mar.

08

avril

2014

Changer l’Europe en rétablissant l’Etat social (Christophe Ramaux)

Christophe Ramaux, des économistes atterrés, était l'invité jeudi 3 avril 2014 de l'association des amis du temps des cerises. L'occasion pour lui d'évoquer l'absolue nécessité de faire évoluer l'UE, qui est actuellement totalement convertie aux idées néolibérales, en protégeant et ne réhabilitant l'Etat social, formidable réussite de l'opposition entre communisme et capitalisme. Le voyage comprend également un retour vers la crise des subprime, qui est une crise du modèle néolibéral, et une analyse des dettes publics ainsi que du système européen et mondial des échanges. Enfin, il aborde les solutions permettant de solutionner tous nos maux comme l'augmentation des salaires ou la sortie de l'euro.

« La formidable confrontation entre communisme et capitalisme, au cours du 20e siècle, a débouché sur l’Etat social, qui est l’une des plus belles avancées du 20e siècle. »

Nous sommes en train de vivre une énorme crise comparable à celle des années 30. Nous vivons un grand moment de l’histoire. Pour les économistes atterrés, il s’agit de la crise du modèle capitaliste néolibéral, dont l’émergence s’est produite dans les années 80 et dont le symbole a été la faillite de Lehman Brothers.

 

Au plus fort de la crise, en 2008, les économistes étaient contraint de faire profil bas en reconnaissance que nous étions allés trop loin dans la libéralisation de la finance. Contrairement aux années 30, les Etats sont intervenus massivement, ce qui a évité une grande dépression. Le problème est que cette intervention n’a pas été accompagnée par le changement du modèle économique à l’origine de la crise.

 

Pire, en 2010, les néolibéraux dénoncent les dettes publiques et les déficits commerciaux des pays de l’Union Européenne. Ces pays sont alors sommés de réduire leurs déficits en adoptant des plans d’austérité. Cette austérité se traduit par une réduction des dépenses de l’Etat et par une baisse des salaires. De la sorte, les néolibéraux ont réalisé un véritable hold-up. En effet, alors que la crise est celle de leur modèle, ils parviennent à reprendre le dessus.

 

L’Europe subit deux volets de la crise. Derrière la fausse crise de la compétitivité, il y a la vraie crise : celle de l’euro. Le fait de ne pas résoudre ce problème aboutit au recul des acquis sociaux notamment au travers des attaques contre l’Etat social, qui est la véritable avancée politique de la seconde partie du 20e siècle. En effet, à la fin du 19e siècle et suite à une grande dépression, les sociétés en arrivent à la conclusion que le marché a des avantages mais qu’il ne peut pas tout faire. En réalité, il ne parvient pas à solutionner des défis tels que la stabilité financière, le plein emploi ou la satisfaction des besoins sociaux.

 

En réponse à ces défis, l’Etat social va se mettre en place petit à petit, au cours du 20e siècle, autour de 4 piliers : la protection sociale, le droit du travail, les services publics et les politiques économiques. C’est une véritable révolution car on met en place des économies mixtes. Des sphères entières de l’économie échappent au capital.

« Les néolibéraux ont réalisé un véritable hold-up. En effet, alors que la crise est celle de leur modèle, ils sont parvenus à reprendre le dessus. »

Actuellement la dépense publique représente 57 % du PIB, mais la comparaison n’est pas bonne car à ce moment là les dépenses privées représentent 200 % du PIB. Il faut bien être conscient qu’à l’intérieur de ces 57 %, une partie sert à rémunérer le travail productif des fonctionnaires, qui contribuent au PIB. L’impôt sert à valider l’activité productive des fonctionnaires comme le paiement d’une baguette de pain sert à rémunérer la production active du boulanger.

 

Lorsque les impôts augmentent, cela peut signifier deux choses. Il peut s’agir de l’augmentation du service productif ou de l’augmentation des prestations sociales. Ces dernières sont des sommes prélevées pour être immédiatement reversées aux ménages (retraite, chômage…). A l’arrivée, la moitié des débouchés en France est soutenue par le secteur public.

