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11

avril

2014

Recension du Capital au XXIe siècle (Thomas Piketty) par James K.Galbraith

Nous vous proposons la traduction en français de la superbe recension que l'économiste américain James K.Galbraith vient de faire du livre de Thomas Piketty: Le Capital au XXIe siècle. Vous pouvez retrouver le version originale de ce texte paru dans Dissent Magazine sur le lien suivant. Il semble que la traduction du livre de Thomas Piketty par Arthur Goldhammer reçoive un très bon accueil aux Etats-Unis, comme le montre le fait que James K.Galbraith, professeur à l'Université du Texas à Austin, en ait fait la recension.

« Pour Marx l’essence du capital n’était ni physique ni financier. Il s’agissait du pouvoir que le capital conférait aux capitalistes, c'est-à-dire l’autorité nécessaire permettant de donner des ordres et de récupérer la valeur ajoutée créée par le travailleur. »

Comment définir le « capital » ? Pour Marx, il s’agissait de règles sociales, politiques et juridiques, qui permettaient aux classes dominantes de contrôler les moyens de productions. Le capital pouvait correspondre à de l’argent, à des instruments de production ; il pouvait être fixe ou variable. Mais l’essence du capital n’était ni physique ni financier. Il s’agissait du pouvoir que le capital conférait aux capitalistes, c'est-à-dire l’autorité nécessaire permettant de donner des ordres et de récupérer la valeur ajoutée créée par le travailleur.

 

Au début du siècle dernier, l’économie néo-classique a troqué cette analyse sociale et politique contre une analyse plus mécanique. Le capital a alors été considéré comme un simple facteur de production. Sa combinaison avec le travail devait permettre d’optimiser la production. Cette notion de capital a ensuite été traduite par la formule mathématique appelée « fonction de production », où les salaires et les profits étaient liés à la productivité marginale respective de chaque facteur. Cette nouvelle vision a alors élevé l’utilisation de la machine au-delà du rôle social de ses propriétaires et légitimé le profit comme un juste retour à une contribution indispensable.

 

La mathématique symbolique a engendré la quantification. Par exemple, pour que quelqu’un puisse affirmer qu’une économie utilise plus de capital, par rapport au travail, que n’importe quelle autre, il est nécessaire d’adopter des unités communes pour chaque facteur. Pour le travail, cela pourrait être le nombre d’heures de travail. Mais pour le capital ? Une fois que l’on a évoqué le « modèle du maïs » dans lequel le capital (la graine) et la production (la farine) sont les mêmes choses, il faudrait réaliser un travail d’inventaire permettant de déterminer quelle part du capital est liée à l’équipement et aux stocks. Mais comment faire ?

 

Bien que Thomas Piketty, professeur à l’école d’économie de Paris, ait écrit un livre conséquent intitulé « Le Capital au 21ème siècle », il rejette explicitement (et de manière plutôt caustique) la vision marxiste. Il est en quelque sorte un sceptique de l’économie « mainstream », mais il voit le capital (en principe) comme une agglomération d’objets physiques, en ligne avec la théorie néo-classique. Et il est donc confronté à la question de déterminer comment quantifier le capital.

 

Son approche s’effectue en deux parties. Tout d’abord, il confond le capital physique d’équipement ou d’infrastructure avec toutes les formes de richesses patrimoniales, y compris les logements et la terre, que ces biens aient des valeurs productives ou non. Il exclut seulement ce que les économistes néo-classiques appellent « le capital humain », qui ne peut ni être acheté ni vendu. De cette façon, il évalue la valeur marchande de cette richesse. Cette mesure du capital n’est pas physique mais financière.

