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05

mai

2014

Auvergne: histoire d'un dépeuplement à cause d'une révolution industrielle ratée

Place de la Victoire à Clermont-Ferrand
Place de la Victoire à Clermont-Ferrand

A l’heure où le débat sur les fusions de régions fait rage, et où l’Auvergne en tant que Région pourrait bien disparaître et ainsi s’affaiblir (comme d’autres hélas), il n’est pas inutile de jeter un oeil sur les dynamiques historiques, pour mieux comprendre les mouvements à l’oeuvre.

 

L’Histoire (peu connue) de l’Auvergne est en effet celle d’un dépeuplement spectaculaire sur deux siècles. En grande partie, cela est dû à la Révolution industrielle et à son besoin de main-d’oeuvre qui a provoqué l’émigration massive des Auvergnats hors d’Auvergne, du fait du manque d’industrialisation de la Région. Région agricole très peuplée, l’Auvergne voit donc ses habitants travailler dans les grandes villes et en particulier à Paris où ils formeront une communauté bien connue. Voici les courbes du nombre d’habitants de l’Auvergne et de la France entre 1801 et 2010. Le nombre des Français est représenté sur l’axe de gauche, le nombre d’Auvergnats sur l’axe de droite.

« L’Histoire de l’Auvergne est celle d’un dépeuplement spectaculaire sur deux siècles, dû en grande partie à la Révolution industrielle et à son besoin de main-d’oeuvre qui a provoqué l’émigration massive des Auvergnats hors d’Auvergne, du fait du manque d’industrialisation de la Région. »

Trois périodes se dessinent : de 1801 à 1886, la population française augmente régulièrement et l’Auvergne également (bien qu’en réalité, elle augmente déjà moins en proportion, signe d’une émigration en état de marche). Mais alors qu’en 1886, il y a 40 millions de français, soit deux tiers du nombre actuel, l’Auvergne atteint pour sa part un pic de population qu’elle ne retrouvera jamais : 1,55 million d’habitants.

 

De 1886 à 1954, en effet, la population auvergnate s’effondre littéralement, à la petite exception des années d’après Première Guerre Mondiale. Elle passe à 1,25 million dans un contexte où la démographie française croît toujours lentement. Cette période correspond à l’âge d’or de l’émmigration à Paris, où les auvergnats travaillent dans des cafés, des restaurants, comme chauffeurs de taxis ou autres, la communauté s’organisant et créant un journal et une association de défense des droits des auvergnats.

 

Enfin de 1954 à 2010, la population auvergnate croît de nouveau lentement, en particulier ces dernières années, mais dans un contexte où la population française explose, signe que l’émigration se poursuit, en particulier à partir de la fin des années 70, et jusqu’au début des années 2000.

 

Au final, tout cela conduit à une dégradation permanente, sur deux siècles, de la part de la population auvergnate dans la population totale, comme on peut le voir sur le graphique 2 :

On passe de 4.5% en 1804 à 2% aujourd’hui. En comparaison, on peut voir que pour la Bretagne, cette part s’est fortement dégradée après la Seconde Guerre Mondiale et jusqu’au milieu des années 70, mais en dehors de cela, elle est demeurée stable, indiquant une évolution conjointe de la démographie bretonne et de la démographie globale.

 

Certes, la Bretagne est plus grande en superficie, mais on retrouve l’évolution au niveau de la densité :

Partant d’une densité à peu près équivalente (50 habitants/km²) début XIXème, on constate que celle de la Bretagne explose après guerre alors que l’Auvergne stagne à 50 sur deux siècles.

 

