sam.

24

mai

2014

Le traité transatlantique vu d'Allemagne

Poulets au chlore, privatisation de l'eau, protection des données :  le traité de libre-échange TTIP (français : TAFTA) domine le débat dans l'émission « l'Arène électorale » de la chaîne allemande ARD. Les têtes de liste Juncker et Schulz promettent de défendre les valeurs de l'Europe contre les USA. Juncker paraît plus déterminé mais parfois arrogant.

 

Par Michaël König et Matthias Kolb, traduction de Woyzeck

En arrière-plan surgissent de gros paquebots à travers l'écran, des tankers dans le sillage des bateaux pour le port de Hambourg. Devant, dans le studio TV de la chaîne NDR qui donne directement sur l'Elbe, Martin Schulz et Jean-Claude Juncker s'affrontent. Le générique de fin démarre, l'émission est terminée. Les deux têtes de listes pour les élections européennes ne se serrent pas la main, comme le font fréquemment les hommes politiques dans telles situations, comme des sportifs après un bon match nul.

 

Juncker et Schulz veulent prendre le gouvernail d'un grand rafiot, ils veulent présider la commission européenne. Juncker, l'homme politique du parti populaire européen (PPE) auquel appartiennent la CDU et la CSU allemande, Schulz, le social-démocrate. Dimanche, 410 millions d'européens ont à choisir entre les deux – et les candidats de quelques autres partis plus petits. Mais ces derniers disparaissent de la campagne électorale parce que celui-ci s'aborde pour la première fois comme un duel.

 

Juncker contre Schulz, voilà qui est vendeur pour la télévision. Début mai, ces deux-là se sont déjà affrontés face à deux présentateurs des chaînes ZDF et ORF. Cette fois-ci, les règles du jeu sont enfin plus démocratiques. 200 téléspectateurs sélectionnés pour leur représentativité sont lâchés sur Schulz et Juncker. « Réfléchissez bien qui vous souhaitez torturer » leur lance l'une des présentatrice.

 

La chaîne ARD a eu de bonnes expérience avec son émission « l'Arène électorale ». Au printemps 2013, Angela Merkel s'était trouvée dans l'embarras sur ce même plateau, peut être pour la première fois dans une campagne électorale pour des élections fédérales (cf : le débat entre Peer Steinbrück et Angela Merkel). Le sujet de l'époque : le mariage gay, sujet qui a fait bouillir les esprits. Avant les élections européennes 2014, c'est le traité de libre-échange TTIP qui agite le plus les gens, malgré la crise ukrainienne, le virage de plus en plus autoritaire de la Turquie, ou la contestation de la politique migratoire européenne, qui n'a été mentionnée que rapidement au cours de l'émission. « Le thème du TTIP est brûlant » affirme la présentatrice.

 

« On ne négocie pas sur la protection des données ».

 

Le TTIP, alias « Transatlantic Trade and Investment Partnership » déclenche pour beaucoup de citoyens de graves associations. Poulets au chlore, décisions d'arbitrage à huis clos, davantage de capitalisme. En tout, Schulz et Juncker doivent répondre à quatre reprises sur la façon dont ils entendent défendre la démocratie en Europe et les droits des citoyens. Schulz assure que l'UE ne peut conclure un accord de libre-échange avec les USA que si les standards européens dans le domaine de la protection des données et de la sécurité sociale sont écartés de la négociation. En soulignant le rôle qu'a joué le parlement européen comme chien de garde à plusieurs reprises déjà (rejet de l'accord ACTA, (accord commercial anti-contrefaçon), suspension de l'accord bancaire SWIFT), Schulz a tout à fait raison, et cela l'aide personnellement, car enfin, il préside le Parlement européen depuis bientôt deux ans. Juncker sait également à quel point le sujet du TTIP agite les gens. Il souligne : « On ne négocie pas sur la protection des données ». L'homme politique de droite est lui à vrai dire un partisan de l'accord de libre-échange, parce qu'il créerait des centaines de milliers d'emplois. Voilà ce qu'il expose dans l'émission, sans être critiqué sur ce point pour autant.

