jeu.

08

mai

2014

Einstein analyse le fonctionnement de nos systèmes économiques

S'il y a quelque chose qui puisse donner à un profane en questions économiques le courage d'exprimer une opinion sur la nature des difficultés économiques angoissantes du temps présent, c'est la confusion désespérante des avis des gens compétents. Ce que j'ai à dire n'est pas nouveau et n'a pas la prétention d'être autre chose que l'expression de la conviction d'un homme honnête et indépendant qui, libéré de tout préjugé de classe et de nationalisme, ne désire pas autre chose que le bien de l'humanité et un aménagement aussi harmonieux que possible de l'existence humaine.

Si dans ce qui suit j'écris comme si les choses les plus diverses étaient absolument claires pour moi et comme si j'étais sûr de la vérité de mes réflexions, ce n'est qu'un moyen de m'exprimer le plus commodément, et non pas l'expression d'une confiance en moi-même mal fondée, ou bien de la confiance en l'infaillibilité de ma simple conception de circonstances qui véritablement sont extraordinairement compliquées.

« Ce que j'ai à dire n'est pas nouveau et n'a pas la prétention d'être autre chose que l'expression de la conviction d'un homme honnête et indépendant qui, libéré de tout préjugé de classe et de nationalisme, ne désire pas autre chose que le bien de l'humanité. »

Selon ma conviction, le caractère de cette crise ressemble d'autant moins à celui des crises antérieures qu'elle repose sur des circonstances de nature toute nouvelle, qui sont la conséquence du progrès rapide des méthodes de production forcée : pour produire la totalité des produits de consommation nécessaires à l'existence, ce n'est plus qu'une fraction de la main-d'oeuvre disponible qui est indispensable.

 

Ce fait entraîne nécessairement, dans une économie entièrement libre, du chômage. Pour des raisons que je n'ai pas à analyser ici, la majorité des hommes est obligée, sous le régime de liberté économique, de travailler pour un salaire journalier correspondant au minimum d'existence. De deux fabricants de la même catégorie de marchandises, celui qui, à conditions égales par ailleurs, est en mesure de produire cette marchandise à meilleur marché est par conséquent celui qui occupe le moins de main-d'oeuvre, c'est-à-dire qui fait travailler l'ouvrier individuel aussi longtemps et aussi intensivement que la constitution naturelle de l'homme le permet.

 

Mais il en résulte nécessairement, dans l'état actuel des méthodes de travail, qu'une fraction seulement de la main-d'oeuvre peut trouver à s'employer, et pendant que cette fraction se trouve déraisonnablement surmenée, le reste se trouve automatiquement écarté du processus de la production. L'écoulement des marchandises et les profits diminuent ; les entreprises échouent financièrement. Il s'ensuit une nouvelle aggravation du chômage, une décroissance de la confiance dans les entreprises et par conséquent aussi du concours apporté par le public aux banques servant d'intermédiaires, finalement, une cessation de paiement des banques provoquée par le soudain retrait des dépôts et une stagnation complète de l'économie.

On a essayé d'attribuer encore d'autres causes à la crise ; nous allons nous en occuper.

 

La surproduction. Ici, il faut distinguer entre deux choses, savoir : la surproduction proprement dite et la surproduction apparente. Par surproduction proprement dite, j'entends une production qui est si élevée qu'elle dépasse les besoins : ceci a peut-être lieu actuellement pour les automobiles et le blé aux États-Unis, bien que même ce soit douteux.

 

La plupart du temps, on entend par surproduction l'état dans lequel la production d'une catégorie de marchandises est supérieure à ce qui peut en être vendu dans les circonstances régnantes, bien que les produits fassent défaut chez les consommateurs : c'est ce que j'appelle la surproduction apparente.

 

Dans ce cas, ce n'est pas le besoin qui fait défaut, c'est le pouvoir d'achat des consommateurs. Mais cette surproduction apparente n'est qu'une autre expression de la crise et ne peut pas par conséquent servir à l'expliquer lorsque l'on veut rendre la surproduction responsable de la crise actuelle, on fait donc une pétition de principes.

 

Les réparations. L'obligation de fournir des paiements de réparation accable les débiteurs ainsi que leur économie, force ces pays à faire du

« dumping » dans l'exportation, et porte aussi par conséquent du tort aux pays créanciers. Ceci n'est pas contestable. Mais l'apparition de la crise dans un pays protégé par de hautes barrières douanières comme les États-Unis montre que la cause principale de la crise ne peut pas être là. Et même la raréfaction de l'or dans les pays débiteurs, due aux réparations, peut tout au plus servir d'argument pour faire supprimer ces paiements, mais non pas d'explication de la crise mondiale.