 

Il s’agit, je le crains, d’une terrible source de confusion. La majeure partie de l’analyse de Piketty repose sur la question du ratio du capital (tel qu’il le définit) par rapport au revenu national : le ratio capital/revenu. Il est évident que ce ratio dépend largement  de l’évolution des valeurs de marché. Par exemple, quand il décrit la baisse violente du ratio capital/travail en France, Grande-Bretagne, et en Allemagne après 1910, il ne fait référence qu’à la part de destruction de capital d’équipement et d’infrastructures. Il n’y a quasi pas eu de destructions physiques en Grande –Bretagne durant la première guerre mondiale, et celles qui ont eu lieu en France ont largement été surestimées, comme l’a montré Keynes en 1919. Il y en a eu également très peu en Allemagne, qui est restée intacte jusqu’à la fin de la guerre.

Donc que s’est-il passé ? Le mouvement du ratio de Piketty était largement dû à une hausse des revenus, générée par la forte mobilisation provoquée par la guerre, par rapport à la capitalisation boursière de l’époque, dont les gains ont été réduits ou ont même baissés durant et après la guerre. Plus tard, lorsque la valeur des actifs a chuté pendant la grande dépression, ce n’est globalement pas le capital physique qui s’est déprécié, mais seulement sa valeur de marché. Au cours de la seconde guerre mondiale, les destructions ont été plus conséquentes. Le problème est que les changements physiques et de marché sont différents et que Piketty les traite comme s’ils agissaient de la même manière.

 

L’évolution des inégalités n’est pas un processus naturel

 

Piketty poursuit sa démonstration en mettant en évidence la forte hausse du marché des actifs par rapport au revenu courant depuis les années 1970. Dans le monde anglo-américain, ses calculs montrent que son ratio augmente de 250-300 % du revenu de cette époque à 500-600 % aujourd’hui. Dans un certain sens, le « capital » est devenu beaucoup plus important, plus dominant, et un facteur plus fort de la vie économique.

 

Piketty estime que cette hausse est liée à un ralentissement de la croissance économique liée à un retour en force du capital, selon une formule qu’il qualifie de « loi fondamentale ». Algébriquement parlant, il l’exprime par r>g, où r est le rendement du capital et g la croissance du revenu ; c'est-à-dire le taux de croissance. Ici encore, il semble parler de volume physique du capital, augmenté année après année du profit et de l’épargne.

 

Le problème est qu’il ne mesure pas les volumes physiques, et sa formule n’explique pas très bien les schémas pour les différents pays. C’est le cas de son pic du ratio « capital/revenu » pour le Japon en 1990, il y a presque un quart de siècle, au début du grand marasme économique au Japon ou  de celui des Etats-Unis en 2008. Au Canada, qui n’a pas subi de krach financier, ce ratio semble toujours en hausse. Un esprit simple pourrait dire que c’est la valeur de marché plutôt que la quantité physique qui change, et que le marché est entraîné par la financiarisation pouvant l’entraîner dans des bulles spéculatives, qui gonflent là où elles sont autorisées et qui éclatent là où elles ne le sont plus.

 

Piketty veut fournir une théorie de la croissance, qui prend en compte le capital physique comme base. Et pourtant il utilise une mesure empirique qui n’est pas liée au capital physique productif et dont la valeur en dollars dépend, en partie, du rendement du capital. D’où le taux de rendement provient-il ? Piketty ne le dit jamais. Il affirme à peine que le rendement du capital tourne autour d’une valeur moyenne, 5 % pour les terres du 19e siècle, et plus pour le 20e.

 

La théorie néoclassique estime que le taux de rendement du capital dépend de sa productivité marginale. Dans ce cas, nous devons considérer le capital physique et cela semble être, à nouveau, la vision de Piketty. Mais l’effort nécessaire pour construire une théorie du capital physique avec un taux de rendement technologique s’est effondré il y a longtemps, sous les critiques nées à Cambridge, en Angleterre dans les années 50 et 60, notamment avec Joan Robinson, Piero Sraffa, et Luigi Pasinetti.

