sam.

17

mai

2014

La nature est un champ de bataille (Razmig Keucheyan)

Selon le sociologue Razmig Keucheyan, il existe des inégalités environnementales c'est-à-dire que les différentes catégories sociales ne sont pas égales devant la crise environnementale. La conception des inégalités qui se basait essentiellement sur les inégalités de classe, les inégalités ethnoraciales et les inégalités de genre doit évoluer pour intégrer une 4e dimension considérant les inégalités devant la crise environnementale.

 

Le capitalisme industriel est la principale cause de la crise environnementale car il est à la fois productiviste, prédateur et basé sur les énergies fossiles. Mais le capitalisme est aussi en permanence en train de tirer profit de la crise environnementale notamment via la financiarisation de la nature. Cependant le rapport entre le capitalisme et l’environnement n’est jamais direct puisqu’il existe un intermédiaire entre les deux qui est l’Etat. En effet, c’est l’Etat qui met au service du capitalisme et du marché de nouvelles ressources naturelles.

 

« Statistiquement, plus on est pauvre et plus on a de risques de subir les effets toxiques de la crise environnementale. »

« Le capitalisme génère des crises mais il produit également des solutions à la crise de son point de vue. »

Inégalités environnementales

 

La prise de conscience des inégalités environnementales prend sa source aux Etats-Unis. En 1978 à proximité d’une ville de Caroline du Nord, une entreprise entrepose illégalement des déchets toxiques. En 1982 l’Etat de Caroline du Nord décide d’établir une décharge municipale dans cette zone. Les habitants se mobilisent et attaquent l’Etat de Caroline du Nord en justice. En 1984 ils sont déboutés.

 

Pourtant ces déchets posent problème puisqu’ils sont cancérigènes. Les opposants à l’établissement de cette décharge affirment que l’Etat a choisi d’implanter cette décharge dans cette zone car elle est composée de pauvres et de noirs. Les militants finissent par soutenir que depuis la création des Etats-Unis, l’Etat fédéral favorise les catégories supérieures, souvent blanches, au détriment des pauvres et des minorités ethniques. Ainsi l’Etat a tendance à se montrer moins répressif contre l’étalage des déchets toxiques dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches.

 

A l’arrivée cet évènement va créer un mouvement qui va commencer à mettre en relation les questions sociales et les questions environnementales. Le capitalisme et la logique du marché génèrent des inégalités entre individus et entre groupes d’individus. Marx disait « le capitalisme est un rapport social », ce qui génère donc des inégalités. Parfois c’est l’Etat qui provoque ces inégalités et parfois c’est le marché. L’important est de comprendre comment sont imbriqués l’Etat, le marché et l’environnement.

 

Statistiquement, plus on est pauvre et plus on a de risques de subir les effets toxiques de la crise environnementale. Bien sûr ce n’est pas toujours le cas. Les élites vivant en centre ville subissent par exemple les pollutions liées à la circulation des voitures.

 

Les inégalités environnementales peuvent être liées aux services publics de l’environnement que sont les ressources naturelles essentielles pour la survie comme l’eau par exemple. La crise grecque correspond à une illustration pertinente de ce phénomène. Ainsi pour chauffer un appartement moyen d’Athènes 1000 euros sont nécessaires contre 200 euros pour le chauffage au bois. En conséquence, on a assisté à une accélération de la déforestation liée à la forte augmentation des coupes illégales. Cette déforestation a été favorisée par la baisse drastique du nombre de gardes forestiers liée à l’austérité imposée par la Troïka. De plus la pollution liée à un surplus de chauffage au bois a largement progressé en Grèce. La crise économique est donc à l’origine de la crise environnementale.

 

En France, une étude de l’INSEE a montré que seulement 30 % des habitants des zones urbaines sensibles (ZUS) étaient satisfaits des espaces verts mis à leur disposition contre 60 % pour l’ensemble des Français. Cela met en exergue une inégalité vis-à-vis des biens secondaires. Ainsi plus une ville est riche et plus elle peut construire d’espaces verts.

 

Mais on trouve également des inégalités vis-à-vis des risques naturels et industriels. Par exemple, lors de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, les logements les plus largement touchés ont été les bâtiments à proximité  de l’usine qui étaient essentiellement des HLM avec une part importante d’immigrés.

 

La question de la dette écologique se pose également. L’occident s’est développé en saccageant les pays du sud ce qui constitue une dette.

Financiarisation de la nature

 

Le capitalisme génère des crises mais il produit également des solutions à la crise de son point de vue. L’une de ces solutions est la financiarisation de la nature qui lui permet de tirer profit de la crise environnementale. L’économiste italien Giovanni Arrighi  disait que dans toutes  les périodes de développement connu par le capitalisme au cours de l’histoire, deux phases sont observées. La première correspond au développement de l’économie réelle. La seconde au développement de l’économie financière.

 

Le passage  entre ces deux phases s’effectue au moment du déclin du taux de profit dans l’économie réelle. C’est à ce moment-là que l’économie se financiarise. On développe alors le profit avec le capital fictif c'est-à-dire avec la finance, le crédit et la spéculation. La financiarisation de la nature est une conséquence de cette tendance.

On en arrive donc à la finance verte avec les marchés « carbone », les dérivés sur le climat, les obligations catastrophes. Ces dernières correspondent à des obligations qui portent sur des catastrophes naturelles qui pourraient survenir dans la nature. Cela concerne des catastrophes naturelles qui ne sont dont pas encore survenues mais qui si elles surviennent provoqueraient des dégâts économiques gigantesques. Le but est donc de diversifier un risque global.

 

Ces produits sont apparus au début des années 90 c'est-à-dire au moment où les catastrophes naturelles ont commencé à devenir de plus en violentes et de plus en plus fréquentes. Surtout les coûts économiques ont explosé à cause du développement économique, du développement démographique et du changement climatique. Le capitalisme a donc été amené à innover et à créer ces obligations catastrophes.

 

En pratique, une institution va vendre à des investisseurs des obligations qui vont être crées et commercialisées par des banques d’investissement. Si la catastrophe survient, les investisseurs perdent leur argent, qui va permettre de financer les dégâts causés par la catastrophe naturelle. Dans le cas inverse, les investisseurs recueille un substantiel bénéfice sur leur capital. Actuellement les obligations catastrophes sont en plein boom car elles sont décorellées des autres valeurs financières et sont peu volatiles.

 

Toujours dans les produits issus de la financiarisation de la nature, on trouve les dérivés climatiques. Ces derniers ne portent pas sur des catastrophes naturelles mais sur le temps qu’il fait. Le marché est considérable puisque l’on considère que près de 25 % du PIB des pays développés est susceptible de subir l’impact des variations climatiques. Il s’agit par exemple du secteur du tourisme, de l’agriculture, des évènements sportifs ou des parcs d’attractions. Les dérivés climatiques permettent ainsi de se prémunir contre les risques liés aux conséquences des aléas climatiques.

 

La conclusion de Razmig Keucheyan indique qu’en travaillant sur cette question, il s’est aperçu que la crise environnementale amenait des problématiques nouvelles mais que le capitalisme s’emparait de cette question pour mettre en exergue de nouvelles inégalités. La nature est donc bien un champ de bataille entre différentes classes.

 

 

Mathieu Bigay


NB: Cet article fait suite à la conférence de Razmig Keucheyan à Clermont-Ferrand le 15 mai 2014

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