sam.

10

mai

2014

Europe : les Etats désunis (Coralie Delaume)

Le premier livre de la blogueuse Coralie Delaume, habituelle taulière de l’arène nue, était attendu avec impatience et avec une certaine curiosité. D’autant plus que le sujet était particulièrement bien ciblé avec l’analyse de la construction européenne. Autant le dire d’emblée, on retrouve parfaitement dans ce livre le style « Coralie Delaume » avec un ton mêlé d’humour (dont un savoureux « le jacquattalisme n’est pas un humanisme »), de pédagogie et de précision. Il constitue un excellent résumé de l’histoire de l’UE et de ses dérives, qui expliquent en grande partie ses dysfonctionnements actuels.

 

« L’intérêt du livre est qu’il se propose d’expliquer les raisons ayant abouti à un tel objet non identifié, apolitique et non-historique. »

Le caractère technocratique et anti-démocratique de Bruxelles fait l’objet d’un consensus assez large au moins parmi les détracteurs de l’UE. L’intérêt du livre est qu’il se propose d’expliquer les raisons ayant abouti à un tel objet non identifié, apolitique et non-historique.

 

Au sortir de deux guerres mondiales, l’Europe se retrouve face à un bilan désastreux qui a conduit ses nations à se déchirer et à se détruire. Il s’agissait de trouver des coupables. Ce sera les nations. Pour les neutraliser, les technocrates décident de leur enlever leur histoire, coupable d’entretenir les rivalités, et leurs moyens d’action politique, qui restent une façon de faire la guerre.

 

De la sorte l’Europe s’oriente vers une ère technocratique en oubliant l’idéal démocratique qui place en situation de mort clinique la démocratie. Les nations sont bafouées alors qu’elles restent le lieu d’exercice de la démocratie. Qu’importe les pères fondateurs de l’Europe, Jean Monnet en tête, s’accrochent désespérément à l’idée que l’Europe serait la paix sans réaliser que cette dernière allait devenir une Europe hors-sol.

 

Ce nouveau fonctionnement nécessite l’établissement de nouvelles structures au niveau politique, économique et juridique. La méthode de Jean Monnet est à nouveau critiquée tout comme son admiration et son attirance pour le monde anglo-saxon et notamment américain. Pour Coralie Delaume, Jean Monnet est l’anti-De Gaulle par excellence. L’attaque est dure mais particulièrement bien trouvée. Il est l’inspirateur du discours que l’on entend chaque jour chez les « euro-béats ». La France est trop petite, les nations européennes trop étroites. Sans union point de salut. Nous ne sommes rien dans le monde.

 

Cette haine de le France est en réalité une haine des souverainetés nationales. Jean Monnet veut « remplacer les rivalités nationales par une union de peuples dans la liberté et la souveraineté ». C’est la raison pour laquelle Jean Monnet appuiera la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA). Et déjà deux faiblesses apparaissaient dans la carapace : le tropisme atlantique et le fonctionnement technocratique.

 

En 1957, la Communauté économique européenne est créée. Et le pouvoir technocratique cherche à accroître de plus en plus son influence au détriment de la souveraineté des peuples et donc de la démocratie. Peu importe, l’économie d’abord la politique finira bien par suivre, entend-on alors régulièrement dans les discours.

 

Difficile cependant de masquer le fait que la Commission Européenne, organe exécutif non-élu, dispose du monopole de l’initiative législative. Certes le Parlement européen, seule institution européenne élue par les peuples, a pu dernièrement voir son rôle passer d’un rôle purement consultatif à un rôle lui permettant de valider les directives voire de les empêcher, mais il n’a toujours pas la capacité de les initier.

 

De même la Commission Européenne conserve une primauté sur le Conseil qui est pourtant composé de membres de gouvernements nationaux.

« Cette privation de la politique budgétaire des Etats se couple avec la privation de la politique monétaire consécutive à l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. Le coût du travail apparait alors comme l’ultime variable d’ajustement. »

Ce pouvoir anti-démocratique de la Commission Européenne pose problème dans la mesure où elle en profite pour réaliser des avancées particulièrement néfastes comme lorsqu’elle négocie un traité de libre-échange avec les Etats-Unis ou lorsqu’elle obtient le droit de mettre les budgets des Etats sous tutelle.

 

Cette privation de la politique budgétaire des Etats se couple avec la privation de la politique monétaire consécutive à l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. Le coût du travail apparait alors comme l’ultime variable d’ajustement.

 

Le retour historique réalisé par Coralie Delaume sur la mise en place de la Banque Centrale Européenne et de l’euro est très intéressant. Elle nous rappelle les craintes françaises à la suite de la réunification allemande sur le risque d’une Allemagne surpuissante. Les Français ont alors fait tout leur possible pour obtenir l’équivalent de ce qui était considérée comme l’arme absolue de notre voisin d’outre-rhin : le Deutschemark. L’euro a ainsi été obtenu de haute lutte. Il deviendra par la suite le pâle symbole d’un fédéralisme européen dont il est la seule avancée.