« Thomas Piketty rejette explicitement (et de manière plutôt caustique) la vision marxiste. Il est en quelque sorte un sceptique de l’économie « mainstream » »


« L’évolution des inégalités n’est pas un processus naturel. Le phénomène d’égalisation massive des revenus aux Etats-Unis entre 1941 et 1945 était la conséquence de mobilisations ayant conduit à un strict contrôle des prix et à un très fort taux d’imposition des plus hauts revenus. Après 1980 à l’inverse, le but de l’économie de l’offre était d’enrichir, principalement, les riches. Dans les deux cas, les politiques menées ont largement atteint les résultats attendus. »

 

 

Piketty ne réserve que 3 pages à la controverse « Cambridge-Cambridge », mais elles sont importantes car elles sont largement erronées. Il écrit :

 

 

« La controverse s’est poursuivie entre les économistes de Cambridge dans le Massachusetts, incluant Robert Solow et Paul Samuelson et les économistes de Cambridge en Angleterre, qui, non sans une certaine confusion au cours du temps, ont vu dans le modèle de Solow l’affirmation que la croissance est toujours parfaitement équilibrée, niant ainsi l’importance que Keynes avait attribué aux fluctuations à court terme. Il a fallu attendre les années 70 pour que le prétendu modèle néoclassique de Solow puisse voir le jour. »

 

Mais les critiques ne se sont pas concentrées sur Keynes ou sur les fluctuations, mais autour du concept de capital physique et de la question de savoir si le profit pouvait découler d’une fonction de production. En résumé approximatif, trois cas se dégageaient. Premièrement, il n’est pas possible d’additionner les valeurs d’objets de capital physique afin d’en obtenir une quantité commune sans l’utilisation préalable d’un taux d’intérêt, qui doit provenir, au préalable, du monde de la finance et non du monde physique. Deuxièmement, si le taux d’intérêt réel est une variable financière, variant pour des raisons financières, l’interprétation physique du capital-actions valorisé en dollar est dénuée de sens. Troisièmement, un point plus subtil : lorsque le taux d’intérêt baisse, il n’y a pas de tendance systématique à adopter une technologie plus intensive en capital, comme le modèle néoclassique le suppose.

 

En résumé, la critique de Cambridge désavoue l’affirmation selon laquelle l’accroissement de l’utilisation du capital par rapport au travail serait proportionnel avec le niveau de développement d’un pays. En réalité, les pays les plus riches utilisent souvent moins de capital apparent, ils possèdent une plus large part de services dans leur production et exportent des biens plus riches en travail (le paradoxe de Leontief). En réalité, ces pays sont devenus riches, comme l’a montré plus tard Pasinetti, en augmentant le niveau de formation, en améliorant les techniques, en investissant dans des infrastructures, avec l’éducation, et, comme je l’ai montré, en instaurant de la régulation et de l’assurance sociale. Aucun de ces facteurs sont en relation avec le concept de capital physique de Solow, et sont encore moins une mesure de la capitalisation de la richesse sur les marchés financiers.

 

Il n’y a aucune raison de penser que la capitalisation financière soit liée avec le développement économique. La plupart des pays asiatiques, Corée-du-Sud, Japon et Chine inclus, se sont parfaitement développés pendant des décennies sans avoir recours à la financiarisation, tout comme l’Europe continentale dans les années d’après-guerre, et c’était également le cas des Etats-Unis avant 1970.

 

Et le modèle de Solow n’a jamais vu le jour. En 1966 Samuelson a reconnu la pertinence des arguments de Cambridge !

« Il n’y a aucune raison de penser que la capitalisation financière soit liée avec le développement économique. La plupart des pays asiatiques, Corée-du-Sud, Japon et Chine inclus, se sont parfaitement développés pendant des décennies sans avoir recours à la financiarisation, tout comme l’Europe continentale dans les années d’après-guerre, et les Etats-Unis avant 1970. »

2.

