aux États-Unis, car la première puissance mondiale ne formait plus des travailleurs avec une qualification intermédiaire.

 

 

Pour caricaturer, la remarque de Jobs indiquait que les États-Unis se concentraient sur la formation de chercheurs de très haut niveau ou de vendeurs de téléphones portables. En résumé, il existe une formation de salariés avec une très haute qualification ou avec une très faible qualification. Ce phénomène peut d’ailleurs en partie expliquer la croissance des inégalités aux États-Unis qui est liée à la perte de ce tissu industriel.

 

Mais le problème américain de la délocalisation des industries vers la Chine n’est pas uniquement lié à cette pénurie de salariés à qualification intermédiaire : il tient aussi au fait que la population américaine est plus de quatre fois inférieure à la population chinoise. La faiblesse de la protection sociale et du droit du travail en Chine sont également des éléments clés, plus que le niveau de salaire qui n’est pas déterminant pour une entreprise technologique comme Apple, beaucoup plus attentive aux prix des composants. En réalité Apple affectionne l’Asie et la Chine en raison de leur capacité à mobiliser très rapidement une main d’œuvre nombreuse, flexible, bon marché et aux journées de travail largement extensibles. Il s’agit d’un argument de poids pour la firme qui a fait de son extrême réactivité une véritable marque de fabrique.

À titre d’illustration aucune usine n’est capable de mobiliser sur le territoire américain plusieurs milliers d’ouvriers qualifiés pour travailler jour et nuit sur une grosse commande. C’est la raison pour laquelle Apple collabore avec des sous-traitants comme Foxconn ou Pegatron. Ces entreprises critiquées pour la dureté de leurs conditions de travail, et leurs taux de suicide particulièrement élevés, offrent une capacité de réponse extrêmement rapide à une commande démesurée. Le problème est évident pour les ouvriers chinois : Apple conditionne cette compétitivité à une politique de dumping social, car la réactivité est basée sur la capacité à mobiliser n’importe quand et sur n’importe quelle durée une main d’œuvre plus malléable qu’aux États-Unis.

 

Si la machine semble bien huilée du côté de l’employeur, la question de la relocalisation de la Chine vers les États-Unis se pose : impossible d’imaginer qu’il n’y a dans ce mouvement qu’un altruisme désintéressé qui ne souhaiterait plus participer à l’exploitation des travailleurs chinois. La première raison semble pourtant étrangère à toute idée économique : pour Apple, la relocalisation est pensée comme une question d’image. Dans la lutte commerciale qui oppose Apple à Samsung, les scandales « Foxconn » suivant le décès d’ouvriers, très médiatisés, ont semblé détériorer davantage l’image d’Apple que celle de son concurrent sud-coréen, alors que les deux entreprises étaient impliquées tour à tour.

 

Il lui fallait réagir et montrer qu’elle pouvait continuer à symboliser au mieux la marque du XXIe siècle. Le fait de relocaliser une petite partie de sa production aux États-Unis doit réconcilier l’entreprise avec certains de ses détracteurs qui pointent du doigt les dérives de la production à l’étranger. Dans le même esprit, le fait de faire fonctionner son usine avec une énergie renouvelable comme le solaire, doit montrer aux consommateurs qu’Apple se soucie de l’environnement.

« Opération symbolique ? Le marché du Mac Pro est très loin de représenter la part de l’iPhone ou de l’iPad dans le chiffre d’affaire d’Apple. »


Une relocalisation symbolique ?

 

 

Voilà pour l’aspect communication, mais il semble évident que le monde des affaires ne peut se limiter qu’à de simples « coups de com’ ». En réalité, en relocalisant ses usines, il semble qu’Apple ait la volonté de rapprocher ses lieux de production de ses lieux de consommation. En effet, la hausse probable dans le futur du prix des énergies fossiles risque d’accroître les frais de transport des biens produits en Chine. De plus l’amélioration des conditions de travail contribue à réduire la compétitivité de la Chine avec celle des États-Unis et il semble qu’Apple ait dans l’idée d’accroître sa collaboration avec les usines Foxconn, qui sont largement implantées au Mexique, où la compétitivité salariale est particulièrement attractive, aux portes des États-Unis.

 

 

On pourrait noter aussi qu’Apple s’est aperçu que près d’un quart des détenteurs d’iPhone ont déjà cassé leur écran. Pour pallier cela, la firme pourrait envisager d’équiper ses smartphones d’un écran nettement plus résistant aux chutes grâce à une innovation liée à l’utilisation du saphir. Or, il se trouve par chance que les États-Unis font partie des principaux extracteurs de cette pierre. Dans un monde où la sécurisation des matières premières apparaît de plus en plus cruciale, Apple aurait donc pu faire le choix judicieux de se rapprocher de ces zones d’extraction. Et si d’un côté de la chaîne, on s’approche de la matière, de l’autre, on se rapproche des clients : au-delà des coûts du transport, les consommateurs se montrent de plus en plus impatients et la réactivité est essentielle. Le fait de produire aux États-Unis permettrait aussi de satisfaire plus rapidement la clientèle américaine.