 

Il marque des points lors de sa réponse à une femme et à une grand mère de Basse-Saxe, qui se font du soucis au sujet d'une menace de « privatisation de l'approvisionnement en eau ». A cette question, le luxembourgeois répond qu'il est « très allemand ». « Je deviens presque fanatique, lorsqu'il s'agit de ce sujet. L'eau appartient à la sphère publique ». L'idée de la privatisation provient d'Amérique et c'est ainsi que Washington est la cible d'une vive critique. Juncker demande : « Les USA ne doivent pas se contenter de nous mettre sur écoute, il faut aussi qu'il nous écoutent de temps à autre. » Schulz remarque soucieux qu'il a donné l'impression que le service de renseignement américain de la NSA contrôle la politique américaine, et non l'inverse comme cela devrait être normalement le cas. Avec sa déclaration, Juncker obtient un peu d'avance : « l'Europe est le continent de la protection des données ».


Martin Schulz
Martin Schulz

A d'autres occasions, c'est le public qui demande un peu moins de protection des données, notamment lorsqu'il s'agit des chefs d'état et de gouvernement. Leur comité à l'échelle européenne, le Conseil Européen, ne devrait plus siéger à huis clos, pour être plus transparent. C'est ainsi que qu'interpelle les candidats un téléspectateur de la ville d'Essen, demandant des séances publiques de cet organe de l'UE, idéalement avec une retransmission en direct. Le présentateur demande une réponse courte. Juncker les renvoie tous les deux. Une réponse courte ? Bah ! L'Europe est ainsi compliquée nous rappelle t-il. « J'ai été de longues années durant membre du Conseil Européen, et je suis strictement contre le fait que cet organe siège publiquement » professe t-il. Pourquoi ? Les séances d'autres instances de l'UE sont bien retransmises sur Internet, mais personne ne s'y intéresse ! De plus, les hommes politiques devraient avoir la possibilité de pouvoir se parler entre eux en toute confiance. Le conservateur encoure le risque que ses points forts dans l'opinion ne soient interprétés comme de l'arrogance. Schulz ne peut pas répondre à la question en tenant compte du temps de parole. S'il négocierait volontiers avec les puissants chefs d'état et les chefs de gouvernement lors de retransmissions en direct ? La question reste ouverte. A la place, il explique à un Berlinois ce qu'il entend faire contre l'énorme « influence des lobbyistes » . Schulz renvoie au registre de transparence de surveillance des représentations d'intérêt. Le social-démocrate souhaite étendre son domaine d'application, le téléspectateur acquiesce. Un point pour Schulz, même s'il reste vague. Pendant que Juncker paraît souvent aggressif, le social-démocrate semble en partie exagérément poli. Il remercie à plusieurs reprises les téléspectateurs pour leur questions.

 

« Ca me suffit si je peux me laver»

 

Les pommes de douches sont les nouveaux concombres de l'UE, c'est-à-dire le symbole de la fureur prétendument envahissante de l'UE à réguler. Le débat télévisé de l'émission « TV-Duell » l'a déjà montré et l'émission « l'Arène électorale » sur ARD le confirme. Pour Jean-Claude Juncker, le fait que la commission européenne examine en ce moment l'introduction d'une obligation d'identification pour les équipements consommant de l'eau est un cas de non-sens bureaucratique. « Ca me suffit si je peux me laver. La façon dont l'eau arrive dans la pomme de douche m'est complètement égal » gronde t-il sous les applaudissements. Un homme un peu plus âgé a posé la question de la possibilité d'améliorer la relation entre Bruxelles et les citoyens européens. Juncker utilise la question comme une demande pour rendre des comptes, Schulz pour des mots encourageants. La plus petite instance devrait s'en soucier, déclare t-il en évoquant le cas d'une mise en concurrence à Hanovre. L'homme jette un œil perplexe au dossier – un point pour Juncker.