Pourquoi les Auvergnats sont-ils partis ? Pour trouver du travail dans les villes, en particulier à Paris, et parce que leur région ne leur en offrait pas, ou pas suffisamment, en raison de son manque d’industrialisation. Vieille histoire, qui peut se retrouver dans moult régions du monde à différentes périodes, comme dans le Mezzogiorno italien. Les causes de ce manque d’industrialisation restent floues (et surtout très peu étudiées). Les ressources naturelles nécessaires aux débuts de l’industrialisation, comme le charbon ou le bois, sont présentes en Auvergne et furent exploités (Brassac-les-Mines...), la main-d’œuvre était nombreuse. Mais un problème évident était les voies de communication, rendues difficiles par la géographie. Ainsi, les étroites vallées auvergnates, en particulier sur la moitié sud, ne permettent pas comme dans les alpes de circuler à l’intérieur. Mais à chaque fois qu’on construit une route sur un plateau, il faut alors franchir ces vallées profondes et bâtir des ponts, exploits techniques permanents, comme en témoigne les nombreux viaducs de toutes les époques (Garabit...), mais surtout coûteux. Bref, le commerce est rendu plus difficile. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que la seule zone véritablement industrialisée en Auvergne est celle qui s’organise autour de l’Allier, la rivière qui traverse l’Auvergne du Sud au nord, et qui constitua longtemps un axe commercial privilégié du canotage. C’est dans cette région des limagnes, début des grandes plaines du nord de la France et axe direct vers Paris, que les principaux centres économiques auvergnats ont vu le jour, et en particulier à Clermont-Ferrand. Dans une certaine mesure, cette industrialisation de l’Allier (principalement dans le département du Puy-de-Dôme) a freiné l’émigration en offrant aux auvergnats du travail dans des centres urbains plus proches. On s‘en rend compte en étudiant la population du Puy-de-Dôme :

On constate que l’évolution est un peu meilleure qu’en Auvergne. Alors qu’en 1801 le Puy-de-Dôme était le quatrième département français en terme de population, et était plus peuplé que l’Ille-et-Vilaine  (le département dont Rennes est la préfecture), il a certes connu un déclin démographique tout au long du XIXème siècle. Mais au XXème siècle, la courbe se stabilise puis repart à la hausse après-guerre, permettant au département d'égaler à l’heure actuelle son record de population de 1851, avant peut-être de le dépasser. De son côté, on voit que l’Ille et Vilaine décroît moins au XIXème, puis se peuple fortement à partir des années 60-70, avec l’industrialisation grandissante de Rennes à cette époque, dont la taille explose.

« Finalement, on voit bien le rôle que joue le développement économique pour une région dans son évolution. Le déclin démographique de l’Auvergne sur ces deux siècles illustre suffisamment comment un territoire peut s’affaiblir s’il est laissé à l’abandon. »

Place de Jaude à Clermont-Ferrand
Place de Jaude à Clermont-Ferrand

Finalement, on voit bien le rôle que joue le développement économique pour une région dans son évolution. Le déclin démographique de l’Auvergne sur ces deux siècles illustre suffisamment comment un territoire peut s’affaiblir s’il est laissé à l’abandon. L’activité disparaît puis avec elle les investissements dans les transports puis sa population et inversement. Le cas de la Bretagne est à ce titre intéressant. Aux moments difficiles (après guerre), les grands plans de modernisation et en particulier la construction d’un grand réseau routier 2 fois 2 voies ont favorisé le maintien d’une activité économique en Bretagne permettant la fixation de la population. Il existe en Bretagne de nombreux centres urbains de taille moyenne qui font vivre la région (ainsi Lorient, Vannes, Quimper, Saint-Brieuc...) , qui manquent à beaucoup de régions. Le tissu de petites entreprises agro-alimentaires (au delà de leur fonctionnement très peu écologique) permet l’emploi et au final l’activité régionale, qui fit défaut à l’Auvergne pour retenir sa population.

« Aujourd’hui, pourtant, c’est ce modèle d’activité locale qui est de plus en plus mis en danger par la crise économique. C’est cela qui est profondément remis en cause par le capitalisme actuel comme une vieillerie. »

Les monts du Cantal
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« Ne nous y trompons pas, la fusion des régions est un avatar de la conception destructrice qui condamne l’investissement dans des zones d’activité économiques intermédiaires car trop coûteux et pas assez rentable. C’est le développement régional qui coûte trop cher, il faut donc l’abandonner, et faire partir les gens, encore et toujours. »

Aujourd’hui, pourtant, c’est ce modèle d’activité locale qui est de plus en plus mis en danger par la crise économique. C’est cela qui est profondément remis en cause par le capitalisme actuel comme une vieillerie. La logique actuelle est de condamner l’investissement dans des zones d’activité économiques intermédiaires comme trop coûteuse et pas assez rentable. C’est pourtant là que demeure la clef du développement pour de nombreuses régions, et la possibilité de vivre dans le lieu qu’ils aiment pour de nombreuses personnes, au delà bien sûr des conditions dans lesquelles ils travaillent. Ne nous y trompons pas, la fusion des régions est un avatar de cette conception destructrice. C’est le développement régional qui coûte trop cher, il faut donc l’abandonner, et faire partir les gens, encore et toujours.

