sam.

03

mai

2014

Recension du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, par le Prix Nobel d'économie Paul Krugman

Thomas Piketty, professeur à l’École d’économie de Paris, n’est pas un nom connu de tous, mais cela va peut-être changer avec la publication en anglais de son magnifique ouvrage, Le Capital au XXIe siècle,  qui révolutionne la recherche sur les inégalités. Son argumentation est convaincante. Il est devenu courant d’affirmer que nous vivons dans un deuxième âge d’or ou, comme Piketty aime à le dire, dans une seconde Belle Époque qui se matérialise par l’incroyable hausse de la richesse du pourcentage de la population le plus aisé. Mais c’est seulement grâce aux travaux de Piketty que cette affirmation a été acceptée par tous. En effet, Thomas Piketty et certains de ses collègues, notamment Anthony Atkinson à Oxford et Emmanuel Saez à Berkeley, ont été les pionniers des techniques statistiques qui permettent de suivre la concentration des revenus et de la richesse dans le passé lointain, c’est-à-dire vers le début du XXe siècle pour l’Amérique et la Grande-Bretagne, et la fin du XVIIIe siècle pour la France.

« Thomas Piketty, professeur à l’École d’économie de Paris, n’est pas un nom connu de tous, mais cela va peut-être changer avec la publication en anglais de son magnifique ouvrage, Le Capital au XXIe siècle,  qui révolutionne la recherche sur les inégalités. »

Le résultat constitue une révolution dans notre compréhension des tendances longues des inégalités. Avant cette révolution, la plupart des analyses de la disparité économique avaient plus ou moins ignoré la catégorie des « très riches ». Certains économistes, pour ne pas mentionner les politiciens, avaient fait tout leur possible pour passer sous silence cette notion d’inégalité. « Parmi les tendances les plus nuisibles aux sciences économiques, la plus séduisante, et à mon avis la plus toxique, est de se concentrer sur les questions de répartition des richesses » avait ainsi déclaré en 2004, le macro-économiste le plus influent de sa génération, Robert Lucas Jr. de l’Université de Chicago. Mais même les personnes ouvertes au débat ne mettaient généralement l’accent que sur l’écart entre les classes populaires et les personnes légèrement plus aisés, et non sur les « super- riches ». Leurs travaux se bornaient à étudier les divergences entre diplômés du supérieur et non-diplômés ou les différences de patrimoine entre le cinquième le plus riche de la population et les 4/5e les plus pauvres et ne se concentraient pas sur les hausses rapides des revenus des dirigeants et des financiers.

 

Les travaux de Piketty et de ses collègues ont donc constitué une révélation lorsqu’ils ont montré que les revenus des désormais célèbres « un pour cent », voire même des groupes plus étroits, constituaient en réalité la clé de l’envolée des inégalités. Et cette découverte s’est accompagnée d’une seconde révélation : parler d’un second âge d’or aurait pu apparaître exagéré, il n’en est rien. Aux Etats-Unis, en particulier, la part du pourcentage le plus riche de la population au sein du revenu national a suivi une progression en forme de U. Avant la Première Guerre mondiale, les « un pour cent » les plus riches recevaient environ un cinquième la production de richesse en Grande -Bretagne et aux États-Unis. En 1950, cette part avait été réduite de plus de moitié. Mais depuis 1980, les « un pour cent » ont vu leur part dans le revenu national états-unien revenir à ce qu’elle était un siècle auparavant.

 

Pourtant, l’élite économique d’aujourd’hui est très différente de celle du dix-neuvième siècle, n’est-ce pas ? À l’époque, la grande richesse tendait à être héréditaire alors que les élites économiques actuelles doivent leur situation à leur propre mérite ? Et bien, Piketty nous dit que ce n’est pas aussi vrai qu’on le pense, et qu’en tout état de cause cette situation risque de se révéler aussi peu durable que la société de classe moyenne ayant permis l’émergence d’une génération après la Seconde Guerre mondiale. Le grand concept du Capital au XXIe siècle est que nous sommes non seulement revenus à des niveaux d’inégalité des revenus semblable à ceux du dix-neuvième siècle, mais également que nous revenons à un «capitalisme patrimonial », dans lequel les leviers de commande de l’économie sont contrôlés non pas par des particuliers talentueux par des dynasties.

