dim.

18

mai

2014

Herbert Simon décrit comment les néo-classiques ont gagné

Psychologue, Sociologue et Economiste américain, Herbert Simon (1916-2001), reçoit le prix Nobel d'économie en 1978 pour ses travaux sur la réalité pratique de la décision dans les administrations (privées ou publiques). Malgré leur grande complexité formelle, dit-il dans sa conférence, les théories néo-classiques de la décision se basent sur des hypothèses absurdes et totalement irréalistes de la rationalité des agents. La théorie des anticipations rationnelles en particulier, à la base du monétarisme réintroduit par Friedman, n'a en fait aucune base théorique solide, car les décideurs, confrontés à un monde complexe, contraints par le temps et leurs connaissances, agissent avec une rationalité limitée. Malgré les avancées de cette théorie (qui connaît un grand renouveau aujourd'hui), c'est pourtant les thèses néo-classiques qui s'imposent après la Seconde Guerre Mondiale, et Herbert Simon nous explique pourquoi.

« Pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, un grand nombre d'économistes académiques furent exposés directement à la vie des affaires, et eurent des opportunités plus ou moins étendues d'observer comment les décisions étaient réellement prises dans les organisations des entreprises.»

« La profession économique [...] a semblé parfois incapable de répartir son attention de façon équilibrée entre la théorie néo-classique, la macro-économétrie, et la théorie descriptive de la décision. »

En jetant un regard vers la fin des années 50, il n'aurait pas été déraisonnable de prédire que les théories de la rationalité limité trouveraient bientôt une large place dans la pensée économique mainstream. Des progrès substantiels avaient été faits pour élaborer ces théories avec une structure formelle, et une batterie croissante de preuves empiriques montraient qu'elle fournissaient une image véridique de la prise de décision dans les organisations d'entreprises, davantage que ne le faisaient les concepts classiques de la rationalité parfaite.

 

Mais l'Histoire n'a pas suivi un cours aussi simple, même si beaucoup d'aspects de l'esprit du temps inclinaient dans cette direction. Pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, un grand nombre d'économistes académiques furent exposés directement à la vie des affaires, et eurent des opportunités plus ou moins étendues d'observer comment les décisions étaient réellement prises dans les organisations des entreprises. De plus, ceux qui furent actifs dans le développement de la nouvelle science du management furent confrontés à la nécessité de développer des procédures de prises de décision qui pouvaient réellement être appliquées dans des situations pratiques. Ces tendances auraient sans doute du conduire à déplacer les hypothèses de base de la rationalité économique dans le sens d'un plus grand réalisme.

 

Mais ce ne sont pas les seules choses qui se passaient en économie dans l'après-guerre. Premièrement, il y avait une réaction vigoureuse qui cherchait à défendre la théorie classique contre le behavioralisme sur des terrains méthodologiques. 

Deuxièmement, la diffusion rapide de la connaissance et de la compétence mathématique dans la profession économique permit à la théorie classique, particulièrement quand elle était combinée avec la théorie statistique de la décision et avec la théorie des jeux due à von Neuman et Morgenstern, d'atteindre de nouvelles hauteurs de sophistication et d'élégance, et de s'étendre jusqu'à embrasser, quoique dans une forme hautement stylisée, certains des phénomènes de l'incertitude et de l'information imparfaite. La floraison de l'économie et de l'économétrie mathématiques ont fourni deux générations de théoriciens économistes avec un vaste jardin de problèmes techniques et formels qui ont absorbé leur énergie et évacué les rencontres avec les inélégances du monde réel.

 

Si je parle de façon assez critique de ces développements, je dois confesser que j'y ai aussi participé, que je les ai admirés, et que je serais décidément mécontent de revenir au monde pré-mathématique qu'ils ont remplacés. Ma préoccupation est que la profession économique a montré à cette occasion une de ces caractéristiques "de faire une seule chose en même temps" de la rationalité humaine, et a semblé parfois incapable de répartir son attention de façon équilibrée entre la théorie néo-classique, la macro-économétrie, et la théorie descriptive de la décision. Le résultat, c'est que l'effort de la profession n'a pas été porté sur les deux dernières, et en particulier la troisième, autant qu'on aurait pu l'attendre et l'espérer. La métropole de l'économie néo-classique est plus surpeuplée que jamais, alors que les riches terres lointaines des autres parties de l'Empire (la macroéconométrie et la théorie descriptive de la décision) sont en friche.


Herbert Simon, extrait traduit de la conférence de remise du Prix Nobel d'Economie, 8 décembre 1978.

 

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