 

Il importe cependant de relativiser les opérations de « relocalisations » d’Apple. Tout d’abord, l’opération qui consiste à confier l’assemblage de son Mac Pro au singapourien Flextronics, situé à Austin au Texas, est une opération marginale dans le sens où le marché du Mac Pro est très loin de représenter la part de l’iPhone ou de l’iPad dans le chiffre d’affaire d’Apple. De plus l’effet sur l’emploi est largement discutable, puisque les expériences passées ont montré que les firmes relocalisant une partie de leur production aux États-Unis avaient tendance à investir dans des industries modernes ultra-mécanisées ne nécessitant que peu d’emplois. Dans ce cas précis, environ 1700 emplois seraient concernés. Le coût du produit permettrait d’amortir les différences du coût du travail tout en simplifiant le processus d’expédition pour un produit plus lourd et encombrant que l’iPhone.

 

Concernant l’usine de fabrication de saphir en Arizona, il est important de comprendre que sur la création des 2 000 emplois annoncés par Apple, 1 300 seront dédiés à la construction de l’usine et ne peuvent pas être considérés comme des emplois durables. Les 700 emplois restants ne représenteront donc que 1,1 % des emplois d’Apple et 0,1 % en incluant les emplois chez les sous-traitants de la firme. Précisons également qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une relocalisation mais plutôt d’un investissement dans un développement technologique stratégique.

 

La relocalisation, une volonté politique

 

Mais au-delà de l’exemple emblématique d’Apple, il semble important de comprendre si un véritable phénomène de relocalisations est en train de se mettre en place aux États-Unis. Il s’agit en tout cas d’une volonté forte de Barack Obama, qui a compris les effets néfastes des délocalisations entraînant en partie la hausse du chômage ou la détérioration du solde commercial et donc du déficit budgétaire de l’État fédéral. Les raisons en faveur des relocalisations aux États-Unis sont nombreuses : on peut indiquer par exemple que le rapprochement des zones de recherche et des zones de production est favorable à l’innovation ou que le fait de produire à proximité des zones de consommation permet de répondre plus promptement aux demandes de la clientèle.

Dans le monde industriel, le coût de l’énergie permet également de générer des avantages comparatifs. Avec le très fort développement du gaz et du pétrole de schiste aux États-Unis, les industries situées sur le sol américain peuvent profiter d’une énergie leur offrant une meilleure compétitivité. Afin de mieux cerner ce phénomène, il faut analyser l’évolution de l’emploi salarié dans le secteur industriel. Il est vrai que depuis 2010, environ 500 000 emplois ont été créés dans ce secteur. Le problème est que cette hausse de l’emploi salarié dans le secteur manufacturier, n’a pas eu de réel impact sur l’évolution de la part de l’industrie au sein de l’emploi salarié total qui reste égale à environ 8,9 %.

 

Ce chiffre est à rapprocher avec celui de l’évolution de l’emploi salarié de l’industrie entre 2000 et 2010 où une baisse de 33,1 % a été constatée, soit une secousse plus violente que lors de la période de la grande dépression (- 30,9 % entre 1929 et 1933). On peut également le comparer avec l’évolution de la part de l’industrie dans l’emploi salarié depuis la fin de la deuxième guerre mondiale : celle-ci est ainsi passée de plus de 30 % au début des années 1950 à moins de 10 % à la fin des années 2010. Plus qu’une véritable embellie, il semble donc que la situation actuelle coïncide à une accalmie dans le phénomène de désindustrialisation que connaissent les États-Unis depuis 60 ans. Mais cette stabilité retrouvée peut-elle être amenée à durer voire inverser le processus ?

 

 

L’économiste de Natixis, Patrick Arthus, a produit une note très intéressante à ce sujet. Son analyse indique qu’il croit en une reprise durable aux États-Unis car il s’agirait d’une reprise par l’offre, et non par le crédit, qui se baserait sur deux piliers de la compétitivité américaine : le coût du travail et le prix de l’énergie. Pour appuyer son raisonnement Patrick Arthus compare sur un graphique l’évolution de la productivité et du salaire réel aux États-Unis entre 2002 et 2012. Il s’aperçoit que pendant que la productivité a progressé d’environ 23 %, le salaire réel par tête n’a augmenté que de 3 %. En conséquence la compétitivité des salariés américains s’est nettement accrue. Bien entendu, cela montre dans le même temps que les hausses de productivité ne se sont pas effectuées en faveur des salariés.

