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mai

2014

Comment les partis établis font le lit des partis radicaux (süddeutsche Zeitung, 26 mai 2014)

Nous poursuivons notre série d'articles en provenance d'Allemagne afin de vous permettre d'avoir une bonne idée de la pensée dominante outre-rhin. Aujourd'hui, il s'agit d'un article de Stefan Ulrich du Süddeutsche Zeitung qui réagit aux résultats des élections européennes en Europe. La traduction est de Woyzeck.

 

 

Pressés par des opposants à l'UE, quelques partis se sont énervés. La CSU par exemple, ou le Parti Socialiste en France. La conséquence: le pacte social s’effrite, des radicaux comme le chef du parti UKIP Nigel Farage triomphent. Un jeune chef de gouvernement nous montre pourtant comment faire mieux.

Les loups dans les alpes françaises ont développé une nouvelle technique pour chasser leur proie. Ils encerclent les moutons à l'abri derrière leur clôture électrifiée jusqu'à ce qu'ils se mettent à  paniquer puis à s'échapper en piétinant eux-mêmes leur enclos. C'est ainsi que les loups se préparent un grand festin.

 

Les partis établis de la droite modérée et du centre-gauche se sont comportés ainsi comme des moutons lors de cette dernière campagne européenne. Pressés par les opposants à l'UE et par les populistes, ils se sont énervés. Ils ont renié leur idéal européen d’antan, ont rejeté la faute de leur mauvaise administration sur Bruxelles et ont repris les slogans des partis radicaux. Les partis bourgeois comme la CSU en Bavière se sont mobilisés contre les immigrés. Les socialistes, comme en France par exemple, ont réclamé davantage de croissance par davantage de dette, et un patriotisme économique. Mais ces partis établis se sont seulement jetés dans la gueule du loup. Les europhobes et les euro-sceptiques sont, depuis cette élection, bien repus.

 

Nous avons une autre Europe depuis dimanche dernier. De nombreux opposants radicaux sont entrés dans son parlement, qui était jusqu'à présent le miroir des mouvements pro-européens. Les électeurs ont élu députés européens des néofascistes et des radicaux de gauche grecs, des opposants à tout italiens, des nationalistes compulsifs britanniques, des vrais Finnois et des hongrois antisémites. En France, pays fondateur et colonne vertébrale de l'UE, c'est le parti d'extrême-droite de Marine Le Pen, le Front National, qui triomphe.

Le pacte social est derrière nous, place aux radicaux.

 

Ce succès paneuropéen nous montre une chose : le pacte social pour une coopération étroite dans le continent, qui a régné durant des décennies, s'est effrité. La crise économique qui dure depuis maintenant des années, un sentiment d'abandon dans un capitalisme brutal et globalisé, la peur de la criminalité et du déracinement, l'impression d'avoir été manipulé par une élite éloignée de toute réalité ont poussé des millions de citoyens européens vers ces partis radicaux. Ces derniers ont promis des solutions simples. Les immigrés, dehors. Les frontières, fermées. De l'emploi à crédit. Une dette qu'on aurait tout simplement plus besoin d'honorer. C'est gros, mais ça passe.

 

Les conséquences : beaucoup d'européens convaincus se découragent. Le déclin de l'entreprise d'unification a été prophétisé, ou du moins sa déconstruction massive. La perspective de davantage d'intégration, comme il serait par exemple nécessaire de faire dans le domaine de la politique financière ou militaire en Europe, semble remise aux calendes grecques. Quelques-uns des nouveaux députés européens pavoisent déjà, affirmant qu'ils pourraient dès à présent détruire l'Europe de l'intérieur.

« En France, pays fondateur et colonne vertébrale de l'UE, c'est le parti d'extrême-droite de Marine Le Pen, le Front National, qui triomphe. »


Nigel Farage
Nigel Farage

Victoire impressionnantes des sociaux-démocrates italiens.

 

Ce n'est pas inévitable. Car il y a des exemples qui nous montrent comment vaincre les extrémistes. Matteo Renzi nous en a donné un bon. Ce jeune chef de gouvernement italien a obtenu un résultat sensationnel avec ses sociaux-démocrates : 41% des suffrages exprimés, presque le double que son concurrent, le comique démagogue Beppe Grillo. Encore aucun parti n'avait si bien réussi dans des élections européennes que le parti social-démocrate italien ce dimanche. Et cela dans un pays en crise, qui hésite encore entre colère et désespoir.

 

Comment Renzi a t-il réussi ? Peut-on apprendre de lui ? Renzi a montré du courage. Il s'est présenté contre les euro-sceptiques et a mené une campagne électorale confiante et européenne. Il a revendiqué la monnaie commune et la discipline budgétaire qu'elle implique, et a dit aux Italiens qu'ils ne devaient pas réformer leur pays pour faire plaisir à l'Europe mais pour eux-mêmes. Renzi n'a pas imputé de quelconque faute à Bruxelles. Renzi a pris ses responsabilités. Renzi a mis en place des réformes rapides, même si c'est particulièrement difficile à Rome. Il a rajeuni la classe politique. Il a suscité l'espoir, là où il n'y en avait plus depuis longtemps. Une chose est certaine : ce jeune homme politique de Florence n'est pas un messie. Il aura encore à lutter contre de puissantes résistances. Presque la moitié des suffrages se sont exprimés en Italie pour des partis euro-sceptiques. Mais Renzi a pu stopper l'offensive de Bepe Grillo. L'Europe peut lui en être reconnaissante.

« Les dirigeants français ont flirté avec des positions euro-sceptiques, sans oser les mettre en place. Ils n'ont donc convaincus personne. C'est de cette façon que Madame Le Pen a gagné. »

Le combat européen paye

 

La France, la sœur latine de l'Italie, nous livre un contre-exemple. La situation de départ est pourtant la même qu'en Italie. Des partis sociaux-démocrates sont au pouvoir dans ces deux pays et ils sont pourchassés par des populistes. Mais le président François Hollande a pris à Paris un chemin bien différent que celui de Renzi à Rome. Il a temporisé et tergiversé, a espéré un miracle économique plutôt qu'il n'a essayé de réformer. Certains de ses socialistes ont cherché à imputer la faute de la crise à Bruxelles plutôt qu'à la politique conduite à domicile. Ils ont flirté avec des positions euro-sceptiques, sans oser les mettre en place. Ils n'ont donc convaincus personne. C'est de cette façon que Madame  Le Pen a gagné.

 

Le déroulé de cette élection dans ces deux pays nous démontre que se battre pour l'Europe est une entreprise payante. Il est possible de vaincre également avec l'Europe. Mais celui qui prend peur devant les loups, celui-là a déjà perdu d'avance.

 

 

 

 

Stefan Ulrich, traduction de Woyzeck


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Commentaires : 1
  • #1

    Antoine Lamnège (dimanche, 01 juin 2014 21:43)

    Stephan Ulrich me semble bien optimiste quant à l'Europe que nous vend monsieur Renzi... Naïf, qui sait ?