 

Le cœur empirique du livre de Piketty est basé sur la distribution des revenus enregistrés dans des documents fiscaux d’une poignée de pays riches, principalement la France et la Grande-Bretagne mais aussi les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne, le Japon, la Suède et quelques autres. Son intérêt réside dans sa profondeur historique et dans la précision des détails des revenus des élites, qui manquent souvent dans les approches de distribution.

 

Piketty montre que dans le milieu du 20e siècle la part dans le revenu global des plus hauts revenus a chuté dans ces pays, notamment en raison des effets de la seconde guerre mondiale et de ses conséquences dans l’après-guerre. Ces dernières incluent la syndicalisation et la hausse des salaires, les taux d’imposition progressifs des revenus, ainsi que les nationalisations et les expropriations d’après-guerre en France et en Angleterre. La part des hauts revenus resta à un niveau bas pendant 3 décennies. Le processus s’inversa à partir des années 80, violemment aux Etats-Unis et en Angleterre et plus progressivement en Europe continentale et au Japon.

 

La concentration de richesses semble avoir atteint son pic vers 1910, avant de chuter jusqu’en 1970, et d’augmenter à nouveau à partir de cette date. Si les estimations de Piketty sont correctes, la part des hauts patrimoines en France et aux Etats-Unis reste aujourd’hui en dessous des niveaux de la Belle-Epoque, alors que la part des plus hauts salaires aux Etats-Unis sont revenus au niveau de leur âge d’or. Piketty estime que le cas des Etats-Unis est un cas extrême, où les inégalités de revenus excèdent celles de la majorité des pays émergents comme l’Inde, la Chine ou l’Indonésie.

 

La question qui se pose est alors de mesurer le degré d’originalité et de fiabilité de ces mesures. Rapidement, Piketty se pose en dernier héritier vivant de Simon Kuznets, la référence académique du milieu du siècle dernier sur les inégalités. Il écrit :

 

« Etrangement personne n’a véritablement poursuivi les travaux de Kuznets, certainement à cause du fait que les études historiques et statistiques tombent dans une sorte de « no man’s land », car trop historique pour des économistes et trop économique pour des historiens. Cela est regrettable, car les dynamiques d’inégalités de revenus ne peuvent être réellement étudiées que sur une perspective de long-terme, qui n’est possible que si l’on utilise les documents fiscaux de ces périodes. »

 

Ce constat est incorrect. Les documents fiscaux ne constituent pas la seule source disponible de mesure des inégalités. Pendant 20 ans de recherche, l’auteur de The American Wage Structure, 1920–1947 a utilisé des registres de paie afin de mesurer les évolutions des inégalités à long terme ; dans un article publié en 1999, Thomas Ferguson et moi avons utilisé de telles mesures pour les Etats-Unis à partir des années 1920 et nous en sommes globalement arrivés aux mêmes conclusions que celles de Piketty.

 

Il est bon de voir nos résultats confirmés, car cela souligne un point très important. L’évolution des inégalités n’est pas un processus naturel. Le phénomène d’égalisation massive des revenus aux Etats-Unis entre 1941 et 1945 était la conséquence de mobilisations ayant conduit à un strict contrôle des prix et à un très fort taux d’imposition des plus hauts revenus. Durant la guerre, l’objectif était de doubler la production sans créer des millionnaires. Après 1980 à l’inverse, le but de l’économie de l’offre était d’enrichir, principalement, les riches. Dans les deux cas, les politiques menées ont largement atteint les résultats attendus.


