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01

mai

2014

La France vire à droite : Vive Reagan ! (Wall Street Journal 28 novembre 1984)

reagan bush 1984 election president droite wall street

 

Voici la traduction d'un article proprement HALLUCINANT, paru dans le Wall Street Journal, en 1984, année de la Réélection du président républicain Ronald Reagan, aux Etats-Unis. 

 

 

PARIS,

Les parisiens, comme tout bon Français vous le dira, ne sont pas des gens sympatiques.

Imaginez qu'à côté d'un parisien, le new-yorkais moyen pourrait passer pour membre d'une petite communauté soudée du Midwest.

reagan bush button pin's 1984

Ayant vécu la plus grande partie de ma vie d'adulte à Paris, je n'avais, jusqu'à présent, pu démentir ce fait. C'était avant mon retour en France, une semaine avant l'élection présidentielle américaine, arborant le pin's de campagne Reagan-Bush .

Ça a commencé à l'aéroport d'Orly avec le fonctionnaire des douanes qui tamponné mon passeport, et m'a accueilli avec le plus chaleureux des sourires. Que se passait-il ? J'ai alors pensé que probablement, cet homme était de Marseille ou de Corse, deux régions dans lesquelles les français sont amicaux...

Mais ensuite, c'est encore arrivé dans le taxi, alors que j'étais assise à côté d'un couple français d'âge moyen. Leurs yeux se sont posés sur ma veste. Deux larges sourires sont apparus sur leurs visages. En s'éloignant, l'homme a levé la main, le pouce vers le haut . «Vive Reagan » a-t-il lancé.

Et cette scène s'est répétée encore et encore : sur les Champs Elysée , sur les Grands Boulevards , sur la rive gauche, aux Halles et à Beaubourg, dans les cafés de quartier, dans les restaurants élégants, dans le métro, à la boulangerie, dans les profondeurs plébéiennes du 13e arrondissement : ça n'arrêtait pas !

 

Plus que jamais, les Français soulageaient leurs âmes : quelle chance avaient les Américains d'avoir le Président Reagan ; quelle chance le monde avait d'avoir le président Reagan, quand eux, les français, allaient, hélas, devoir supporter trois ans années encore leur président François Mitterrand.

Ce n'était pas seulement de la Reaganophilie mais bien une américanophilie débordante. J'ai commencé à comprendre ce que les soldats américains avaient dû ressentir à la Libération de la France. La chaleur, la gratitude, l'estime et une sorte d'espoir que les Américains allaient les remettre sur le droit chemin.

Étrange mais définitivement exaltant .

 

Cette américanophilie était visible à plus grande échelle.

 


usa reagan 1984 1980 election president  bush

 

 

"...dans les profondeurs plébéiennes du 13e arrondissement : ça n'arrêtait pas !"

 

Ce jour là, plusieurs centaines de personnes, réunies dans le très tendance Pavillon Gabriel près de la Place de la Concorde, ont offert à l'ambassadrice Kirkpatrick, une réception digne d'une conquérante, après qu'elle a prononcé un discours demi-heure dans un excellent français.

Vraiment, la façon dont la foule se pressait autour d'elle, alors qu'elle était guidée à travers les pièces, rappelait la manière dont les foules agissaient à l'égard d'une Brigitte Bardot à son apogée ; Madame l' ambassadrice était, pour faire court... une star... La télévision française a retransmis son discours et la réception en direct au 20 heures.

Plus tard dans la même semaine, le programme le plus prestigieux de la télévision française, le très populaire « Apostrophe » du vendredi soir, accueillait sur son plateau l'ex correspondante américaine au journal Le Monde Nicole Bernheim, auteur d'un nouveau livre «Les années Reagan» (Stock). Elle fut vertement contredite pour ses attaques contre Reagan, et pro - Mondale [le candidat démocrate de 1984, ndlr] par deux de ses confrères.

Le premier, Guy Sorman, actuellement numéro deux sur la liste des best-seller pour son livre « La Solution Libérale » ( Fayard ) ; à noter que son best-seller 1983 , « La Révolution Conservatrice » , est toujours en bonne place dans les vitrines des librairies de la ville.

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"Sa conclusion est claire : les français sont envieux."

 

Le second, Georges Suffert, rédacteur en chef de l'hebdomadaire Le Point (qui penche toujours plus à droite depuis que Mitterrand est au pouvoir) et auteur des nouvelles publications « Les Nouveaux Cowboys : essai sur l' anti- américanisme primaire » chez Olivier Orban.
Dans cet ouvrage polémique sur «l'anti-américanisme
primaire», M. Suffert analyse les causes de la Yank-hating [haine des 'ricains] en France depuis le début des années 1950, de sa culture par le général Charles De Gaulle, jusqu'à son épanouissement dans les milieux intellectuels. Sa conclusion est claire : les français sont envieux. Les dernières lignes de l'ouvrage sont adressées à un ami anti-américain :

« Rombard , je vais vous dire pourquoi vous n'aimez pas les Américains : ils jouent, ils jouent à la construction d'un monde ; voilà bien longtemps que vous avez oublié comment on y jouait. »

M. Suffert fait valoir que l'antiaméricanisme français n'est pas de mode.

Comme il le dit , tout le ressentiment qui persiste sous diverses formes depuis plus de 30 ans est plus qu'une simple tendance. Il le voit comme plus profond, plus significatif . L'Anti-américanisme, dit M. Suffert , révèle le problème de la France : ce refus lamentable de changer, camouflé derrière diverses idéologies progressistes : le désir d'un empire qui n'est plus.

