mer.

12

mars

2014

Poutine en Crimée : les va-t-en-guerre de la presse française

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La presse française est unanime : Poutine menace l'Occident.

Certes, Poutine n'est pas un enfant de cœur mais enfin, que n'a-t-on entendu ?

« C'est la crise la plus grave depuis l'effondrement de l'URSS » pouvait on lire ces dernières semaines. « Jusqu'où ira Poutine ? » s'inquiétaient de concert le JDD et le Huffington Post... début mars.

La Russie est un bon filon.

Les éditoriaux au vitriol se suivent, se ressemblent... Experts et journalistes jouent les durs à cuire, les fortes têtes : « Poutine ne nous la fera pas » se disent-ils sans doute. Les mots sont bien choisis, ils frappent fort... La course à la petite saillie bien trempée est engagée : c'est à qui sera le plus sévère avec l' « ogre russe », à qui fera plier l' « Empire » de sa plume et participera à la victoire finale de la Liberté.

Les dirigeants occidentaux font front. Obama, l'Angleterre, l'Europe... Ainsi, l’inénarrable Viviane Reding se réjouissait-elle de la libération de l'oligarque Ioulia Timochenclo en ces termes : c'est « un nouvel espoir pour la Démocratie » ! Gare ! Quand Viviane Reding nous parle de Démocratie, mieux vaut être prudent...

 

 

Y-a-t-il une part d'irrationnel dans notre rapport à la Russie ? Questionnait intelligemment l’émission Du Grain à Moudre sur France culture, le 6 mars 2014. Une manière de pointer l'étrange unanimisme médiatique, convaincu de supériorité, au point souvent d'en oublier l'histoire et les dynamiques en tout genre à l’œuvre à l'est du continent depuis deux décennies...

 

Il faut d'abord observer les grands titres...

 

Partout, la rhétorique de la peur, de la manigance, de la guerre... Comme si l'affaire était entendue : il faudra se battre ! Plus globalement, on constate que trois arguments reviennent constamment dans l'analyse géostratégique de la situation :

  • l'illégitimité de la politique russe

  • l'irrationalité des russes et de Poutine

  • l'incompatibilité russe avec l'«Occident démocratique»

En voici quelques exemples :

 

Le Monde (03/03/2014) : D'abord, appelons les choses par leur nom : la Russie vient de s'emparer de la Crimée, territoire appartenant à l'Ukraine. Elle l'a fait par la force, au mépris du droit international et de tous les traités qu'elle a elle- même signés. C'est un acte de guerre froide. Il est signé Vladimir Poutine. […] Le « camarade » Vladimir n'en a pas fini avec la guerre froide. [...] Le coup de force de Crimée n'aurait pas dû surprendre les Occidentaux. Il est dans la nature d'un homme qui se dit lui-même éperdument nostalgique de l'Union soviétique.

 

Le Monde (12/03/2014): Indifférent aux appels à la retenue, Vladimir Poutine est tout à sa boulimie territoriale. Le voici lancé dans une espèce de Monopoly chez ses anciens vassaux de l'URSS, avide de leur arracher des bouts de terre pour y installer son armée. La Transnistrie en Moldavie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud en Géorgie et bientôt la Crimée en Ukraine sont autant de « trous noirs », dépourvus de statut juridique, faciles à déstabiliser tant ils vivent de l'économie grise et du crime organisé. Ces « verrues » ont poussé au beau milieu d'Etats résolus à sortir du giron russe pour se tourner vers l'Union européenne. [...]

La conversion de la mentalité russe aux valeurs occidentales n'a jamais pris. La Russie est restée profondément militarisée, marquée par l'esprit de subordination, fascinée par les coups de force. Vladimir Poutine le sait, voilà pourquoi il appuie sur les touches de la nostalgie de la « Grande Russie », tsariste puis soviétique.


La Tribune (04/03/2014) : Une aventure militaire est donc illogique sur le plan économique. "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix", disait Montesquieu. Suivant ce principe, Vladimir Poutine ne devrait pas remettre en question ses relations économiques et commerciales avec l'Europe et les Etats-Unis. Ce qui n'empêche pas les analystes de craindre une décision irrationnelle de la part de Moscou.

 

Fort de ce constat, réchauffé des années de guerre froide, on s'excite volontiers. La France n'a pas de frontière avec la Russie. On peut toujours invectiver, mettre de l'huile sur le feu... Demander la guerre pourquoi pas ?!

 

Le Nouvel Observateur (06/03/2014) : [Poutine] « un ancien Kgbiste, sans scrupule, […] brutal et calculateur »

 

 

Les Echos : (04/03/2014) : « la plus grande faiblesse de Poutine est sa mentalité de guerre froide, devenue anachronique au XXIe siècle. »

 

Libération : (04/03/2014) : [Poutine] veut une Ukraine à sa botte, un Etat vassal affaibli par l’occupation puis l’amputation d’une partie de son territoire. Il sait qu’il ne peut refaire l’histoire, comme à Prague ou à Budapest, mais, pariant sur la pusillanimité des Européens, il va jouer comme en Géorgie ou en Arménie de tout son pouvoir de nuisance et d’intimidation, manipulant les minorités et les extrémistes. A la manière du KGB qui est sa vraie matrice politique. Les Ukrainiens, dirigeants comme population, n’ont pas cédé à ses provocations. Aux Européens de montrer courage et détermination face à un homme qui ne connaît que le langage de la force et qui parie toujours - souvent avec raison - sur la lâcheté de ses ennemis.