 

Il s’agit d’un concept remarquable et c’est précisément parce qu’il est si remarquable qu’il doit faire l’objet d’un examen critique rigoureux. Avant d’entrer dans les détails, précisons d’emblée que Piketty a écrit un livre vraiment superbe. Son travail allie une grande recherche historique - à quand remonte la dernière fois que vous avez entendu un économiste faire référence à Jane Austen et à Balzac ? - avec une analyse minutieuse de données. Et même si Piketty se moque de la « passion enfantine » des économistes pour les mathématiques, son travail constitue un tour de force de la modélisation économique avec une approche qui intègre l’analyse de la croissance économique à celle de la répartition des revenus et de la richesse. Il s’agit d’un livre qui va changer à la fois notre vision de la société et la façon dont nous faisons de l’économie.

« Nous sommes non seulement revenus à des niveaux d’inégalité des revenus semblable à ceux du XIXe siècle, mais nous revenons également à un «capitalisme patrimonial », où les leviers de commande de l’économie ne sont pas contrôlés par des particuliers talentueux mais par des dynasties. »

1.


Que savons-nous à propos de l’inégalité économique et depuis quand le savons-nous ? Jusqu’à ce que survienne la révolution Piketty, la plupart de ce que nous savions sur les inégalités de revenus et de patrimoine provenait d’enquêtes, effectuées parmi des ménages sélectionnés au hasard et qui étaient invités à remplir un questionnaire dont les réponses permettaient de produire un portrait statistique de l’ensemble de la population. L’étalon-or international pour de telles enquêtes était le sondage annuel réalisé par le Bureau du recensement aux Etats-Unis. La Réserve fédérale, la banque centrale américaine, mène également une enquête triennale sur la répartition des richesses.


Ces deux enquêtes constituent un guide essentiel pour saisir le changement de forme de la société américaine. Elles permettent par exemple de montrer le changement radical dans le processus de la croissance économique des États-Unis, qui a commencé autour des années 1980. Auparavant, les ménages de tous les milieux sociaux voyaient leurs revenus augmenter plus ou moins proportionnellement à la croissance de l’économie dans son ensemble. Après 1980, la part du lion des gains a profité à l’extrémité supérieure des plus hauts revenus, en laissant loin derrière la moitié inférieure des américains les plus pauvres.


Historiquement, les autre pays ne parvenaient pas à obtenir des données aussi précises sur la répartition des richesses et des revenus, mais cette situation s’est améliorée au fil du temps, en grande partie grâce aux efforts du Luxembourg Income Study avec lequel je vais prochainement être affilié. La disponibilité croissante de données d’enquête pouvant être comparées entre les nations a conduit à de nouvelles informations importantes. En particulier, nous savons maintenant que les États-Unis sont à la fois confrontés à une répartition beaucoup plus inégale des revenus par rapport aux autres pays développés mais également qu’une grande partie de cette différence peut être directement imputée à l’action du gouvernement. Les pays européennes sont également confrontés à de fortes inégalités de revenus liées à  l’activité du marché, tout comme aux États-Unis même si ce n’est dans la même mesure, mais ils effectuent bien plus de redistribution par l’impôt et par les transferts budgétaires que les Etats-Unis, ce qui limite les inégalités de revenus disponibles.


Malgré leur utilité, les données de l’enquête présentent pourtant des limites importantes. Elles tendent à sous-estimer, quand elles ne les manquent pas totalement, les revenus qui reviennent à la poignée de personnes au sommet de l’échelle des revenus. Elles présentent également une profondeur historique limitée. Même les données des enquêtes américaines ne débutent qu’en 1947.


C’était avant l’entrée en scène de Piketty et de ses collègues, qui se sont tournés vers une source d’information entièrement différente: les documents fiscaux. Ce n’était pas une idée nouvelle. En effet, de nombreuses recherches sur la distribution des revenus sont parties des données fiscales, mais peu ont abouti. Piketty et ses collègues sont parvenus à trouver des moyens de fusionner ces données fiscales avec d’autres sources afin de  produire une information qui complètent parfaitement les données d’enquête. Les données fiscales nous donnent notamment de très précieuses informations sur les élites. De plus les données fiscales permettent de remonter beaucoup plus loin dans le passé : les États-Unis ont un impôt sur le revenu depuis 1913 et la Grande-Bretagne depuis 1909. En France, la tenue de dossiers sur le recouvrement de l’impôt sur les successions permet d’obtenir des informations patrimoniales remontant à la fin du XVIIIe siècle.


