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juin

2014

« Les partis conservateurs se sont transformés en partis de la dissolution sociale... » (Marcel Gauchet)

En 2002 paraît La Démocratie contre elle-même, de Marcel Gauchet. L'auteur y analyse les bouleversements du religieux, du politique, de l'économie à notre époque ainsi que leurs conséquences, en particulier dans le court extrait qui suit, sur les partis politiques. Son analyse de la droite de gouvernement suite aux grèves de 1995 demeure d'une grande actualité.

 

         […] la marche de l'Histoire pose à la droite un problème de définition dont cette incapacitation et cette désertification pourraient n'être qu'un symptôme. La dynamique des grands intérêts économiques n'a plus rien à voir avec la conservation sociale ; elle va même directement contre. Au titre de l'ordre, de l'autorité, de la hiérarchie, de la défense antirévolutionnaire, le capitalisme pour parler vite, avait fait au total bon ménage, jusqu'à date récente, avec l'héritage des valeurs chrétiennes, l'esprit de tradition, le souci des communautés et des institutions, l'attachement à la lenteur des évolutions. C'est ce compromis historique qui se défait à l'heure de la troisième révolution industrielle et de l'évanouissement du péril communiste, en disloquant l'ancien parti de l'ordre. Sa composante économique et sa composante sociétale se dissocient. Il devient un parti du mouvement économique, et d'un mouvement qui menace la stabilité sociétale dont il était par ailleurs le chantre. La Nation n'est plus qu'un obstacle à contourner, à l'heure de la mondialisation financière et du grand marché européen. Il ne s'agit plus d’exalter l'autorité de l'Etat, mais de la faire reculer, comme il s'agit d'instiller partout la fluidité des contrats au lieu et place de la rigidité des institution et des statuts.

 

Cet esprit individualiste du droit libéral pénètre et emporte jusqu'au tabernacle de la famille traditionnelle.

 

Les partis conservateurs, en d'autres termes, et pour employer un vocabulaire qui leur était cher autrefois, se sont insensiblement transformés en partis de la « dissolution sociale ».

 

Ce qu'il s'agit prioritairement de conserver, le moteur privé du développement des richesses, détruit le reste, dont, éventuellement, une partie de leur électorat. Ils avaient pour eux de rassurer, en incarnant la continuité des temps en face des ruptures et des aventures. Ils sont devenus inquiétants, à l'instar des « rouges » et des « partageux » de jadis. Le libéralisme économique, qui constitue désormais leur seul discours possible, rélève ici ses limites. C'est un discours critique, très puissant en tant qu'instrument de dénonciation des dysfonctionnements de nos machineries administratives, mais qui ne dit rien de la direction globale du mouvement dont il se contente de proposer une formule opératoirement efficace, et qui dit moins encore les motifs substantiels de l'existence en société.

 


 

extrait du chapitre les voies secrètes de la société libérale,

pages 299, 300.

Marcel Gauchet. GALLIMARD 2002.

 

 

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Commentaires : 4
  • #1

    Jean poz (samedi, 14 juin 2014 10:56)

    Marcel Gauchet fait partie de ces penseurs qui ont évolué a partir de 2005 ; je note que si sa position sur la droite et claire dès 2002, il demeure encore assez optimiste sur la gauche à l'époque ; la suite du chapitre dont vous parlez en témoigne. En conséquence de cette évolution, je crois me souvenir qu'il a été classé parmi les nouveaux réactionnaires dans un fameux bouquin...
    Aujourd'hui il attaque clairement l'UE et son fonctionnement délirant.
    Merci pour cet extrait, ce livre m'avait passionné, je le conseille à tous.

  • #2

    Guadet (samedi, 14 juin 2014)

    Les partis politique du XXe siècle s'appuyaient tous sur une espérance de bonheur, que ce soit par la stabilité et la sécurité dans le respect des traditions ou par la promesse d'un changement vers des lendemains merveilleux.
    La disparition de cette espérance de bonheur n'est pas conjoncturelle, je pense. On a simplement supprimé l'idée de bonheur qui, par nostalgie du passé ou par attente d'un futur, empêche l'homme de s'investir totalement dans sa tâche présente de production. Marcel Aymé l'avait prophétisé au lendemain de la Libération avec son roman Uranus où un professeur, Didier, ne croit plus dans sa mission de transmission, sans rapport selon lui avec les besoins de l'époque. Il rêve de méthodes d'éducation nouvelles où seul le nouveau compterait pour l'enfant :
    "Développer en lui dès le jeune âge l'idée qu'il n'y a rien de permanent et que tout ce qui appartient au passé est chose vile et indécente (…) entraîner son esprit à suivre et à saisir simultanément plusieurs conversations, plusieurs idées et à procéder par bonds ; obliger les élèves à jouer à des jeux dont les règles se transforment sans cesse par leur soin (…) supprimer l'histoire, les cimetières, les bibliothèques"
    "(on demande alors au professeur si) ainsi rééduqués, les Français dussent être plus heureux. Question absurde et bien française, répondit Didier. L'idée de bonheur, qu'il considérait comme un ignoble suintement du passé, une fleur vénéneuse de nécropole, un abat-jour sordide et poisseux, était condamnée sans retour par sa méthode d'éducation."

  • #3

    Antoine Lamnège (samedi, 14 juin 2014 19:01)

    A propos d'éducation, que pensez vous de ceci ?
    Ne pas se limiter au "learning is fun" des dix premières secondes.
    https://www.youtube.com/watch?v=KdrXWDFULXQ

  • #4

    Guadet (dimanche, 15 juin 2014 23:04)

    @ Antoine Lamnège
    La méthode Motessori est déjà ancienne et correspond, me semble-t-il, à une époque où l'épanouissement de chaque enfant était le but de l'éducation. Aujourd'hui, ce que je ressens en aidant des enfants à faire leur devoir, c'est qu'on veut surtout en faire de bonnes machines de production. Et on ne leur donne plus du tout l'idée de bonheur ou d'épanouissement mais, dès l'école, on leur parle seulement de l'argent qu'ils auront à gagner comme rouage d'une entreprise et qui leur permettra, s'ils travaillent bien, de se payer quelques plaisirs commercialisés. Rien au-delà.