 

Pour parvenir à la mise en place de cette monnaie unique, les Français ont dû au préalable adopté le traité de Maastricht, qui congédie la politique au profit de la technique tout en accélérant la conformation de l’Europe aux principes de la mondialisation libérale. L’euro et la mondialisation libérale constituent les deux principales faiblesses de l’UE, qui ne va pas manquer d’être frappée de plein fouet par la crise de la monnaie unique et du système économique néolibéral.

 

Pour essayer de solutionner ces deux crises, l’UE va tomber dans ce que Cédric Durand et Razmig Keucheyan nomment le « césarisme bureaucratique ». Ce concept, inspiré de la pensée de Gramsci, montre que pendant les grandes crises du capitalisme les institutions indépendantes des fluctuations de l’opinion publique se renforcent. C’est exactement ce qu’il va se passer avec la montée en puissance de la BCE pendant la crise de l’euro et des dettes souveraines, où le gouverneur de la BCE, Mario Draghi, sera l’homme européen le plus écouté des marchés.

 

Après avoir abordé l’économicisme de l’UE, le livre évoque ensuite le juridisme de l’Europe. L’analyse débute sur le paradoxe que constitue la multiplication des règles qui fleurissent en UE alors que cette dernière n’est pas un Etat et qu’elle ne possède pas d’arsenal législatif et règlementaire nécessaire à son fonctionnement. En effet, l’UE ne possède ni constitution d’institutions adéquates. Il faudrait au moins qu’elle dispose d’un véritable parlement et d’un organe exécutif crédible. Le problème est que pour disposer d’un tel arsenal, il faut se baser sur un Etat véritablement fondé, ce qui n’est pas le cas de l’Europe qui contient une trop grande diversité de peuples qui sont rétifs à ce projet.

 

Au niveau national, les nombreux traités adoptés en Europe nécessitent des réaménagements constitutionnels. Un parallèle est effectué entre les scores réalisés au niveau des parlementaires pour les lois constitutionnelles préparant les ratifications de Maastricht et du traité constitutionnel européen en comparaison des scores réalisés lors des référendums. En 92, la loi constitutionnelle préparant la ratification de Maastricht est adoptée par le parlement réuni en congrès à 592 voix contre 73 alors que les Français ne votent « Oui » à Maastricht qu’à 51,04 %. Pour le projet de constitution pour l’Europe de 2005, les parlementaires l’adoptent à 92 % alors que les Français le rejetteront à 54,67 %. Vous avez dit déconnectés ?


Coralie Delaume
Coralie Delaume

« Le Front National récupère les bastions abandonnés par les autres partis. Il ajoute une tonalité républicaine à son discours historiquement identitaire. Il s’approprie des sujets tels que l’école, la laïcité ou la souveraineté nationale et cherche à se donner un look basé sur du « gaullisme social ». »

Coralie Delaume nous offre ensuite une analyse très pertinente du rôle de la cour de justice de l’union européenne (CJUE). Elle montre notamment que c’est cette cour de justice européenne qui a décidé seule de la primauté du droit communautaire sur les droits nationaux grâce à des prérogatives qu’elle s’est elle-même attribuée. La CJUE s’est ensuite autorisée à produire des règles qui lui ont permis d’auto-justifier son existence, puisque le fatras juridique qui en résultait avait besoin d’une juridiction dédiée. Et l’importance de cette institution est grandissante, puisque ses jurisprudences constituent une partie non négligeable du droit communautaire. De plus les spécialistes en droit européen estime que le Cour de Justice de l’UE a une attitude « finaliste » ou « théologique » c'est-à-dire qu’elle ne se contente pas d’appliquer le droit, elle l’interprète en fonction des fins qu’elle poursuit. Pour illustrer ses propos, l’auteure se base sur les deux arrêts fondateurs de la Cour que sont : Van Gend en Loos de 1963 et Costa contre ENEL de 1964.

 

L’arrêt Van Gend en Loos reconnaît la faculté d’un justiciable d’invoquer devant une juridiction nationale une disposition européenne. Il considère ainsi que le droit européen a un effet direct sur les citoyens de chaque pays. Un nouvel ordre juridique est alors créé au grand bénéfice de la cour de justice de l’UE. L’arrêt Costa contre ENEL, quant à lui, instaure la prééminence du droit communautaire sur les droits nationaux.

 

Au moment de conclure la première partie de son ouvrage, Coralie Delaume envoie une pique acérée à la CJUE, en expliquant que la seule chose que cette dernière ne semble pas respecter est la souveraineté des Nations qui composent l’UE et le maintien de la capacité des peuples à choisir leur propre destin. Ces droits ne sont pas suffisamment « fondamentaux » de plus ils sont voués à disparaître : c’est le sens de l’histoire. Vous n’aviez pas compris ? Il n’y a pas d’alternative.