L’exploitation de ces données n’est pas simple. Mais en utilisant toutes les ficelles du métier, ainsi que quelques conjectures savantes, Piketty est capable de produire un résumé de la baisse et de la hausse de l’extrême inégalité au cours du siècle passé que l’on peut retrouver sur le tableau n°1 ci-dessous.


 L'inégalité totale des revenus (travail et capital) dans le temps et l'espace (Part des différents groupes  dans le total des revenus)

Comme je l’ai indiqué précédemment, décrire notre ère actuelle comme un nouvel âge d’or ou une nouvelle Belle Epoque n’est pas exagéré. C’est la pure vérité. Mais comment est-ce arrivé ?

 

2.

 

Piketty entre directement dans le vif du sujet, avec le titre même de son livre : Le Capital au  XXIe siècle. Les économistes sont-ils encore autorisés à parler de la sorte ?


Ce n’est pas seulement l’allusion évidente à Marx qui rend ce titre si surprenant. En invoquant directement le capital, Piketty rompt avec la plupart des débats modernes sur l’inégalité et nous ramène à une tradition plus ancienne.


La présomption générale de la plupart des chercheurs sur les inégalités est que les revenus du travail, généralement les salaires,  constituent le point clé et que les revenus du capital ne sont ni importants ni intéressants. Piketty montre, cependant, que même aujourd’hui les revenus du capital, sans prendre en compte les plus-values, prédominent au sommet des plus hauts revenus. Il montre également que dans le passé, pendant la Belle Époque en Europe et, dans une moindre mesure, pendant l’âge d’or états-unien, l’inégalité de revenus du travail n’a jamais été le principal moteur de la disparité des revenus. Et il soutient que nous sommes sur le chemin du retour vers ce genre de société. Et il ne s’agit pas d’une quelconque spéculation de sa part. Car bien que Le capital au XXIe siècle soit un travail basé sur des principes essentiellement empiriques, il est largement entraîné par un cadre théorique qui tente d’unifier les recherches sur la croissance économique et sur la répartition à la fois des revenus et des richesses. Fondamentalement, Piketty considère l’histoire économique comme une course entre l’accumulation du capital et d’autres facteurs de croissance, principalement la croissance de la population et le progrès technologique.


A coup sûr, c’est une course qui ne peut pas avoir de vainqueur permanent car sur le très long terme le stock de capital et le revenu global doivent croître approximativement au même rythme. Mais il est possible de pencher vivement d’un côté ou de l’autre pendant des décennies. A la veille de la Première Guerre mondiale, l’Europe avait accumulé un stock de capital six ou sept fois supérieur au revenu national. Au cours des quatre décennies suivantes, ce ratio a été divisé par deux en raison de destructions physiques causées par la guerre et de l’utilisation de l’épargne à l’effort de guerre. L’accumulation de capital a repris après la Seconde Guerre mondiale, mais le ratio Capital / Travail est resté faible car il s’agissait d’une période de croissance économique spectaculaire : les Trente Glorieuses. Depuis les années 1970, le ralentissement de la croissance a entraîné une hausse de ce ratio de sorte à ce que le capital et le patrimoine ont  tendance à revenir vers leurs niveaux de la Belle Époque. Et à moins de lui opposer un impôt progressif contraignant, dit Piketty,  cette accumulation de capital va finalement recréer les inégalités connues pendant la Belle Époque.


Pourquoi ? Tout est basé sur g - r c'est-à-dire sur la différence entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique.


Tous les modèles économiques nous disent que si g diminue, ce qui est le cas depuis 1970, une baisse qui devrait d’ailleurs se poursuivre en raison du ralentissement de la croissance de la population en âge de travailler et du ralentissement du progrès technologique, alors r diminuera aussi. Piketty affirme, quant à lui, que r diminuera moins que g. Il n’est pas nécessaire que cela soit vrai. Cependant, si l’on remplace des travailleurs par des machines -  ou si, pour utiliser un jargon plus technique, l’élasticité de substitution entre capital et travail est supérieure à 1 -  le ralentissement de la croissance engendrera une hausse du ratio capital / travail  et le fossé entre r et g s’élargira en effet. Piketty affirme que les niveaux de records historiques montrent que c’est ce qu’il va se passer.