 

Il est alors parfaitement clair que lorsque l'on baisse la dépense, on baisse automatiquement le PIB. Le plus regrettable est qu’aujourd’hui c’est le FMI qui donne des leçons sur ce sujet au président socialiste de la France. Un comble ! En effet, l’institution dirigée par Christine Lagarde a corrigé son multiplicateur de dépenses publiques en le faisant passer de 0.5 à une valeur comprise entre 0.9 et 1.7. Cela signifie que s’il est de 1.5, une baisse des dépenses publiques de 20 milliards réduira le PIB de 30 milliards. C’est exactement la situation que connait la France, où l’INSEE vient d’annoncer que le déficit venait de passer à 4.3 % du PIB alors qu’il était à 3,3 % en 2008 et de 4.9 % en 2012. Cela montre que la politique d’austérité n’a pas fonctionné. Mais en réalité, le but du néolibéralisme n’est pas simplement de réduire les déficits mais plus sûrement de mettre à bas l’Etat social, en récupérant les activités, qui lui sont attribuées.

 

La formidable confrontation entre communisme et capitalisme, au cours du 20e siècle, a débouché sur l’Etat social, qui est l’une des plus belles avancées du 20e siècle. La France en est un superbe exemple. Elle est le pays où les retraités vivent le mieux. Les Etats-Unis ont, par exemple, une dépense publique plus faible que la France, car leur protection sociale est plus faible qu’en France notamment au niveau de la santé. Et pourtant les Etats-Unis dépensent 18 % de leur PIB pour la santé contre 13 % en France pour une espérance de vie plus courte de 3 ans aux Etats-Unis par rapport à la France. Le système états-unien fonctionne moins bien car le coût de recours au privé est plus cher.


« L'Allemagne exècre l'inflation car elle est persuadée que c’est l’inflation qui a amené Hitler au pouvoir alors qu’il s’agit de la déflation salariale, autre nom de l'austérité salariale. »

Le problème de notre situation est qu’il nous manque la théorie de l’Etat social. La principale raison est liée au Marxisme, car Marx n’a pas pensé l’Etat social. En effet, il estimait que tout se résumait à un affrontement entre capitalistes et travailleurs. Les travaux de Bourdieu ont permis de faire avancer la question lorsqu’ils indiquent que « la noblesse d’Etat, en invoquant l’universel, est obligée de faire progresser l’universel ».

 

Pour le moment le néolibéralisme n’est pas parvenu à faire disparaitre l’Etat social, qui est aujourd’hui plus important que dans les années 80. Malheureusement, le domaine dans lequel le néolibéralisme est allé le plus loin est l’économie : dérégulation de la finance, libre-échange, austérité salariale, contre-révolution fiscale.

 

Dès la mise en place des politiques néolibérales, on s’aperçoit qu’elles ne fonctionnent pas. Pour compenser le manque de croissance, les Etats effectuent des plans de relance massifs qui engendrent d’importants déficits.

 

La consommation occupe une place prépondérante dans le PIB, puisqu’elle passe de 57 % du PIB à 80 % si l’on prend en compte les dépenses des administrations publiques qui profitent aux ménages. Le système mis en place n’est pas viable puisqu’en réalité on remplace les hausses salariales par une augmentation de la dette privée.

 

Le château de carte va s’effondrer en 2008 avec la crise des subprime, qui est une crise de la dette privée. Le problème est que les Etats refusent de revenir sur les 4 piliers du néolibéralisme qui sont pourtant à l’origine de cette crise.

 

Au niveau européen, la situation est encore plus catastrophique. Depuis 1986, l’UE est la pointe avancée du néolibéralisme. En conséquence c’est en Europe que l’on va aller le plus loin dans la « néolibéralisation » des politiques monétaires et budgétaires. En effet, quand la crise éclate les Etats-Unis, le Japon ou la Grande-Bretagne mettent en place des plans de relance monétaires et budgétaires. L’UE, quant à elle, est nettement plus timorée.

 

Pourtant dans les sommets mondiaux, les Etats-Unis tancent l’UE pour qu’elle évite la déflation qui la guette. Or le meilleur moyen de sortir de la déflation est d’augmenter les salaires. Obama veut augmenter le salaire minimum de 40 %. Shinzo Abe, le premier Ministre japonnais, fait pression sur les entreprises japonaises pour qu’elles augmentent les salaires.

 

A l’arrivée, les pays qui sont allés le plus loin dans l’austérité subissent les conséquences les plus terribles avec notamment un appauvrissement des ménages ainsi qu’une augmentation des dettes publiques et des déficits des Etats. La Grèce, le Portugal ou l’Espagne en sont les meilleurs exemples.