« Piketty montre que les facteurs déterminants de la richesse sont le taux de rendement des actifs, le taux de croissance de la population et le taux de la croissance économique. Si le taux de rendement des actifs est supérieur au taux de croissance, alors cela favorise la croissance du patrimoine des riches et donc l’accroissement des inégalités. »

Sous la présidence de Reagan, les changements de la politique fiscal américaine ont favorisé l’accroissement des hauts salaires pour les dirigeants d’entreprise, l’utilisation de stock-options, et indirectement la séparation des entreprises de nouvelles technologies dans des entreprises au capital séparé, qui incluraient finalement Intel, Apple, Oracle, Microsoft, et d’autres. Dorénavant, les hauts salaires ne sont plus des salaires fixes mais des salaires indexés sur le marché des actions. Il s’agit simplement  des conséquences de la concentration de la propriété, de la fluctuation du prix des actifs, et de l’utilisation des fonds du capital pour le paiement des dirigeants. Durant le boom des nouvelles technologies, l’évolution du NASDAQ correspondait exactement à celle des inégalités de revenu, comme nous l’avions montré avec Travis Hale dans un article publié dans World Economic Review.

 

Le profane ne sera pas surpris. Les chercheurs académiques, cependant, doivent composer avec la théorie conventionnelle dominante comme par exemple les travaux de Claudia Goldin et Lawrence Katz , qui affirment que les inégalités de revenus aux Etats-Unis résultent d’une « course entre éducation et technologie » qui se répercute sur les salaires en fonction de celui qui prend la tête. Lorsque l’éducation prend la tête, les inégalités baissent et vice versa. Piketty accepte cette théorie sans lui apporter de nouveaux arguments, alors que ses données la contredisent. La réalité est que la structure des salaires évolue beaucoup moins fortement que les revenus basés sur les profits, et que la majeure partie de l’accroissement des inégalités provient de l’augmentation du flux de revenus basés sur les profits des plus riches.

 

En comparaison mondiale, aucun travail, à ma connaissance, ne confirme l’affirmation de Piketty selon laquelle le système de revenu américain serait plus inégalitaire que dans la plupart des pays émergents. Branko Milanović   identifie l’Afrique du Sud et le Brésil comme les pays présentant les plus fortes inégalités. Une étude récente du Luxembourg Income Study (LIS) affirme que les inégalités sont plus fortes en Inde qu’aux Etats-Unis. Mes propres estimations montrent que inégalités de revenus sont en dessous de la moyenne des pays non membres de l’OCDE., et mes estimations correspondent à celles du LIS pour l’Inde.

 

Ces divergences peuvent s’expliquer par le fait que les comparaisons de données sur les revenus fiscaux sont limitées par les différences de précision des définitions fiscales légales des pays. Ces deux facteurs deviennent problématiques dans les pays émergents, car l’information fiscale sur les revenus ne capte pas le degré d’inégalités que d’autres mesures révèlent. Sans mêmes parler des émirats pétroliers où les revenus ne sont pas taxés, ce qui empêche de collecter la moindre information. A l’inverse, les systèmes fiscaux les plus perfectionnés révèlent précisément les inégalités. Aux Etats-Unis, l’agence de collecte de l’impôt sur le revenu (Internal Revenue Service (IRS)) reste crainte et respectée, ce qui lui permet de rédiger un rapport complet et documenté avec la plupart des revenus états-uniens. Les documents fiscaux sont donc utiles mais c’est une erreur de les considérer comme des documents sacrés.

 

3.

 

Pour résumer, le livre de Thomas Piketty sur le capital n’est ni sur le capital au sens utilisé par Marx ni sur le capital physique qui est considéré comme un facteur de production dans le modèle néoclassique de la croissance économique. C’est un livre dont le sujet se fixe essentiellement sur la valorisation des actifs tangibles et financiers, la répartition de ces actifs au cours du temps et les héritages patrimoniaux d’une génération à la suivante.

 

 

Pourquoi cela est-il intéressant ? Adam Smith a écrit cette phrase aux allures de sentence définitive : « La richesse, comme dit Monsieur Hobbes, est le pouvoir ». L’évaluation du patrimoine est un indicateur de pouvoir, pouvoir politique inclus, même si le détenteur d’un patrimoine important ne joue pas un rôle économique actif. Les propriétaires irresponsables et les frères Koch ont un pouvoir de ce type. Piketty nomme cela le capitalisme patrimonial, qui n’est pas tangible.