Honoré de Balzac
Honoré de Balzac

S’il a raison, une conséquence immédiate sera une redistribution des revenus au détriment du travail et en faveur des détenteurs de capitaux. La sagesse conventionnelle a longtemps été de ne pas s’inquiéter que cela se produise car la part du capital et celle du travail dans le revenu total sont très stables dans le temps. Sur le très long terme, toutefois, cela n’a pas été le cas. En Grande-Bretagne , par exemple , la part du capital dans le revenu - soit sous la forme de bénéfices des sociétés , dividendes, loyers , ou la vente de biens  par exemple , est passée d’environ 40 % avant la Première Guerre mondiale à à peine 20 % aux alentours de 1970 , et a depuis à peu près rebondi de moitié. Cette tendance est moins nette aux États-Unis, mais une redistribution en faveur du capital est également en cours. Les profits des entreprises ont notamment explosé depuis le début de la crise financière, alors que les salaires, y compris ceux des personnes très qualifiées, ont stagné.


Une part croissante du capital augmente également directement les inégalités, parce que la propriété du capital est toujours répartie beaucoup plus inégalement que les revenus du travail. Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là, car lorsque le taux de rendement du capital excède considérablement le taux de croissance économique, «  le passé tend à dévorer l’avenir » : la société tend inexorablement vers la domination par la richesse héritée.


Il suffit de regarder comment cela  fonctionnait à la Belle Époque en Europe. Les propriétaires de capital pouvaient bénéficier d’un rendement de 4,5 pour cent pour leurs investissements, avec une imposition minimale, alors que la croissance économique n’était que d’environ un pour cent. Les individus les plus riches pouvaient donc aisément réinvestir une partie suffisante de leurs revenus afin de s’assurer que leur richesse et par conséquent leurs revenus augmenteraient plus vite que l’économie, ce qui renforçait leur domination économique, malgré les fortes dépenses d’argent nécessaire à une vie de grand luxe.
Et que se passa-t-il au décès de ces personnes richissimes ? Ils transmirent leur richesse, là-encore, avec un minimum de taxation à leurs héritiers. L’argent transmis à la génération suivante représentait 20 à 25 pour cent de son revenu annuel. 90 % de la richesse globale de la génération suivante était héritée plutôt qu’économisée sur les revenus salariaux gagnés au cours de son existence. Et cette richesse héritée se concentrait dans les mains d’une très petite minorité : en 1910 le pourcentage le plus riche de la population possédait 60 pour cent de la richesse en France et 70 pour cent en Grande-Bretagne.


Pas étonnant donc que les romanciers du XIXe siècle aient été obsédés par les héritages. Piketty discute longuement du conseil que le machiavélique Vautrin donne à Rastignac dans Le Père Goriot de Balzac et qui peut se résumer au fait que sa carrière aussi réussie soit-elle ne pourrait pas fournir à Rastignac plus d’une faible fraction de la richesse qu’il pourrait acquérir d’un seul coup en épousant la fille d’un homme riche. Et il s’avère que Vautrin avait raison. Au XIXe siècle, être l’héritier du pourcentage le plus riche de la population permettait de jouir d’un niveau de vie 2,5 fois supérieur à celui du pourcentage de la population bénéficiant des plus hauts revenus du travail.

Vous pourriez être tenté de dire que la société moderne ne ressemble en rien à cette société-là. Cependant bien qu’ils restent moins importants qu’ils ne l’étaient à la Belle Époque, les revenus du capital et la richesse héritée constituent toujours de puissants moteurs de l’importance des inégalités et leurs influences sont grandissantes. En France, montre Piketty, la part de la richesse totale héritée a fortement baissé pendant les guerres et la période de l’après-guerre, où la France a connu une croissance rapide. Vers 1970, cette part était inférieure à 50 pour cent. Mais aujourd’hui la tendance s’est inversée au point d’atteindre 70 %. En conséquence, nous avons assisté à une baisse puis à une hausse dans la capacité de l’héritage à conférer le statut d’élite patrimoniale à ses bénéficiaires: le niveau de vie du pourcentage d’héritiers les mieux dotés tomba en dessous de celui du pourcentage des travailleurs les mieux rémunérés entre 1910 et 1950, mais commença à passer à nouveau au-dessus après 1970. Nous n’en sommes pas revenus au niveau de l’époque de Rastignac, mais il apparait cependant plus utile de naître dans une famille richement dotée, ou d’épouser un conjoint né dans une famille richissime, que d’obtenir un emploi fortement rémunérateur.