 

Sur ce point les États-Unis ont pleinement profité de la baisse du dollar par rapport à l’euro pour gagner en compétitivité. En effet, le salaire horaire dans l’industrie (charges sociales comprises) était, en 2002, quasiment au même niveau en Allemagne (27,52 $) et aux États-Unis (27,37 $). En 2010, la différence est flagrante entre ces deux pays puisque le salaire horaire par tête passe à 43,83 $ en Allemagne alors qu’il reste à 34,74 $ aux États-Unis. Il est vrai que dans le même temps on est passé de la parité entre l’euro et le dollar à un taux de change de 1 euro pour 1,3 dollars. Enfin, il est à noter que durant cette période le dollar a également évolué favorablement face au yuan (environ 25 %).

 

 

Dans cette même note, Arthus montre également que sous l’effet de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, les États-Unis bénéficient d’un coût de l’énergie nettement plus favorable que ses concurrents chinois, japonais ou européens. Le problème est qu’il considère la situation actuelle comme pérenne, alors qu’un autre économiste comme Thomas Porcher a montré dans son livre Le mirage du gaz de schiste que la situation actuelle n’était pas soutenable. En effet, les États-Unis bénéficient actuellement d’un coût énergétique très compétitif car le mode de fixation des prix y est basé sur le principe unique de l’offre et de la demande. Actuellement, l’exploitation intensive du gaz et du pétrole de schiste sur le territoire américain apporte une offre abondante qui provoque une chute des prix. Or, Porcher a montré que l’exploitation du gaz de schiste ne s’effectue pas de la même manière que pour le gaz traditionnel, dans le sens où la majeure partie du gaz s’échappe au moment de la fracturation de la roche.


« Il semble donc que la situation actuelle coïncide à une accalmie dans le phénomène de désindustrialisation que connaissent les États-Unis depuis 60 ans. »

« Apple conditionne cette compétitivité à une politique de dumping social, car la réactivité est basée sur la capacité à mobiliser n’importe quand et sur n’importe quelle durée une main d’œuvre plus malléable qu’aux États-Unis. »

La réindustrialisation est encore loin

 

Ainsi contrairement à un pays comme le Qatar dont les réserves classiques de gaz lui permettent de profiter régulièrement, et selon ses besoins, de sa rente gazière, les États-Unis font face, avec l’exploitation du gaz de schiste, à des sorties de gaz abondantes les deux premières années avant de voir la source se tarir rapidement. Pour maintenir un niveau de prix constant, les États-Unis sont donc condamnés à ouvrir régulièrement l’exploitation de nouveaux puits. Le problème est que les États-Unis ont déjà ouverts plus de 500 000 puits en 7 ans, ce qui laisse deviner le nombre de puits qu’il faudrait ouvrir pour continuer à offrir un niveau de prix aussi compétitif dans la durée. Est-ce que les riverains continueront à l’accepter lorsque l’on connait les risques sanitaires et environnementaux liés à ces exploitations ? Rien n’est moins sûr.

 

La réalité d’un véritable phénomène de relocalisations sur le territoire américain semble donc loin d’être acquise. Certes les États-Unis bénéficient actuellement d’une amélioration de leur économie mais elle semble essentiellement due à des événements plus conjoncturels que structurels. L’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, au rythme actuel, ne semblent pas être soutenables sur le long terme. La politique monétaire offensive de la FED, notamment au travers du quantitative easing, profite certes du manque de pertinence des institutions européennes, mais elle présente également le risque d’une entrée dans une guerre des monnaies à laquelle personne n’a intérêt.

Le cas emblématique de la société Apple semble donc être plus proche d’une opération communication, au regard du faible nombre d’emplois créés pour son usine d’Austin permettant d’assembler le Mac Pro et d’indiquer la mention « Assembled in USA ». L’ouverture de l’usine Apple de production de saphir n’entre pas, quant à elle, dans la catégorie des relocalisations mais dans celle des investissements dans des produits de développements technologiques stratégiques. À l’arrivée, il semble que contrairement aux apparences, les États-Unis ne puissent pas inverser le processus de désindustrialisation dont souffre le pays depuis les années 1950 et qui a abouti à la diminution progressive des classes moyennes comme le montre l’exemple d’Apple.

 

Pour se sortir de cette situation, certains penseurs affirment qu’il est essentiel que les États-Unis se retournent sur leur histoire : l’ouvrage de Michael Lind, Land of Promise: An Economic History of the United States pourrait être une excellente grille de lecture. L’auteur montre que le développement économique et la prospérité des États-Unis se sont réalisés grâce à la mise en place de droits de douanes élevés et d’infrastructures de qualité. Le changement a commencé à s’opérer à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et s’est totalement concrétisé dans les années 1970. C’est au cours de cette période que les États-Unis sont devenus un pays libre-échangiste et financiarisé alors qu’il était historiquement un pays protectionniste et industrialisé. Et c’est précisément à ce moment-là que l’auteur remarque que les inégalités ont commencé à exploser, avec la baisse progressive des classes moyennes.


Theux

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