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Commentaires : 4
  • #1

    Ingénu (mardi, 06 mai 2014 10:04)

    Pour situer ma pensée, je n'ai personnellement aucun avis sur la fusion des régions qui se profile (dans les mots car dans les faits j'y crois que très peu). Néanmoins, j'avoue ne pas bien comprendre le lien entre la première partie (intéressante au demeurant, source INED?) et le dernier paragraphe. Dire que le rapprochement des régions puissent mettre un frein au développement des zones d'activités intermédiaires me paraît pour le moins surprenant. Au contraire doter les régions (élargies ou non) de vrais moyens pour soutenir ces activités pourrait être plus utile qu'attendre des actions de Paris.

  • #2

    lamnège (mardi, 06 mai 2014 17:04)

    par rapport aux transports, il y a deux logiques, ou bien l'on considère que rapprocher clermont de Paris permet à l'auvergne de rester attractive (car plus proche du pouvoir financier) ; ou cette logique renforce encore l'attractivité de Paris ET de Clermont, qui dépeupleura un peu plus les campagnes auvergnates.
    Par exemple, on pourrait réfléchir à un aménagement de la vallée de l'allier qui est relativement mal desservie en train (il y a l'autoroute par contre), alors qu'elle compte un énorme potentiel. Les priorités sont à revoir.
    J'ajoute que la fusion des régions est plus une mode européenne qu'une véritable pensée stratégique de l'aménagement.

  • #3

    Républicain (mardi, 06 mai 2014 21:09)

    @Ingénu

    En fait le projet de fusion des régions apparait problématique pour deux raisons majeures.
    La première correspond à la remise en cause du modèle républicain français inspiré du jacobinisme qui considère la République comme une et indivisible. Chaque citoyen a ainsi l'assurance de bénéficier des mêmes droits, où qu'il vive sur le territoire. Ce principe inclut également la solidarité territoriale, qui permet des transferts budgétaires des territoires les plus riches vers les territoires les plus pauvres. En clair, il va totalement à l'encontre du fonctionnement actuel de l'UE, où l'Allemagne refuse ostensiblement d'aider la Grèce, ce qui crée de profondes inégalités entre les pays membres. De plus, le fait de donner plus de pouvoir aux régions est aussi l'occasion d'affaiblir les États souverains au profit de l'UE, alors qu’ils sont les lieux réels d’expression de la démocratie.
    La seconde raison est que la fusion des régions est la concrétisation de la progression des politiques d'austérité en Europe. Plus que de renforcer les régions, l'idée est surtout de réduire les dépenses en s'attaquant au "millefeuille administratif" (sic). En réalité fusionner les régions signifie surtout réduire les services publics en direction des Français, alors qu'ils font intégralement partie de leur pouvoir d'achat. Il s’agit donc d’une nouvelle réduction du pouvoir d’achat des Français, notamment ceux situés loin des futures grandes agglomérations régionales.

    Contrairement à vous, je suis convaincu que cette réforme se mettra en place, car les politiques sauront jouer des divisions internes pour faire aboutir le projet. Ainsi les plus grosses régions qui absorberont les plus petites auront intérêt à une telle fusion qui renforcera leur capitale régionale et qui accroîtra les pouvoirs de son président de région. On retrouve ici l’idée d’accumulation perpétuelle des richesses sur les zones les plus riches au détriment des zones les plus pauvres.

  • #4

    woyzeck (samedi, 10 mai 2014 00:08)

    @ Republicain

    L'idéologie républicano-parisianno robespierrienne tient encore ! C'est assez drôle à entendre. Je me demande si vous croyez réellement que la France a réussi à créer un modèle un et indivisible comme vous dites (et la constitution avec vous) : regardez la corse, les territoires ultra-marins, l'alsace... La France n'a jamais été et ne sera jamais une et indivisible, que ca vous fasse de la peine ou non ! Ce discours n'a servi qu'à une chose : humilier les peuples minoritaires et tuer les langues régionales : bravo ! Par contre, ca n'a jamais permis de créer votre république une et indivisible, qui par ailleurs, si elle pouvait jamais exister, serait plutôt un état tyrannique et une dictature proche de la corée du nord.

    Le seul argument qui tient debout, c'est le deuxième que vous soulevez, auquel j'adhère (même si je pense que moins de millefeuille administratif est nécessaire, rien que pour foutre les baronnies politiques en l'air).