« Piketty discute longuement du conseil que le machiavélique Vautrin donne à Rastignac dans Le Père Goriot de Balzac et qui peut se résumer au fait que sa carrière aussi réussie soit-elle ne pourrait pas fournir à Rastignac plus d’une faible fraction de la richesse qu’il pourrait acquérir d’un seul coup en épousant la fille d’un homme riche. »

Et ce n’est peut être que le début. Le tableau ci-dessous, proposé par Piketty, montre les estimations mondiales de r et de g sur le long terme. Il suggère que l’ère de la redistribution est maintenant derrière nous et que les conditions sont maintenant réunies pour le rétablissement du capitalisme patrimonial.


Monde : Comparaison du taux de rendement du capital (net de taxe) et du taux de croissance de la période de l'antiquité jusqu'en 2100

Compte tenu de ce tableau, pourquoi la question de l’héritage des grands patrimoines n’occupe-t-elle qu’une aussi petite place dans le débat public ? Piketty suggère que la très grande taille de ces fortunes héritées les rend, d’une certaine manière, invisibles : « La richesse est tellement concentrée qu’une grande partie de la société n’a pratiquement pas conscience de son existence, de sorte que les gens imaginent que ces sommes appartiennent à des entités mystérieuses ou surréalistes ». Il s’agit d’une bonne explication. Mais elle n’est sûrement pas la seule. Car le fait est que l’exemple le plus remarquable de la flambée des inégalités dans le monde d’aujourd’hui, c'est-à-dire le fort enrichissement du pourcentage le plus aisé de la population dans le monde anglo-saxon, et notamment états-unien, n’a pas beaucoup à voir avec l’accumulation du capital, du moins jusqu’à présent. Il est plus lié aux rémunérations et aux revenus particulièrement élevés.

 

3.

 


Le Capital au XXIe siècle est, comme j’espère l’avoir dit suffisamment clairement, un travail impressionnant. À un moment où le problème de la concentration des richesses et des revenus dans les mains d’une petite minorité a refait surface comme une question de politique majeure, Piketty n’offre pas seulement une documentation très précieuse avec une profondeur historique inégalée de ce qui se passe. Il offre également ce que je considère comme une théorie du champ unifié de l’inégalité, en intégrant dans un cadre unique à la fois la croissance économique, la répartition des revenus entre le capital et le travail  et la répartition des richesses et des revenus entre les individus.


Et pourtant, il ya une chose qui nuit légèrement à la démonstration, une sorte de passe-passe intellectuel, mais qui ne comporte pas du tout de tromperie de la part de Piketty. En réalité, la principale raison qui crée un emballement pour ce livre n’est pas seulement la hausse des « un pour cent » mais plus particulièrement la hausse des « un pour cent » américains. Pourtant, il s’avère que cette hausse s’est produite pour des raisons qui vont au-delà de la portée de la grande thèse de Piketty.


Piketty est, bien sûr, un économiste trop bon et trop honnête pour tenter de dissimuler les faits gênants. Ainsi il indique : «En 2010, les inégalités aux États-Unis sont quantitativement aussi extrêmes que dans la vieille Europe de la première décennie du XXe siècle, mais la structure de ces inégalités est assez clairement différente. En effet, ce que nous avons constaté aux Etats-Unis et que nous commençons à voir ailleurs est quelque chose de radicalement nouveau : la montée des « super salaires ». 


Le capital a toujours son importance. Dans les très hautes sphères de la société, les revenus de capitaux excèdent encore les traitements, les salaires et les primes. Piketty estime que l’accroissement des inégalités de revenus du capital explique un tiers de la hausse globale des inégalités aux Etats-Unis. Mais les hauts salaires au sommet de la société ont également bondi. Ainsi si le salaire réel de la plupart des travailleurs américains a faiblement augmenté depuis le début des années 1970, celui des « un pour cent » a augmenté de 165 pour cent , et celui des 0,1 pour cent a augmenté de 362 pour cent . Si Rastignac était vivant aujourd’hui, Vautrin lui concèderait peut-être qu’il pourrait obtenir un train de vie identique en devenant un gestionnaire de « Hedge-Funds » qu’en épousant une riche héritière.


Comment expliquer cette hausse spectaculaire des inégalités de revenus avec la part du lion des gains qui bénéficient aux personnes situées au sommet de la pyramide sociale ? Certains économistes américains pensent qu’elle est liée à des évolutions technologiques. Dans un célèbre article de 1981, intitulé « L’économie des superstars », l’économiste de Chicago Sherwin Rosen affirme que les technologies de communication moderne, en réduisant les distances d’accès aux personnes de talent , ont créé un marché du « Winner take all » où une poignée de personnes exceptionnelles récoltent d’énormes récompenses, même si elles sont seulement légèrement meilleures dans ce qu’elles font que des rivaux beaucoup moins bien payés.