 

La méfiance envers les Etats-Unis - son système politique, ses mœurs, ses valeurs - est maintenant selon M. Suffert , partie intégrante de l'inconscient français : « Et plus nous adoptons l'american way of life, plus nous agissons comme si nous les méprisions» .

Comme un signe du changement d'état d'esprit des Français envers les États-Unis, la presse française a reçu le livre de M. Suffert positivement, en admettant même la possibilité qu'il puisse avoir raison.

Le best-seller de 1983 de Jean-François Revel, « Comment les Démocraties Finissent » (chez Grasset ; qui vient d'être publié aux États-Unis par Doubleday sous le titre de « How Democracies Perish »), est encore disponible dans les librairie de Paris. Cet ancien rédacteur en chef de L'Express, hebdomadaire résolument conservateur, publie aux États-Unis dans le Wall Street Journal, Commentaire et l' American Spectator. Jeane Kirkpatrick a cité son livre lors de son discours à la convention républicaine à Dallas .

On trouve également preuve de ce basculement conservateur en France dans les livres de fiction.

 

Le meilleur best-seller de l'automne est un roman historique de 738 pages , « Neropolis » ( Julliard / Pauvert ), écrit par un écrivain de thrillers, Hubert Monteihet.


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Sa thèse est la suivante : la Rome de Néron est notre exact monde contemporain : cynique, matérialiste, décadent, privé de valeurs sprirituelles. Le jeune héros du livre, tel Candide, après avoir expérimenté la décadence, le fétichisme matérialiste, ainsi que la séduction par l'empereur éponyme lui-même, se tourne vers le christianisme et termine sa vie en martyr. 

BHL reagan 1984 années 80

Le Figaro a salué « Neropolis » comme un des livres de la rentrée.

 

Le premier roman du nouveau philosophe Bernard-Henri Lévy, « Le Diable en Tête » ( Grasset ) a plus encore retenu l'attention des médias, bien qu'il ait été moins bien vendu. Lucien Bodard a estimé que M. Lévy avait une « véritable vocation pour le roman ». Le livre raconte l'histoire de Benjamin, un jeune immensément riche né en 1942 qui émigre à Jérusalem pour trouver la paix spirituelle après une vie de gauchiste, successivement voyageur, agent pour les Algériens pendant la guerre d'Algérie et maître terroriste pour l'Organisation de libération de la Palestine.

Les critiques français ont comparé M. Levy à Stendhal, à Jean Giono, à Benjamin Constant et à John Le Carre. François Nourrissier de l'Académie Goncourt a déclaré M. Levy «père du nouveau romantisme »

 

Assez surprenamment, aucun des critiques littéraires ne l'a pris à partie pour ses positions politiques conservatrices. Les seuls hostiles, le Canard enchaîné par exemple, lui reprochaient son retour à un style très 19e siècle .

 


 

Ainsi, à l'automne de 1984, la religion et le souci de l'âme éternelle de l'homme sont soudainement redevenus très en vogue à Paris, dans une ambiance générale d'enthousiasme passionné pour Ronald Reagan et l'Amérique.

Le lendemain de l'élection américaine, de retour aux États-Unis, une fois de plus, les appels depuis la France se succèdent : « Que c'est magnifique , ce victoire de Reagan [sic]. Vous les Américains, vous avez de la chance. »

La France n'avait jamais connu cela avant .

 


Cynthia Grenier

a movie producer, was formerly European editor of Ballantine Books.

 

 

 

Traduction : Antoine Lamnège

 

Cette archive a pu être retrouvée grâce à des extraits de l'article, cités, je crois, par Serge Halimi, dans l'émission Là Bas si j'y suis, France Inter. Je vous conseille par ailleurs l'écoute des émissions La décennie : le cauchemar des années 80, ici

 

Une analyse du livre La décennie : le grand cauchemar des années 1980, de François Cusset (2009, éditions La Découverte) a été faite sur le Blog de Nico, ici

 

 

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Commentaires : 4
  • #1

    détente01 (jeudi, 01 mai 2014 16:52)

    elle a peur de rien cette dame...

  • #2

    Guadet (vendredi, 02 mai 2014 09:02)

    Rien d'étonnant.
    1984, c'est l'année du grand virage libéral décidé par les socialistes alors au gouvernement. On était encore dans la dernière crise importante avec l'Union soviétique, des communistes français déchiraient leur carte du parti, Yves Montand présentait à la télévision, en repenti, les avantages du libéralisme. Un grand retournement de veste s'opérait chez les intellectuels, passant d'une idéologie marxiste à une idéologie libérale capitaliste. Fabius et Rocard annonçaient Vals.

    Tout s'est joué dès ce moment contrairement à ce que pensent les déçus de Hollande.

    J'ai vécu cette époque avec espoir, je l'avoue. On ne voyait pas Reagan comme maintenant. Il y a peut-être même eu un moment de pensée plus libre, avant que les libéraux deviennent aussi totalitaires que les marxistes et qu'on retombe à nouveau dans un matérialisme inhumain.

  • #3

    ferdinand (vendredi, 02 mai 2014 13:24)

    "Plus que jamais, les Français soulageaient leurs âmes ..."
    c'est tellement gros qu'on se demande si les lecteurs y ont cru.
    J'espère que les correspondants français aux états unis ne disent pas de conneries aussi énormes, et qu'on gobe tranquillement...
    belle trouvaille !

  • #4

    Mélanie (vendredi, 02 mai 2014 21:00)

    beau gosse le BHL ! je dirais : "père du néo-bronzage"...