Jean-Claude Juncker
Jean-Claude Juncker

Ce sont précisément les populistes anti-européens comme le néerlandais Geert Wilders ou la française Marine Le Pen qui veulent profiter de la frustration généralisée des citoyens dans beaucoup de pays et qui pourraient atteindre des résultats records. Est-ce que Schulz et Juncker pourraient se faire élire président de la commission européenne par des députés du parti anglais UKIP, des partisans de Démocratie Suédoise ou du Front National français ? C'est ce qu'une femme souhaiterait savoir. Juncker se fait applaudir parce qu'il déclare en premier : « Je n'accepterai pas une telle élection car je ne me fais pas élire par des extrémistes et des racistes ». Schulz ne peut qu’acquiescer – et essayer d'encourager les allemands à se rendre aux urnes dimanche. Plus la participation électorale est élevée, plus il est difficile pour le parti d’extrême droite du NPD d'envoyer des députés à Strasbourg, puisque pour les européennes, la règle des 3% (selon laquelle seuls les partis obtenant plus de 3% au niveau national peuvent prétendre à une représentation au Bundestag) ne s'applique pas et que cela simplifie tout pour ce parti. L'argument est juste et important mais c'est Juncker qui laisse la meilleure impression.

 

 

Sur le sujet de la libre-circulation et d'une prétendue augmentation de l'immigration, sujets liés entre eux, cela devient plus difficile pour Juncker. Les personnes doivent pouvoir se déplacer librement au sein de l'UE comme auparavant, c'est un droit fondamental de l'UE. Il suffirait donc de laisser les états prendre des dispositions pour empêcher les abus, dit Juncker, relativisant beaucoup de soucis. En fin de compte, seulement 3% des européens vivent dans un état différent de leur état d'origine. Le propos est raisonnable et convient à un luxembourgeois, les habitants du Grand-Duché sont habitués à ce que des personnes en provenance d'autres états que de leur pays voisins séjournent et travaillent dans leur pays. Martin Schulz saisit ici la chance de pouvoir énerver son adversaire politique. Il souhaiterait absolument mettre en place un protocole gouvernemental qui permette de différencier la position de Juncker avec celle de la CSU allemande. Cette dernière a enflammé le débat en Allemagne cet hiver avec son slogan « celui qui triche, c'est celui qui s'envole ». Parce Juncker fait montre d'un peu d'autonomie, il reçoit les louanges empoisonnées de son adversaire : « Monsieur Juncker contredit donc la CSU, je trouve cela bien » dit Schulz. Un point d'avance pour le social-démocrate.

 

Trop peu de blagues et de vision

 

A la fin de l'émission, Juncker ne se trouve pas en pire position qu'à la fin du premier débat dans l'émission TV-Duell. Ce soir, il a l'air souvent plus déterminé que Schulz, en partie aussi plus blagueur. Lorsque la dernière personne de l'émission s'adresse à l'imagination des deux candidats, ils échouent tous les deux. « Si vous étiez Roi de l'Europe, que feriez-vous? Vous pouvez faire 3 souhaits » demande le téléspectateur. Schulz répond qu'il ferait gagner son club fétiche « Klub Rhenania Würselen » en ligue des champions, Juncker répond qu'il imposerait le luxembourgeois comme seule langue officielle de l'UE. Ils auraient également pu souhaiter la prospérité pour tous, mais pour cela il leur manque de la vision et un peu de répartie en cette fin d'émission, après une heure et quart de direct. Schulz parle encore une fois du chômage des jeunes, des banques et de la diplomatie. Juncker est lui sur la croissance et des impôts plus justes.

L'émission s'arrête ici, les deux hommes s'applaudissent mutuellement. Ils ne souhaitent pas être Rois, mais au gouvernail de l'énorme paquebot. Les élections européennes, c'est dimanche.


Pour aller plus loin ...

Paris promet des réformes
Paris promet des réformes
Travailleurs détachés
Travailleurs détachés

Écrire commentaire

Commentaires : 1
  • #1

    thewim (mardi, 27 mai 2014 08:14)

    très intéressant, d'où vient l'article ?