Piketty n’est pas convaincu. Comme il le remarque, les économistes conservateurs aiment parler de la rémunération élevée des artistes au sens large, tels que les stars du sport ou du cinéma, pour justifier le bien fondé des hauts revenus dans le monde de l’entreprise. Mais ces personnes ne représentent finalement qu’une infime partie du revenu global des élites, qui se compose principalement de cadres de divers secteurs dont le rendement est, en fait, assez difficile à évaluer ou à valoriser.

Qui détermine la valorisation salariale d’un PDG d’entreprise ? Et bien, il y a normalement un comité de rémunération, nommé par le PDG lui-même. En effet, Piketty affirme que les cadres de haut niveau fixent leur propre salaire, qui est en réalité davantage contraint par les normes sociales plutôt que par une hypothétique discipline du marché. Et il explique les flambées salariales au sommet de la pyramide sociale par une érosion de ces normes. En effet, il attribue la flambée de ces revenus aux forces sociales et politiques plutôt qu’à des forces strictement économiques.


Ensuite, pour être objectif, il passe ensuite à l’analyse économique possible de l’évolution des normes, en faisant valoir que la baisse des taux d’imposition sur les plus hauts revenus ont eu tendance à aiguiser l’appétit des élites. Si un grand patron ne peut espérer conserver qu’une petite fraction du très gros salaire qu’il pourrait obtenir en méprisant les normes sociales, il pourrait se dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Le fait de réduire drastiquement le taux marginal d’imposition afin d’espérer des changements de comportement ne fonctionne pas. Et comme de plus en plus de salariés à très hauts-revenus bafouent les normes, ce sont les normes qui changent.


Il y a beaucoup à dire sur ce diagnostic, mais il lui manque la rigueur et l’universalité de l’analyse de Piketty sur la répartition des richesses et des revenus. Aussi, je ne pense pas que Le capital au XXIe siècle réponde de manière adéquate à la critique la plus révélatrice de l’hypothèse de pouvoir exécutif : une concentration des revenus très élevés est constatée dans la finance, qui est un secteur où la prestation peut, d’une certaine manière, être évaluée. Je ne parle pas des gérants de « hedge-funds » paresseux: ces gens sont payés sur leur capacité à attirer des clients et à obtenir de bons rendements sur leurs placements. Vous pouvez remettre en question les valeurs morales de la finance moderne, mais les « Gordon Gekko » sont clairement bons à quelque chose, et l’accroissement de leurs revenus ne peut pas être attribué uniquement à des relations de pouvoir, bien que je suppose que vous pourriez me dire que la volonté de s’engager dans des voies moralement douteuses, comme la volonté de mépriser les normes salariales, est encouragée par de faibles taux d’imposition marginaux.


Dans l’ensemble, je suis plus ou moins convaincu par l’explication de Piketty sur la montée des inégalités de salaires, bien que son incapacité à analyser les responsabilités de la déréglementation soit une grande déception. Mais comme je l’ai dit, son analyse ici manque de sa rigueur habituelle, sans mentionner son élégance intellectuelle exaltante.


Pourtant cela ne devrait pas nous faire réagir de manière disproportionnée. Même si les inégalités aux États-Unis sont principalement liées aux inégalités de revenus salariaux, le capital présente également une importance significative. Et dans tous les cas, notre histoire future risque d’être tout à fait différente. La génération actuelle des Américains les plus riches, qui se compose davantage de cadres que de rentiers, est une génération qui vit certes en dehors du capital hérité mais qui a des héritiers. Et d’ici deux décennies, l’Amérique pourrait être dominée par les rentiers et devenir une société encore plus inégalitaire que celle de la Belle Époque en Europe.

 

Mais cela ne doit pas se produire.

« Pourquoi la question de l’héritage des grands patrimoines n’occupe-t-elle qu’une aussi petite place dans le débat public ? »

4.

 

À certains moments, Piketty semble presque offrir une vision déterministe de l’histoire, où tout découle des taux de croissance de la population et du progrès technologique. En réalité, cependant, Le capital au XXIe siècle indique clairement que la politique publique peut jouer un rôle majeur, et que même si les conditions économiques sous-jacentes pointent vers des inégalités extrêmes, ce que Piketty nomme « une dérive vers l’oligarchie», elles peuvent être interrompues et même inversée si le corps politique en décide ainsi.