 

Le vieux système des hauts taux marginaux d’intérêt était efficace en son temps. Mais pourrait-il fonctionner dans le système actuel ? Malheureusement, il ne fonctionnerait pas.

 

Grâce à la révolution française, les registres enregistrant le patrimoine et l’héritage sont depuis longtemps de bonne qualité dans le pays de Piketty. Cela permet à Piketty de montrer que les facteurs déterminants de la richesse sont le taux de rendement des actifs, le taux de croissance de la population et le taux de la croissance économique. Si le taux de rendement des actifs est supérieur au taux de croissance, alors cela favorise la croissance du patrimoine des riches et donc l’accroissement des inégalités. Dans le même temps, les héritages dépendent de la mesure dont les aînés ont accumulé leur patrimoine, qui est proportionnelle à la durée de vie, et du taux d’imposition successoral en vigueur au moment de leur décès. Ces deux composantes produisent un flux annuel d’héritage que Piketty estime à environ 15 % du revenu annuel actuel en France, étonnamment haut pour un facteur qui n’attire aucune attention dans les journaux ou les manuels.

 

De plus, pour la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, le flux d’héritage progresse depuis les années 80, d’un niveau négligeable à un niveau substantiel, en raison d’une augmentation du taux de rendement des actifs financiers et d’une légère progression du taux de mortalité au sein d’une population plus âgée. Il est probable que cette tendance se poursuive, bien que l’on puisse s’interroger sur les conséquences de la crise financière sur ces valorisations. Piketty montre également (dans la faible mesure que lui permettent ses données) que la part occupée dans la richesse globale par un minuscule nombre de millionnaires a progressé nettement plus rapidement que la moyenne du revenu global.

 

Quel problème politique est alors mis en évidence ? Piketty écrit :

 

« Peu importe la justification du niveau initial d’inégalités de patrimoine, les fortunes peuvent progresser et se perpétuer au-delà de toutes les limites du raisonnable et au-delà de n’importe quelle justification sociale en terme d’utilités sociales. En conséquence, les entrepreneurs ont tendance à devenir des rentiers, pas seulement à chaque changement de générations mais également à l’intérieur d’une seule vie… Une personne qui a eu de bonnes idées à 40 ans, n’en n’aura pas encore nécessairement à 90 ans, tout comme ses enfants ne sont pas sûrs d’en avoir. Pourtant la richesse demeure. »

 

Avec ce passage, il effectue la distinction qu’il avait précédemment rendue floue entre la richesse justifiée par l’utilité sociale et l’autre type. Il s’agit de la vieille distinction entre profit et loyer. Mais Piketty a enlevé l’utilisation du mot « capital » dans son sens habituel, pour se référer à la contribution d’un facteur à la production d’un profit dans le secteur « productif », et pour le distinguer de la source de revenus du rentier.

« Adam Smith a écrit cette phrase aux allures de sentence définitive : « La richesse, comme dit Monsieur Hobbes, est le pouvoir » »


« Le cœur du problème est que le taux de rendement du capital privé est trop haut, la meilleure solution est donc de baisser ce taux de rendement. Comment ? En augmentant le salaire minimum ! »

Avec ce passage, il effectue la distinction qu’il avait précédemment rendue floue entre la richesse justifiée par l’utilité sociale et l’autre type. Il s’agit de la vieille distinction entre profit et loyer. Mais Piketty a enlevé l’utilisation du mot « capital » dans son sens habituel, pour se référer à la contribution d’un facteur à la production d’un profit dans le secteur « productif », et pour le distinguer de la source de revenus du rentier.

 

Pour remédier à ces déséquilibres, Piketty en appelle à la mise en place d’un impôt progressif globale sur le capital, qu’il analyse comme un impôt sur la richesse. En effet, quelle meilleure réponse apporter en cette période d’inégalités (et de déficits budgétaires), que la mise en place d’un prélèvement sur le patrimoine des personnes les plus aisées, où qu’elles soient et qui qu’elles soient ? Mais si un tel impôt échoue à effectuer la différenciation entre les fortunes avec une utilité sociale et celles qui n’en n’ont pas, selon la distinction proposée par Piketty lui-même, alors il ne s’agit probablement pas de l’idée la plus mûrement réfléchie.

