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29

avril

2014

John M. Keynes: Système monétaire et compétition

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Dans ses notes finales de sa Théorie générale, Keynes conteste la vision réductrice et naïve du taux d’intérêt de la théorie classique. Il l’oppose à la conception plus ancienne et plus pragmatique qui avait marqué la pensée mercantiliste, et assène une critique du système monétaire international de l’étalon-or, qui fixe les parités internationales de toutes les monnaies et empêche d’agir sur les taux d’intérêt nationaux.

C’est ce système, nous dit-il, qui provoque la guerre commerciale et accroît les tensions entre pays, à l’opposé exact de ce qu'affirment les économistes dominants. Le parallèle avec le système euro d'aujourd'hui est saisissant.

 

« On n’a jamais inventé au cours de l’Histoire de système plus efficace (...) pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres. »

 

« La vérité est précisément à l’opposé. C’est une politique fondée sur un taux d’intérêt autonome, dégagé des préoccupations internationales, et sur un programme d’investissement national propre à rendre maximum le volume de l’emploi intérieur, qui est doublement bienfaisant, en ce sens qu’elle profite tout à la fois au pays qui l’applique et aux pays voisins. »

Les mercantilistes ne se faisaient pas d’illusion sur le caractère nationaliste de leur politique et sur sa tendance à favoriser la guerre. C’était de leur propre aveu des avantages nationaux et une puissance relative qu’ils recherchaient.

 

 

Nous pouvons leur reprocher l’indifférence apparente avec laquelle ils acceptaient cette conséquence inévitable d’un système monétaire international. Mais sur le plan intellectuel, leur pragmatisme est bien préférable aux idées confuses des partisans contemporains d’un étalon-or international fixe et du laissez-faire en matière d’emprunts internationaux, pour qui ce sont précisément ces politiques qui serviraient le mieux la cause de la paix.

 

 

Car dans une économie soumise à des contrats libellés en monnaie, et à des habitudes plus ou moins immuables au cours d’un laps de temps appréciable, où le stock de monnaie et le taux d’intérêt intérieurs dépendent surtout de la balance des paiements, comme c’était le cas en Grande-Bretagne avant la guerre, les autorités n’ont à leur disposition qu’un seul moyen orthodoxe de luter contre le chômage, c’est de créer un excédent d'exportations et d’importer le métal monétaire au détriment des nations voisines. On n’a jamais inventé au cours de l’Histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or, ou autrefois de l’étalon-argent, pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres.

 Dans ce système en effet, la prospérité intérieure de chaque pays dépend directement du résultat d’une lutte pour la possession des marchés et pour la satisfaction du besoin de métaux précieux. La compétition a pu être un peu moins âpre à certaines époques, lorsque par un heureux hasard la production d’or et d’argent était relativement abondante. Mais le développement de la richesse et l’affaiblissement de la propension à consommer ont tendu à la rendre de plus en plus meurtrière. Le rôle joué par les économistes orthodoxes, dont le bon sens n’a pas suffi à triompher de la mauvaise logique, a été désastreux jusqu’au bout. Lorsque certains pays, dans leur effort aveugle pour se tirer d’affaire, brisèrent les chaînes qui s’opposaient à l’existence d’un taux d’intérêt autonome, ces économistes déclarèrent que le rétablissement de ces chaînes était la première étape obligatoire d’une reprise générale.

 

La vérité est précisément à l’opposé. C’est une politique fondée sur un taux d’intérêt autonome, dégagé des préoccupations internationales, et sur un programme d’investissement national propre à rendre maximum le volume de l’emploi intérieur, qui est doublement bienfaisant, en ce sens qu’elle profite tout à la fois au pays qui l’applique et aux pays voisins. Et c’est la mise en œuvre simultanée de ces deux politiques dans tous les pays qui peut restaurer dans le cadre international la santé et la force économiques, qu’on mesure celles-ci au montant de l’emploi intérieur ou au volume du commerce international.

 


John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1935. Traduction de Jean de Largentaye.

Pour aller plus loin ...

Lettre de J.M. Keynes au Premier Ministre
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La BCE veut l'euro et le néolibéralisme
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Commentaires : 3
  • #1

    meredidite (mercredi, 30 avril 2014 10:29)

    en clair, la seule façon de réduire le chômage dans ce système, c'est d'exporter, et donc de piquer des marchés à ses voisins étrangers.
    D'où la guerre des salaires, comme aujourd'hui. Mais comment expliquer que certains pays ont une balance extérieure déficitaire (USA GB) et ont des taux de chômage "bas" ? ( sous réserve de posséder les bons chiffres )

  • #2

    Horror (mercredi, 30 avril 2014 17:24)

    Coût du travail plus bas et surtout fluidité du marché ou les entrées et les sorties se font facilement pour l'employeur et le salarié.
    Chez nous les protections salariales font que les entrepreneurs de PME n'embauchent pas même avec des besoins à court ou moyen terme, le risque étant trop grand.

  • #3

    Alain (vendredi, 02 mai 2014 06:16)

    Pour le cas des USA, ne pas oublier que l'armée totalement non productive et le complexe militaro-industriel donnent énormément d'emplois. sans cet appareil impérial, le taux de chômage américain serait bien plus élevé