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14

avril

2014

Protectionnisme, désobéissance européenne et souveraineté nationale : les 3 tabous que la gauche radicale doit briser pour surpasser le FN (Aurélien Bernier)

Suite à l’invitation de l’association des Amis du Temps des Cerises, Aurélien Bernier était à Clermont-Ferrand, le 10 avril dernier, pour une conférence autour de son dernier livre, « La gauche radicale et ses tabous ». Il s’est attaché à expliquer pourquoi malgré un contexte de crise du néolibéralisme, c’est le FN qui récupère le mieux la contestation et pas le FdG. Pour mieux comprendre, il importe de remonter le cours de l’histoire. Revenons au 17 juin 1984, jour des deuxièmes élections européennes de l’histoire. Annoncé à 5 % dans les sondages, le FN réalise un score de 10,95 % et talonne le PCF qui atteint 11,20 %. Aujourd’hui, cette situation ferait rêver mais à l’époque il s’agit d’une percée du FN et d’un effondrement du PCF.

« En l’espace de quelques mois, le PCF va abandonner son discours sur la souveraineté nationale et la régulation des mouvements de marchandises et de capitaux pour devenir, selon les mots de Robert Hue, « euro constructif ». »

« La gauche radicale se retrouve prise au piège par le FN. Ainsi le simple fait de prononcer le mot « nation » suffit à faire émerger le soupçon de « faire le jeu du FN ». Pourtant, il s’agit d’un enjeu clé puisque l’UE prive de plus en plus les Etats membres de leur souveraineté nationale. »

A cette époque, le PS est au pouvoir. Il vient d’effectuer son tournant de la rigueur, synonyme de sa conversion au néolibéralisme. Le PS, élu pour sortir le pays de la crise avec un programme de gauche, est puni d’avoir mené une politique néolibérale.

 

Le FN émerge pour deux raisons. Tout d’abord en raison d’une radicalisation d’une partie de la droite qui qualifie le PS de marxiste. Ensuite le parti de Jean-Marie Le Pen bénéficie d’un vote de protestation anti-système. Cette percée du FN va ensuite se confirmer au cours des élections suivantes.

 

La déroute du PCF peut s’expliquer, quant à elle, par le fait que les ministres communistes vont rester au gouvernement après le tournant de la rigueur, puisqu’ils ne partiront qu’après les européennes de 1984. Aux yeux des électeurs, le PCF porte donc une partie des responsabilités du tournant de la rigueur.

 

A cette époque, le FN propose un programme économique néolibéral. La construction européenne est considérée comme une chance pour la France, puisqu’elle devrait lui permettre de libéraliser l’économie et d’alléger le poids de l’Etat.

 

Les années 90 sont le théâtre d’un double tournant. Celui du PCF et celui du FN. En effet, le FN comprend qu’il a beaucoup plus à gagner en adoptant une position de rupture vis-à-vis du néolibéralisme. En effet, l’URSS vient de se dissoudre et le néolibéralisme prend le pouvoir dans le monde. Un revirement spectaculaire s’opère donc en quelques mois et le FN va commencer à gagner des voix au sein des classes populaires dès 1992. En 1995, il parvient à s’implanter en dehors de ses terres historiques en gagnant des voix dans les zones frappées par la désindustrialisation.

 

L’inverse se produit au sein du PCF. Alors qu’il s’était battu contre l’UE, le supranationalisme européen et la perte de pouvoir démocratique du peuple vis-à-vis des technocrates de Bruxelles, le PCF retourne sa veste. En 1992, il se bat encore contre la monnaie unique, qu’il considère comme un transfert de souveraineté et de politique monétaire. Il se bat également contre sa vision de la nation qui diffère de celle du FN. En effet, pour le PCF, la notion de souveraineté nationale est une notion de gauche héritée de la révolution française puis du Conseil National de la Résistance.

 

Le changement s’opère réellement en 1997. Robert Hue arrive à la tête du parti. Il souhaite opérer un rapprochement avec le PS. Le problème est qu’il existe un désaccord majeur entre ces deux partis sur la question de l’Europe. En avril 1997, Jacques Chirac dissout l’assemblée nationale. Les élections législatives sont donc avancées d’un an. Les négociations s’effectuent à un rythme accéléré et le PS fixe rapidement un ultimatum au PCF. Lionel Jospin annonce dans la presse qu’il ne peut pas y avoir d’accord avec le PCF, si ce dernier n’accepte pas l’UE et l’euro.

 

En l’espace de quelques mois, le PCF va abandonner son discours sur la souveraineté nationale et la régulation des mouvements de marchandises et de capitaux pour devenir, selon les mots de Robert Hue, « euro constructif ». Le PCF commence alors à dire qu’il souhaite changer l’UE de l’intérieur.

 

A la suite de cet accord, la gauche plurielle remporte les élections législatives. Jospin devient Premier Ministre et appellent 2 ministres communistes et 2 secrétaires d’Etat communistes au gouvernement. Nous allons donc pouvoir vérifier, les possibilités de changer l’Europe de l’intérieur. L’espoir est fort puisqu’au même moment la gauche est au pouvoir en Allemagne et en Grande-Bretagne.