 

De toute façon, comme le reconnait Piketty, cette proposition est utopique. Tout d’abord, dans un monde où peu de pays mesurent précisément les hauts-revenus, cela demanderait une toute nouvelle base d’imposition et l’établissement d’un outil enregistrant la richesse personnelle annuelle de chaque individu. La constitution d’un tel outil irait au-delà des capacités d’un organisme comme la NSA (National Security Agency). Mais si cette proposition est utopique, ce qui est un synonyme de futile, alors pourquoi la fait-il ? Pourquoi accorder un chapitre entier à cette question ? Essayer de convaincre les naïfs ?

 

Une idée plus précise des idées politiques de Piketty apparait dans deux chapitres auxquels le lecteur arrive un peu épuisé après la lecture de quasi 500 pages. Ces deux chapitres révèlent que Piketty n’est ni radical ni néolibéral, ni même distinctivement européen. Bien qu’il ait effectué quelques remarques désobligeantes sur la sauvagerie américaine en début de livre, il s’avère que Thomas Piketty s’insère parfaitement dans le moule social-démocrate inspiré par le New Deal américain.

 

Comment le New Deal est-il parvenu à remettre en question la forteresse de privilèges constituée par les Etats-Unis du début du 20e siècle ? Premièrement, il a construit un système de protections sociales, incluant la sécurité sociale, le salaire minimum, le droit du travail, l’emploi public et les travaux publics. Aucun d’entre-eux n’existait auparavant. Et les acteurs du New Deal ont régulé les banques, refinancé les prêts hypothécaires et limités le pouvoir des entreprises. Ils ont créé de la richesse commune partagée par la communauté qui faisait contrepoids à celle des biens privés.

 

Un autre pilier du New Deal, notamment dans sa dernière phase, était l’impôt. Avec l’arrivée de la guerre, Roosevelt imposa un taux d’imposition marginale élevée, notamment sur les revenus provenant du capital. Le but était de décourager les salaires élevés dans les entreprises. En conservant leurs profits les grandes entreprises ont construit des usines et, après la guerre, des gratte-ciels, et n’ont pas dilué leurs actions en les distribuant aux salariés favorisés.

 

Piketty n’accorde que quelques pages à l’Etat providence. Il parle très peu des biens publics. Son propos se concentre sur l’impôt. Pour les Etats-Unis, il invite à un retour à des taux d’imposition supérieurs à 80 % pour les revenus annuels supérieurs à 500 000 $ ou 1 000 000 $.Il doit s’agir de son idée la plus populaire dans le cercle des sociaux-démocrates américains nostalgiques de leur âge d’or. Et il est vrai que l’ancien système du fort taux d’imposition marginal était efficace à son époque.

« Comment le New Deal est-il parvenu à remettre en question la forteresse de privilèges constituée par les Etats-Unis du début du 20e siècle ? 

Il a construit un système de protections sociales, incluant la sécurité sociale, le salaire minimum, le droit du travail, l’emploi public et les travaux publics. »

 

Mais ce système fonctionnerait-il dans la situation actuelle ? Hélas, non. Dans les années 60 et 70, les chefs d’entreprise pouvaient compenser, les fort taux d’imposition marginal par des bas salaires et des hauts profits. Ces taux d’imposition étaient honnis par le petit nombre de personnes qui gagnaient de grosses sommes avec, généralement, un travail honnête et qui devait s’acquitter de l’impôt. : les stars du sport, les acteurs de cinéma, les artistes, les auteurs de renom … Le point clé de la réforme fiscale de 1986 était de simplifier les choses en mettant en place un taux d’imposition plus bas sur une base élargie de revenus imposables. Une nouvelle augmentation des taux ne produirait pas, comme Piketty l’indique à juste titre, une nouvelle génération d’exilés fiscaux. La raison explicative est qu’il serait facile d’échapper à ces taux, avec des procédés d’optimisation fiscale qui étaient indisponibles pour les ploutocrates d’il y a deux générations. Aujourd’hui n’importe quelle famille familière des stratégies d’optimisation fiscale internationale comme le « double sandwich irlando-néerlandais » s’en servirait allègrement.