Le point clé est de comprendre que lorsque nous effectuons la comparaison essentielle entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique, ce qui importe c’est le rendement après impôt sur la fortune. L’impôt progressif direct sur le patrimoine et la succession peut donc être une puissante force de limitation des inégalités. En effet, Piketty conclut son chef-d’œuvre par un plaidoyer pour une telle forme d’imposition. Malheureusement, les périodes historiques étudiées dans son propre livre n’incitent pas à l’optimisme.


«L’expérience de la France à la Belle Époque prouve, si besoin est, que l’hypocrisie n’est jamais trop grande quand les élites économiques et financières sont obligées de défendre leurs intérêts ».

« Le capital au XXIe siècle est donc un livre extrêmement important sur tous les fronts. Piketty a transformé notre discours économique ; nous ne parlerons plus jamais de la même façon de richesse et d’inégalités. »

Il est vrai que, pendant une grande partie du XXe siècle la fiscalité fortement progressive a en effet aidé à réduire les inégalités de revenus et de patrimoine, et vous pouvez imaginer que l’imposition élevée des très hauts-revenus est le résultat politique naturel lorsque la démocratie affronte une période de fortes inégalités. Piketty, cependant, rejette cette conclusion. Pour lui, le triomphe de l’imposition progressive au cours du XXe siècle était «  le produit éphémère du chaos ». Sans la période de 30 ans, où l’Europe a connu deux guerres et les bouleversements liés à ces guerres modernes, affirme-t-il, rien de tel ne serait arrivé.


Comme preuve, il prend l’exemple de la Troisième République en France. L’idéologie officielle de la République était très égalitaire. Pourtant, le patrimoine et le revenu étaient presque aussi concentrés et les privilèges économiques presque aussi dominés par l’héritage qu’ils ne l’étaient outre-manche dans la monarchie constitutionnelle aristocratique anglaise. Et les politiques publiques n’ont presque rien fait pour s’opposer à la domination économique des rentiers puisque les droits de succession, en particulier, étaient presque ridiculement bas.


Pourquoi les citoyens universellement affranchis de France ne voteraient pas pour des politiciens qui soutiennent la classe des rentiers ? Et bien, alors comme aujourd’hui, la grande richesse achète l’influence, et pas seulement sur les politiques, mais également sur le discours public. Upton Sinclair a eu cette déclaration célèbre : « il est difficile de trouver un homme pour comprendre quelque chose quand son salaire dépend de sa capacité à ne pas le comprendre »  Piketty, en regardant l’histoire de son propre pays, arrive à une conclusion similaire : «L’expérience de la France à la Belle Époque prouve, si besoin est, que l’hypocrisie n’est jamais trop grande quand les élites économiques et financières sont obligées de défendre leurs intérêts ».


Le même phénomène est visible aujourd’hui. En fait sur les inégalités, un aspect curieux de la politique américaine est qu’elle semble être en avance sur la réalité . Comme nous l’avons vu, pour le moment l’élite économique américaine doit plus son statut à ses salaires qu’à ses revenus de capitaux. Néanmoins, la rhétorique économique des conservateurs célèbre plus et met davantage en lumière le capital par rapport au travail et les «créateurs d’emplois » par rapport aux travailleurs.

 

 

« La grande richesse achète l’influence, et pas seulement sur les politiques, mais également sur le discours public. »

En 2012, Eric Cantor , le chef de majorité de la Chambre des représentants, a choisi de célébrer la fête du Travail, la fête du Travail !, avec un tweet destiné à honorer les propriétaires d’entreprises :


« Aujourd’hui, nous célébrons ceux qui ont pris un risque, travaillé dur, construit une entreprise et bâti leur propre succès. »


Sans doute échaudé par les réactions, il a ressenti le besoin de rappeler à ses collègues, lors d’un important séminaire du Parti Républicain, que la plupart des gens ne possèdent pas leur propre entreprise. Cela démontre en soi à quel point ce parti identifie lui-même le capital à l’exclusion virtuelle de travail.


Et cette orientation en faveur du capital n’est pas seulement rhétorique. La pression fiscale sur les Américains à revenus élevés a régulièrement diminué depuis les années 1970, et la plus grande part de cette baisse s’est orientée vers les revenus du capital, en incluant une forte baisse de l’impôt sur les sociétés, qui favorise indirectement les actionnaires et les héritiers. Parfois, il semble qu’une partie substantielle de notre classe politique travaille activement à la restauration du capitalisme patrimonial de Piketty. Et au regard des dons accordés aux partis politiques, dont beaucoup proviennent de familles riches, cette possibilité apparait beaucoup moins bizarre qu’au premier abord.