 

En réalité le débat sur la dette publique est un  faux débat. Elle était comprise entre 150 % et 300 % du PIB dans les pays européens à la fin de la seconde guerre mondiale. Pour y remédier, les pays ont fait progresser le PIB en augmentant les dépenses publiques, en laissant courir l’inflation et en effectuant une contre-révolution fiscale. La dette n’est qu’une conséquence du néolibéralisme.

 

Pour régler le problème de la dette, il faut donc se montrer cohérent en remettant en cause les piliers du néolibéralisme et en réhabilitant l’Etat social. Il importe également de répondre au défi moderne de nos sociétés qui est la frontière écologique, que nous ne pourrons respecter qu’en favorisant des investissements publics massifs.

 

Il sera également nécessaire de surmonter l’un des principaux écueils de nos difficultés actuelles : l’euro. A la base, le but était de construire un espace économique homogène et de bâtir dessus un état social.

 

Avant l’euro, les pays pouvaient dévaluer, ce qui permettait aux pays, dans lesquels les gains de productivité étaient les plus faibles, de conserver leur compétitivité. Le fait également que les pays en excédent puissent réévaluer leur monnaie permettait d’avoir une saine structure des échanges.

 

L’euro ne permet plus cela. Les économistes favorables à la monnaie unique affirmaient à l’époque, que cette impossibilité de dévaluer ou de réévaluer les monnaies ne constituaient pas un problème puisque cela permettre aux investisseurs d’investir dans les pays en déficit. Le problème est qu’en pratique la finance n’a pas été efficiente puisque les allemands ont par exemple financé la bulle immobilière en Espagne.

 

Les pays à fort déficit ont profité de la faiblesse des taux d’intérêt pour acheter les produits des pays en excédent. A l’arrivée, les pays du sud ont accru leur déficit en favorisant la croissance, et les excédents, des pays du nord. Lorsqu’ils ont considéré ces déficits comme trop élevés, les néolibéraux ont préconisé une déflation salariale dans les pays concernés, qui restait la seule option pour gagner en compétitivité puisque la dévaluation était devenue impossible avec la mise en place de l’euro. Certains pays du sud sont parvenus à réduire voir à supprimer leur déficit commercial en stoppant leur consommation. Dans la course à l’austérité, le vainqueur est celui qui va le plus loin.

 

Les solutions hétérodoxes permettant de sortir de cette crise sont diverses. Certains se positionnent en faveur d’un fédéralisme budgétaire. Dans ce cas-là, il faudrait que les pays en excédent acceptent d’effectuer des transferts technologiques ou budgétaires en faveur des pays en déficit. Le gain d’investissement lié à des transferts technologiques est un gain à long terme qui serait probablement terrassé par le coût excessif à court terme de l’euro. La solution de solidarité par transfert budgétaire n’est pas viable en Europe., car les travailleurs du sud ne veulent être au chômage et les travailleurs du nord ne veulent pas financer le « club Med ».

 

Une autre solution serait de laisser courir l’inflation interne des pays en excédent. En Allemagne, les excédents représentent 7 % du PIB, dont les 2/3 s’effectuent dans les pays émergents après avoir été réalisés en UE ces dernières années. Il faudrait donc augmenter les salaires de + 25 % en Allemagne et de + 10 à + 15 % dans les autres pays. Le problème est que cette politique a très peu de chance d’être mise en œuvre car les allemands exècrent l’inflation. En effet, ils sont persuadés que c’est l’inflation qui a amené Hitler au pouvoir alors qu’il s’agit de la déflation salariale. Les premiers signes ne sont pas encourageants puisque le pouvoir d’achat a baissé en Allemagne en 2013.

 

La dernière solution est de sortir de l’euro. La majorité des économistes reconnaissent que la monnaie unique était une mauvaise idée car la monnaie unique a renforcé les divergences des pays en surévaluant les pays du sud et en sous-évaluant les pays du nord. Le problème est que la sortie de l’euro fait face à des obstacles politiques. Beaucoup de personnes craignent le retour aux nationalismes. Une partie de la gauche se retrouve ainsi prise aux pièges en s’interdisant de défendre les mêmes idées que le Front National. En réalité, il semble qu’il faille opposer au parti de Marine Le Pen une autre conception de la nation, avec volet plus républicain et plus citoyen.


Theux

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