« Selon ma conviction, le caractère de cette crise ressemble d'autant moins à celui des crises antérieures qu'elle repose sur des circonstances de nature toute nouvelle, qui sont la conséquence du progrès rapide des méthodes de production forcée. »

« Pour moi [...] la cause principale de la misère actuelle, c'est ce même progrès technique, qui serait lui-même appelé à supprimer une grande partie du travail des hommes nécessaire à leur entretien. »

L'établissement de nombreuses barrières douanières nouvelles. L'accroissement des charges improductives dues à la fabrication d'armements. L'insécurité politique due au danger de guerre latent. Tout cela fait empirer sérieusement la situation de l'Europe, sans toucher essentiellement l'Amérique ; l'apparition de la crise en Amérique, prouve donc que ce ne sont pas les causes les plus importantes de la crise.

 

Faillite de puissances comme la Chine et la Russie. Ce préjudice causé à l'économie mondiale ne peut pas se faire sentir beaucoup en Amérique, et ne peut pas non plus, par conséquent, être la cause principale de la crise.

 

Ascension économique des classes inférieures depuis la guerre. Au cas où ce facteur existerait réellement, il ne pourrait que produire un resserrement des marchandises et non pas une pléthore d'offres. Je ne veux pas lasser le lecteur par l'énumération d'autres arguments qui, j'en suis convaincu, ne constituent pas l'essence de la chose.

 

Pour moi, voici la vraie raison : la cause principale de la misère actuelle, c'est ce même progrès technique, qui serait lui-même appelé à supprimer une grande partie du travail des hommes nécessaire à leur entretien.

 

Il y a par suite des critiques qui veulent, le plus sérieusement du monde, interdire tout progrès technique ultérieur ! C'est un non-sens évident. Mais alors, comment peut-on sortir de notre dilemme. par une voie plus raisonnable ?

Si, par un moyen quelconque, on réussissait à empêcher que la puissance d'achat de la masse descende en dessous d'un niveau déterminé minimum (évalué en valeur de marchandises), des engorgements de la circulation économique de la nature de ceux que nous voyons se produire actuellement deviendraient impossibles.

 

La méthode logiquement la plus simple, mais aussi la plus risquée, pour réaliser cet état de choses, c'est l'économie complètement dirigée, la production et la répartition des réduits de consommation importante exécutées par les soins de la communauté. C'est, en somme, ce qui est tenté aujourd'hui en Russie, et il est très important de savoir ce que donnera cet essai violent.

 

Ce serait pure présomption que de vouloir prophétiser. Mais, dans un tel système, est-il possible d'obtenir une production aussi économique que dans un système qui laisse plus de liberté à l'initiative des individus ?

 

En outre, un système de cette nature peut-il se maintenir sans la terreur exercée jusqu'à présent, à laquelle aucun de nos hommes à tendances " occidentales " ne consentirait à se voir exposé ? Un système économique aussi rigide et centralisé n'a-t-il pas tendance à arrêter des nouveautés avantageuses et à conduire à l'économie protégée ? Mais il faut bien se garder de laisser ces objections devenir des idées préconçues, sous peine de barrer la route à tout jugement objectif.


« Il y a par suite des critiques qui veulent, le plus sérieusement du monde, interdire tout progrès technique ultérieur ! C'est un non-sens évident. Mais alors, comment peut-on sortir de notre dilemme. par une voie plus raisonnable ? »

« Il faut, par des dispositions légales, réduire, dans les branches individuelles de production, la durée de la semaine ouvrable, de telle manière que le chômage soit systématiquement écarté ; avec cela, il faut prendre soin d'établir des salaires minima, de telle sorte que la puissance d'achat des salariés corresponde à la production. »

Personnellement, je crois qu'en général il faut donner la préférence aux méthodes qui respectent les traditions et les habitudes au point qu'il n'y ait pas d'obstacle entre elles et le but que l'on poursuit. Je crois aussi que le passage rapide de la direction de la production entre les mains de la communauté n'est pas avantageux pour la production ; il faut laisser à l'initiative privée son champ d'action, dans la mesure où, sous forme de cartel, elle n'a pas été mise à l'écart par l'économie elle-même.

 

Mais, en tout cas, dans deux domaines, des limitations à la liberté d'économie sont nécessaires. Il faut, par des dispositions légales, réduire, dans les branches individuelles de production, la durée de la semaine ouvrable, de telle manière que le chômage soit systématiquement écarté ; avec cela, il faut prendre soin d'établir des salaires minima, de telle sorte que la puissance d'achat des salariés corresponde à la production.

En outre, dans les branches qui par l'organisation des producteurs ont obtenu le caractère du monopole, l'établissement des prix devrait être contrôlé par l'État afin de maintenir les constitutions de capitaux dans des limites raisonnables et d'empêcher un étranglement artificiel de la production et de la consommation de se produire.

 

De cette manière, il serait peut-être possible de ramener l'équilibre entre la production et la consommation sans limiter trop fortement l'initiative privée et, en même temps, de supprimer la domination intolérable du possesseur des moyens de production (terrain, machines) sur les salariés (pris dans l'acception la plus large du terme).

 

 

 

Albert Einstein, Comment je vois le monde, 1934

 


Réflexions sur la crise économique A. Einstein 1934

Pour aller plus loin ...

Einstein: réflexions sur la crise économique
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