 

La seconde partie, qui analyse le fonctionnement politique de l’UE et les relations entre états en son sein, est également très intéressantes. Le rôle de l’Allemagne est notamment pointé du doigt en remettant en cause son côté « premier de la classe » et en appuyant surtout sur son rôle de « passager clandestin » notamment en raison de sa modération salariale excessive et de ses fameux jobs à 1 euro.

 

Son hégémonie sur l’UE est également critiquée tout comme sa volonté de transformer l’UE en une Europe fonctionnant sur le modèle allemand sans vouloir prendre le leadership européen. Son obsession à vouloir conserver un euro fort qui ne convient qu’à elle seule et à quelques pays satellites est largement critiquée.

 

Coralie Delaume va également à l’encontre de l’assertion selon laquelle, l’Allemagne responsable paierait pour les pays plus dispendieux. Elle s’est certes portée garante des dettes de certains pays membres mais pour le moment, l’Allemagne n’a rien payé. Par contre, elle n’a pas omis de demander aux pays endettés de lourds sacrifices sociaux et humains.

 

Dans le reste de l’Europe, notamment au sud, de nombreux pays rencontrent de fortes difficultés économiques, notamment liées à la cherté de l’euro qui pénalisent leurs exportations et au refus de la BCE de prêter directement aux Etats, ce qui empêche des refinancements à des niveaux acceptables. A l’arrivée, on aboutit non pas à un Europe de la paix mais à une Europe où les tensions entre pays membres réapparaissent au grand jour.

Nous arrivons ensuite à ce qui est peut être la partie la plus intéressante du livre puisqu’elle aborde la montée des populismes en Europe et notamment celle du Front National en France. Il s’agit à la fois d’un excellent constat et d’un parfait résumé du livre. Si historiquement, la montée des parties populistes est importante dans les périodes de crise économique, on ne saurait expliquer la montée du Front National uniquement par cet aspect.

 

A cette crise économique s’ajoute également une crise politique. Les citoyens ne supportent plus le système politique actuel qui ne fonctionne plus. Ils ne supportent plus l’amorphisme de la plupart des partis politiques qui indiquent qu’il n’y a pas d’alternative.

 

Le choix d’une Europe bâtie sur la concurrence libre et non faussée et sur la libre circulation des capitaux et des marchandises offre l’UE à la prédation des marchés, que les Français ne supportent plus. L’euro trop cher et inadapté à de nombreux pays doit également être remis en question. Sa sortie ne doit plus être considérée comme une catastrophe nucléaire mais comme une option économique.

 

Le Front National profite ainsi du discrédit porté sur une classe politique incapable de tenir ses promesses ni de représenter le peuple. Les gouvernements apparaissent soumis à Bruxelles et incapables de réduire le chômage. Le parlement représente plus Bruxelles que le peuple comme le prouve son enterrement du « non » au traité constitutionnel européen.

 

Les oppositions entre les partis de gouvernement apparaissent de moins en moins évidentes aux yeux des citoyens. Les divergences sociétales peinent de plus en plus à masquer le consensus sur l’UE et sur la politique économique. Le Font National ne manque pas de pointer cette réalité avec son slogan « UMPS ».

 

Le sociologue Sylvain Crépon, qui a étudié le nouveau Front National, indique que les militants du FN sont à la recherche de simplicité. Peut-on les blâmer ? Les propositions du FN sont simples et font facilement mouche au sein de l’électorat. Ils s’opposent à la complexité de fonctionnement de l’UE qui ne réserve l’étude de certaines questions qu’à une minorité d’experts.

 

Le Front National récupère les bastions abandonnés par les autres partis. Il ajoute une tonalité républicaine à son discours historiquement identitaire. Il s’approprie des sujets tels que l’école, la laïcité ou la souveraineté nationale et cherche à se donner un look basé sur du « gaullisme social ».

 

Coralie Delaume cite Laurent Bouvet et son livre Le sens du Peuple. Dans cet ouvrage, il indique que la classe politique actuelle a laissé tomber 3 représentations possibles du peuple. La représentation sociale a été abandonnée au nom d’une Europe néolibérale qui n’apporte qu’austérité et chômage. La représentation démocratique a été abandonnée au profit d’un fonctionnement technocratique de l’UE. La représentation nationale a été abandonnée avec la suppression de la souveraineté des Etats.

 

Pour les autres partis il est donc urgent de réagir, car comme le remarque justement Coralie Delaume, les bonnes idées finissent toujours par être pillées par le FN, qui commence déjà par évoquer une sortie concertée de l’euro et à s’interroger sur l’opportunité d’une monnaie commune. Espérons, sans trop y croire, que la réaction sera rapide, mais en tout cas le livre de Coralie Delaume, Europe : les Etats désunis, sonne comme un magnifique avertissement.


Mathieu Bigay

Pour aller plus loin...

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Commentaires : 2
  • #1

    Antoine Lamnège (dimanche, 11 mai 2014 19:18)

    une interview audio de Coralie Delaume est disponible ici : très instructive !
    http://ilfautledire.fr/

  • #2

    marc D* (lundi, 12 mai 2014 12:15)

    je l'ai lu. Et je le conseille.