jeu.

22

mai

2014

Albert Einstein: Communauté et personnalité

Si nous réfléchissons à notre existence et à nos efforts, nous remarquons bien vite que toutes nos actions et nos désirs sont liés à l'existence des autres hommes. Nous remarquons que selon toute notre nature nous sommes semblables aux animaux qui vivent en commun. Nous mangeons des aliments produits par d'autres hommes, nous portons des vêtements fabriqués par d'autres, nous habitons des maisons bâties par autrui. La plus grande part de ce que nous savons et croyons nous a été communiquée par d'autres hommes au moyen d'une langue que d'autres ont créée. Notre faculté de penser serait, sans la langue, bien chétive, comparable à celle des animaux supérieurs, en sorte qu'il nous faut avouer que ce que nous possédons en première ligne avant les animaux, nous le devons à notre manière de vivre en communauté. L'individu, laissé seul depuis sa naissance, resterait, dans ses pensées et ses sentiments, l'homme primitif semblable aux animaux, dans une mesure qu'il nous est difficile de nous représenter. Ce qu'est et ce que représente

l'individu, il ne l'est pas tellement en tant que créature individuelle, mais en tant que membre d'une grande société humaine qui conduit son être matériel et moral depuis la naissance jusqu'à la mort.

 

La valeur d'un homme pour sa communauté dépend avant tout de la mesure dans laquelle ses sentiments, ses pensées, ses actes sont appliqués au développement de l'existence des autres hommes.

 

Nous avons l'habitude de désigner un homme comme bon ou mauvais selon sa situation à ce point de vue. Au premier abord, les qualités sociales d'un homme semblent seules devoir déterminer le jugement que

nous portons sur lui.

 

Et, cependant, une telle conception ne serait pas exacte. On reconnaît aisément que tous les biens matériels, intellectuels et moraux que nous recevons de la société nous viennent, au cours d'innombrables générations, d'individualités créatrices. C'est un individu qui a trouvé d'un seul coup l'usage du feu, un individu qui a trouvé la culture des plantes nourricières, un individu qui a trouvé la machine à vapeur.

 

Il n'y a que l'individu isolé qui puisse penser et par conséquent, créer de nouvelles valeurs pour la société, même établir de nouvelles règles morales, d'après quoi la société se perfectionne. Sans personnalités créatrices pensant et jugeant indépendamment, le développement de la société dans le sens du progrès est aussi peu imaginable que le développement de la personnalité individuelle sans le corps nourricier de la société.

 

Une société saine est donc liée aussi bien à l'indépendance des individus qu'à leur liaison sociale intime. On a dit avec beaucoup de raison que la

civilisation greco-européano-américaine, en particulier la floraison de culture de la Renaissance italienne qui a remplacé la stagnation du moyen âge en Europe, repose surtout sur la libération et l'isolement relatif de

l'individu.

Considérons maintenant notre époque. Quel est l'état de la société, de la personnalité ? Par rapport aux temps anciens, la population des pays civilisés est extrêmement dense ; l'Europe héberge à peu près trois fois autant d'hommes qu'il y a cent ans. Mais le nombre des tempéraments de chef a diminué hors de proportion. Il n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui par leurs facultés créatrices sont connus des masses comme des personnalités. L'organisation a, dans une certaine mesure, remplacé les natures de chef, surtout dans le domaine de la technique, mais aussi, à un degré très sensible, dans le domaine scientifique.

 

La pénurie d'individualités se fait remarquer d'une façon particulièrement sensible dans le domaine artistique. La peinture et la musique ont nettement dégénéré et éveillent beaucoup moins des échos dans le peuple. En politique il manque non seulement des chefs, mais l'indépendance intellectuelle et le sentiment du droit ont profondément baissé dans la bourgeoisie.

 

L'organisation démocratique et parlementaire, qui repose sur cette indépendance, a été ébranlée dans bien des pays ; des dictatures sont nées ; elles sont supportées parce que le sentiment de la dignité et du droit de la personnalité n'est plus suffisamment vivant. Les journaux d'un pays peuvent, en deux semaines, porter la foule, peu capable de discernement, à un tel état d'exaspération et d'excitation que les hommes sont prêts à s'habiller en soldats pour tuer et se faire tuer en vue de permettre à des intéressés quelconques de réaliser leurs buts indignes.

 

Le service militaire obligatoire me paraît être le symptôme le plus honteux du manque de dignité personnelle dont notre humanité civilisée souffre aujourd'hui. Corrélativement il ne manque pas d'augures pour prophétiser la chute prochaine de notre civilisation. Je ne compte pas au nombre de ces pessimistes ; je crois au contraire à un avenir meilleur. Je voudrais expliquer brièvement ce ferme espoir.

 

A mon avis, la décadence des conditions actuelles résulte du fait que le développement de l'économie et de la technique a gravement exacerbé la lutte pour l'existence, en sorte que le libre développement des individus a subi de dures atteintes. Mais les progrès de la technique exigent de l'individu, pour satisfaire aux besoins de la totalité, de moins en moins de travail. La répartition dirigée du travail deviendra de plus en plus une nécessité impérative et cette répartition conduira à la sécurité matérielle des individus.

 

Mais cette sécurité, avec les loisirs et les forces qui resteront disponibles pour l'individu, peut être favorable au développement de la personnalité. De cette manière la société peut de nouveau s'assainir et nous voulons espérer que les historiens futurs présenteront les manifestations sociales maladives de notre temps comme des maladies infantiles d'une humanité aux puissantes aspirations, provoquées par une allure trop rapide des progrès de la civilisation.


Albert Einstein

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