ven.

28

févr.

2014

"Les riches vont où ils veulent, les pauvres où ils peuvent..." - Régis Debray

régis Debray éloge des frontières extrait mondialisation nation

                     "[...] La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N'attendons pas des pouvoirs établis en position de force, qu'il fassent sa promo. Ni que que ces passe-muraille que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d'oeuvre, conférenciers à 50 000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage. Dans la monotonie du monnayable ( l'argent, c'est le plus ou le moins du même ), grandit l'aspiration à de l'incommensurable. A de l'incomparable. Du réfractaire.

 

 

                Pour qu'on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc. Là est d'ailleurs le bouclier des humbles, contre l'ultra-rapide, l'insaisissable et l'omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intéret à la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenus (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égale (tant soit peu) des puissances inégales. Les riches vont où ils veulent, à tire-d'aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant.

Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d'or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n'ont rien en stock sont les jouets des flux.

Le fort est fluide. Le faible n'a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique. Le prédateur déteste le rempart ; la proie aime bien. Le fort domine les airs, ce qui le conduit d'ailleurs à surestimer ses forces. Résistants, guerrilleros et "terroristes" n'ont ni hélicoptères ni drones, ni satellites d'observation. Ce n'est pas le ciel leur cousin, mais le sous-sol. Ils sont marriés avec le tunnel, la tanière et les galeries souterraines. Bien joué, vieille taupe !

Souhaitons-nous un autre domicile pour demain que le terrier ou la grotte, mais ne nous leurrons pas sur tout ce que la mondialisation nous apporte en faits de balkanisation. Sur tout ce que la bombe diasporique libère ici et là d'énergie identitaire. [...]"


 

Extrait de l'Eloge des Frontières - Folio page 69 et 70.

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Commentaires : 3
  • #1

    rami (samedi, 01 mars 2014 11:23)

    quel style, cet homme !

  • #2

    Guadet (jeudi, 13 mars 2014 08:58)

    N'est-ce pas lui qui développe l'idée a priori paradoxale mais très vraie que la frontière favorise le dialogue entre les peuples et entre les cultures ?
    Cela se voit bien aujourd'hui où les nouveaux moyens de communication planétaire ne servent qu'à rester enfermé dans sa tribu où qu'on soit dans le monde. Où les européens ne parlent plus guère que leur langue maternelle et l'anglais mondialisé.

  • #3

    frederichlist (jeudi, 13 mars 2014 12:48)

    oui, c'est exactement ce qu'il explique. La frontière aménage le rapport à l'étranger, sans le nier. Par ailleurs, elle permet l'organisation souveraine à l'intérieur de celle ci.