 


Les auteurs sont laconiques. C'est ainsi : l'Europe doit trancher. Au sein d'une petite élite persuadée de la suprématie morale de son modèle idéologique, l'anti-Russie semble donc un bon compromis passé entre gens raisonnables. Entre dénonciation de l'autoritarisme du chef, de la politique de souveraineté, ou de la reprise en main du système économique, il y a de quoi braire... Car enfin, tout cela n'est pas « occidental », et si peu conforme au droit international...

 

Les russes, doivent bien rire en écoutant Obama, où n'importe lequel de ses alliés, lui parler d' « illégitimité ». Eux, n'ont pas oublié les multiples violations du droit international, perpétrées au nom de la Liberté, en Irak, en Afghanistan, en Afrique, au Kosovo, au Chili, au Vénézuela. Un jour, certainement, nos éditorialistes va-t-en-guerre comprendront qu'on ne gouverne pas par la morale, non. Encore moins quand on est les Etats-Unis, où 1% de la population est en prison, où la peine de mort et la torture sont encore pratiquées.

 

L'atlantisme est aujourd'hui sans limite.

L'adoration européenne également, aveugle et pathétique.

 

colin powell onu irak mensonge

 

Car, bien sûr, l'alternative pour l'Ukraine pourrait venir de l'Union Européenne... suggèrent ces mêmes dénonciateurs du « Camarade Vladimir » ; d'une UE merveilleuse dans laquelle les Peuples se conforment finalement à des traités qu'ils ont rejeté ; dans laquelle 25% de l'Europe du Sud est au chômage, et où l'extrême droite monte en flèche...

Les européens en sont si contents de leur Europe, qu'il n'iront pas voter aux prochaines élections. On eut aimé l'entendre aussi.

 


En attendant que les négociations reprennent, et qu'espérons-le, chacun cesse de jeter de l'huile sur le feu, on peut se rassurer en se disant que notre presse dénoncera l'illégitimité de l'«ogre étasunien», de l' «anachronique Obama», ou encore de l'inquiétant «maître de la maison blanche» à la prochaine intervention militaire, où lors du prochain coup d'état....

 

 

 

Frederichlist

 

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Commentaires : 6
  • #1

    Guadet (jeudi, 13 mars 2014 08:37)

    Je suis abasourdi par ces éditoriaux anti russes. Moi qui rêvait toujours d'une "Europe de l'Atlantique à l'Oural", on m'assène un "occident du Pacifique à la Crimée" dont je ne veux pas.

    Je devrais me rappeler que, lors de mes études, à l'époque encore de la crise des SS 20, on nous parlait du livre "Le Despotisme oriental", de Karl A. Wittfogel (1957). On en tirait que, indépendamment de l'idéologie marxiste, la Russie et la Chine fonctionnaient traditionnellement avec un système despotique insoluble dans l'idéal démocratique occidental. Dans l'idéologie ultra libérale d'aujourd'hui, cela se traduit par l'idée que ces deux pays sont forcément nos ennemis. La Chine du point de vue économique et la Russie du point de vue politique nous sont en permanence brandis comme des menaces suprêmes.

  • #2

    romuald-du-net (jeudi, 13 mars 2014 12:49)

    j'aime bien le "avec préméditation"...
    genre meurtre...

  • #3

    édith (vendredi, 14 mars 2014 12:52)

    n'empêche... que va-t-il se passer maintenant ? Si vraiment la Russie annexe la Crimée...

  • #4

    elfike (samedi, 15 mars 2014 00:50)

    Bah... Strictement rien...

    Le régime ukrainien installé par les armes n'a aucune légitimité constitutionnelle, la Crimée est une république autonome qui a été offerte (de son plein gré, ça personne ne sait) par un ministre ukrainien à l'Ukraine ya cinquante ans, n'a pas signé d'accord avec un gouvernement illégitimie.

    De fait son autonomie accordée par la constitution ukrainienne lui permet de convoquer un referendum pour décider si son avenir se trouve en Ukraine, dans un rattachement à la Russie, ou sur une indépendance complète...

    C'est quand même un comble qu'un gouvernement qui s'est installé à Kiyv par les armes (qui n'est considéré comme démocratique que par l'Occident... Occident qui considère qui est démocrate ou pas quand ça l'arrange), viennent faire des leçons à un gouvernement d'une république autonome rattachée mais pas intégrée.

    Je dirai même que c'est un comble que ce que l'UE souhaite au sein de ses frontières (la sécession, la division régionale), elle n'en veut pas à ses portes... Doux paradoxe.

  • #5

    emynonys (lundi, 17 mars 2014 15:05)

    Vous oubliez Minute, qui ne fera certainement pas de Une sur le glorieux Occident Atlantiste, mais plutôt sur sur la grandeur que retrouve la Russie avec Poutine qui montre les dents... Marine et le FN sont ébahis devant Poutine, ce n'est pas non plus une raison pour évacuer ce état de fait : les médias défendent à peu près unanimement la vision atlantiste.

    Question de point de vue. Plus grave à mes yeux, je ne démordrai pas de cette conviction qu'un pays devient démocratique, au moins en faisant semblant, lorsque les élections y sont libres, ce n'est pour l'instant pas le cas en Russie (on peut ergoter dans tous les sens, la Russie n'en reste pas moins anti-démocratique dans cette perspective). Alors, pour l'instant, même si je ne suis pas unilatéralement en phase avec les points de vue atlantistes, faute de mieux, je n'irai pas non plus penser que la Russie défend une d'avenir à admirer béatement.

  • #6

    Vin (mardi, 18 mars 2014 19:19)

    Une synthèse sur la Crimée : pourquoi ce référendum ? Comment s'est-il déroulé ? Quelles seront les conséquences de la victoire des pro-russes ?

    http://www.blogactualite.org/2014/03/la-crimee-vote-la-russie-et-apres.html