 

Très vite on s’aperçoit de la supercherie avec la signature le 8 juin 1999 d’un manifeste « Blair-Schröder » en faveur de la social-démocratie intitulé : «Europe : The Third Way – Die Neue Mitte ». Dans le même temps, Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’économie et des finances, procède à l’un des plus grandes vagues de privatisation que la France ait connu.

 

Malgré cela, le PCF reste au gouvernement jusqu’au 21 avril 2002, jour de la défaite Lionel Jospin au 1er tour des élections présidentielles, qui sanctionne l’abandon d’une politique de gauche par le Parti Socialiste.

 

En réalité, le problème vient de la primauté du droit européen sur le droit national qui rend impossible la possibilité pour un pays membre de pratiquer une politique de gauche. La gauche n’a donc que deux possibilités. Se dissoudre en reconnaissant qu’elle ne peut plus agir. Désobéir à l’Europe. Actuellement la gauche radicale n’assume pas réellement cette désobéissance européenne en ne proposant pas un véritable programme de rupture avec l’UE.

 

Malheureusement, seul le FN assume ce type de discours. La gauche radicale reste surtout sur une volonté de changement, qui nécessiterait l’obtention de l’unanimité des Etats membres. Or force est de constater qu’actuellement aucun signe d’une telle obtention n’est perceptible. La désobéissance européenne coïncide donc avec le premier tabou de la gauche radicale.

 

Le second tabou est le protectionnisme, qui est absolument indispensable pour relocaliser la production et faire baisser le chômage. Cet outil permettrait également de mettre fin au chantage à la délocalisation, qui donne la possibilité aux multinationales d’enterrer tout projet de législation des Etats au niveau environnemental ou social.

 

Le FN assume l’idée de protectionnisme alors que le FdG préconise un protectionnisme au niveau européen qui nécessiterait, là encore, l’unanimité des Etats membres, ce qui est tout à fait illusoire. De plus le protectionnisme aux frontières de l’Europe n’aurait aucun fondement puisque le dumping social et environnemental est possible à l’intérieur de l’Europe, comme certaines entreprises allemandes l’ont montré en délocalisant leur production dans des pays d’Europe de l’est.

 

Enfin, le dernier tabou de la gauche radicale est celui de la souveraineté nationale. Cette notion a disparu des discours de la gauche radicale, car le FN s’est accaparé cette notion au point d’y jouer un rôle d’épouvantail. Ainsi le simple fait de prononcer le mot « nation » suffit à faire émerger le soupçon de « faire le jeu du FN ». Pourtant, il s’agit d’un enjeu clé puisque l’UE prive de plus en plus les Etats membres de leur souveraineté nationale.

 

La différence est que le FN voit la souveraineté nationale comme un moyen de protéger les intérêts capitalistiques de la France alors que la gauche y voit un rétablissement solidaire du système internationale des échanges. La notion de solidarité est véritablement la notion clef entre la version du FN et celle de la gauche radicale.

 

En résumé, pour parvenir à sortir du système néolibéral et surpasser le FN, la gauche radicale ne doit pas avoir peur de briser ces trois tabous même si le FN utilise les mêmes mots.

 

 

Theux


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Commentaires : 4
  • #1

    Guadet (jeudi, 17 avril 2014 00:26)

    Merci pour ce rappel historique très éclairant.
    Mais il me semble illusoire d'espérer redonner un vrai contenu social à la gauche si on ne comprend pas les raisons de sa soumission au néolibéralisme européen. C'est à sa base historique matérialiste, productiviste et internationaliste qu'il faut s'attaquer. C'est ce qui fait que le libéralisme libertaire et mondialiste prôné par le capitalisme américain lui convient très bien. C'est pourquoi Mélenchon est si décevant : il ne pourra jamais s'empêcher de s'en prendre à l'église catholique ou aux nationalistes beaucoup plus volontiers qu'à la politique néolibérale de l'Europe.

  • #2

    Mélanie (toulouse) (jeudi, 17 avril 2014 13:16)

    Merci pour cet article. @guadet je ne suis pas d'accord sur Mélenchon, qui critique avant tout le néolibéralisme de l'Europe. Par contre, il n'a pas encore entendu clairement les conseils avisés de Bernier. Là je vous rejoins. J'ai entendu Aurélien Bernier sur France Culture, je crois, passionnant ! On en redemande.

  • #3

    Mélanie encore (samedi, 19 avril 2014 16:52)

    Et lordon chez pat Cohen à la matinale aussi...

  • #4

    Horror (dimanche, 20 avril 2014 09:50)

    Le FN "m'a tué" pourrait dire la Gauche de la Gauche qu'un PS aux abois ne peut plus maintenir sous respiration artificielle comme depuis 30 ans.
    Le FN a le mérite de parler à toutes les classes populaires là ou l'extrême Gauche se contente de son obsolète lutte des classes qui ne parle plus à personne.
    Résultat, le siphonnage s'accélère d'un extrême à l'autre et les européennes risquent de marquer un coup qui sera presque définitif vous marginalisant à l'extrême avec maigre espoir de retour. La baudruche Melenchon va se dégonfler, n'est pas Georges Marchais qui veut!