Piketty conclut Le Capital dans le XXIe siècle avec un appel aux armes, un appel, en particulier à un impôt sur la fortune, unique si possible, pour limiter la puissance croissante de la richesse héritée. Il est facile d’être cynique sur les perspectives de réalisation d’une telle proposition. Mais le diagnostic magistrale de Piketty pour savoir où nous en sommes et où nous nous dirigeons rend cette réalisation considérablement plus probable. Le capital au XXIe siècle est donc un livre extrêmement important sur tous les fronts. Piketty a transformé notre discours économique ; nous ne parlerons plus jamais de la même façon de richesse et d’inégalités.


Paul Krugman

NB: Cet article est la traduction de « Why We’re in a New Gilded Age ?» rédigé par Paul Krugman et paru sur http://www.nybooks.com

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Commentaires : 3
  • #1

    preop1 (mardi, 06 mai 2014 16:47)

    ce qui est rassurant, c'est que le milieu intellectuel économique a l'air assez restreint, pour qu'un tel bouquin fasse du bruit aux USA. Et que nos intellectuels sont à la pointe d'un discours contestatataire... ça pourrait basculer rapidement.
    je vais le lire.

  • #2

    lamnège (mardi, 06 mai 2014 17:07)

    « il est difficile de trouver un homme pour comprendre quelque chose quand son salaire dépend de sa capacité à ne pas le comprendre ». cette phrase est mythique.

  • #3

    Horror (mercredi, 07 mai 2014 09:23)

    Et si l'inégalité venait d'ailleurs.
    Les patrons du CAC40 ont bon dos, ce sont les arbres qui cachent la forêt. In fine, ils ne représentent rien, sont au plus des incongruités, juste des sorcières à brûler sur la place de Grève pour satisfaire le bon Peuple.
    Les moteurs de la richesse et de la croissance pour tous restent intimement liés à l'entrepreneuriat ou un petit nombre fait avancer l'ensemble, salaires compris.
    Hors ce moteur est cassé pour la bonne et simple raison qu'un troisième larron s'est immiscé dans la danse depuis 30 ans et qu'il rafle la mise, générant et aggravant toutes ces inégalités, l'Etat.
    Alors qu'il ne produit aucune richesse, il en ponctionne aujourd'hui 57% en France de celle produite, et en plus il la redistribue fort mal.
    Cette douloureuse ponction obère toute tentative entrepreneuriale, toute fluidité sur le marché du travail ou le jeu de l'offre et de la demande gelé, gèle avec lui toute hausse de salaire entraînant les classes moyennes par le fond.
    Autant les inégalités étaient flagrantes fin XIX, début XX, autant aujourd'hui elles ne sont que la résultante de ce racket d'Etat. Par réaction face à cette spoliation (à ce taux là et au delà pour les plus riches c'en est une), les derniers déciles les plus riches ont logiquement mis en place et de façon Darwinienne des pares feux.
    Cela est facilité par la globalisation et la compétition fiscale entre les Etats que ce soit pour générer de la croissance et de la richesse dans un environnement plus propice ou à titre personnel pour préserver un patrimoine.
    Autre effet pervers, la régulation Etatique qui génère tous les jours toujours plus de freins noyant toute velléité créatrice de richesse au sens Noble sous un magma administratif et légal qui asphyxie et décourage les créateurs qui ne font rien ou s'en vont.
    La tentation est alors grande pour les investisseurs d'aller sur des supports plus faciles que sont les instruments financiers, asséchant par la même les besoins d'investissement dans l'économie réelle.
    Je n'excuse rien, n'approuve rien, je me contente de regarder factuellement ce qui se passe et essaie d'en comprendre les mécanismes. Objectivement, le problème c'est l'Etat.
    D'autres l'ont compris, agissent et voient des résultats rapides arriver que ce soit en terme de croissance, d'emploi, de dette, de dynamique positive... que des critères ou nous restons les cancre de la Classe. Et au lieu de nous élever contre les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres, nous ferions mieux de nous indigner contre la médiocrité de nos politiques qui nous envoient tous riches et pauvres dans le mur afin de préserver leurs seuls petits intérêts.