 

Le cœur du problème est que le taux de rendement du capital privé est trop haut, la meilleure solution est don de baisser ce taux de rendement. Comment ? En augmentant le salaire minimum ! Cette augmentation du salaire minimum baisserait le taux de rendement du capital qui repose sur le système des bas salaires. Il s’agit donc de supporter les syndicats ! Il faut taxer les profits des entreprises et les revenus du capital, dividendes inclus ! Il faut baisser les taux d’intérêt comme l’exigent les entreprises ! Pour cela il faut créer de nouveaux organismes de crédit public pour remplacer les énormes établissements bancaires, qui ne sont plus que des zombies ! Et si l’on est préoccupé par les droits de monopole garantis par la loi et les accords commerciaux de l’industrie pharmaceutique, des grands médias, des avocats, des médecins et ainsi de suite, il est toujours possible, comme Dean Baker nous le rappelle, d’introduire plus de concurrence.

 

Enfin il y a l’impôt sur la succession et sur les donations, un joyau de l’ère progressiste, que Piketty défend, à juste titre, mais pour les mauvaises raisons. L’intérêt principal de l’impôt sur les successions n’est pas d’augmenter les recettes, ni même de ralentir le processus de création de fortunes indécentes en elles-mêmes. L’impôt sur les successions n’interfère pas avec la créativité ou avec la destruction créative. L’intérêt principal de l’impôt sur les successions est d’empêcher la création de dynasties. Et la grande vertu de cette taxe, comme elle est appliquée aux Etats-Unis, est la culture de philanthropie remarquable qu’elle favorise, en permettant le recyclage de grandes fortunes dans des universités, des hôpitaux, des églises, des théâtres, des librairies, des musées et des journaux indépendants.

 

Ce sont ces organismes non-lucratifs qui créent environ 8 % de l’emploi américain, et dont les services améliorent les conditions de vie de l’ensemble de la population. Evidemment l’impôt finançant cette philanthropie s’est aujourd’hui largement érodé et la formation de dynasties constituent un immense problème politique. Mais contrairement à l’impôt sur le capital, l’impôt sur la succession reste viable, en principe, à condition que le niveau du patrimoine n’ait été évalué qu’une seule fois, au décès de son détenteur. Des larges améliorations pourraient être apportées si la loi était plus stricte, avec un seuil d’imposition élevé, un taux important, sans niches fiscales, et une moindre utilisation des fonds pour la mise en place d’une politique néfaste, notamment pour essayer de supprimer cet impôt sur les successions.

 

En résumé, Le Capital au 21e siècle est un livre épais, rempli de bonnes informations sur les flux de revenus, les transferts de richesse et la répartition des ressources financières dans certains des pays les plus riches. Piketty défend à juste titre, dès le début de son livre, que des sciences économiques de qualité doivent commencer par un examen méticuleux des faits ou au moins l’inclure. Pourtant il ne constitue pas un guide très solide de politique. Et malgré de grandes ambitions, cet ouvrage ne fournit pas de grandes théories que son titre, sa longueur et son accueil académique (pour le moment) laissent présager.


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Commentaires : 2
  • #1

    Alaster (vendredi, 11 avril 2014 19:12)

    Bonjour, de quel film viennent les photos ?

  • #2

    Olivier de Nantes (vendredi, 11 avril 2014 19:38)

    Elles sont tirées d'American Bluff