mer.

18

juin

2014

Nous sommes tous des cheminots !

Dans un pays en crise, où le taux de chômage dépasse les 10 % et où les élections européennes ont montré l’incapacité des partis dominants à capter une véritable adhésion politique notamment chez les classes populaires, nous attendons sans cesse les réactions du peuple pour sortir d’un système économique menant le pays dans l’impasse.

 

La grève SNCF en est une magnifique illustration. A la fin des années 90, l’UE a imposé à la France la séparation des activités de rail et de train de la SNCF. La gestion du réseau ferré a ainsi été donnée à une structure créée pour l’occasion, RFF,  pendant que la gestion des activités liées  aux trains a été confiée à la SNCF. Cette mesure avait été une aberration totale puisque cela correspondait à séparer une activité rentable (les trains) d’une activité non rentable (le rail). 

Dans un pays en crise, nous attendons sans cesse les réactions du peuple pour sortir d’un système économique menant le pays dans l’impasse. La grève SNCF en est une magnifique illustration. 

La séparation de la SNCF, imposée par l'UE à la France, a été une aberration puisque cela correspondait à séparer une activité rentable (les trains) d’une activité non rentable (le rail).  

En effet, l’entretien d’un réseau ferré représente un coût considérable d’autant plus que la France bénéficie d’un réseau extrêmement dense ce qui dans une situation de transition énergétique représente une chance immense.

 

 

La demande de Bruxelles  était parfaitement conforme aux préceptes néolibéraux qui consistent en pratique à privatiser les profits et à mutualiser les pertes comme nous avons pu le voir lors de la crise financière de 2008. Dans le cas de la SNCF, l’idée est exactement la même. L’entretien d’un réseau ferré ne peut être soumis à la concurrence car le coût est beaucoup trop élevé. Par contre, la privatisation du train constitue un excellent moyen de réaliser des bénéfices.

 

 

Mettons-nous bien d’accord, l’idée de service public et d’égal traitement des citoyens au sein de la République ne font pas partie du vocabulaire de Bruxelles. L’idée n’est bien évidemment pas de multiplier les connexions pour favoriser les transports entre ville moyenne afin de concurrencer réellement la route. Non, Bruxelles préfère bien sûr transformer le train en une « cash machine » sur des lignes ultra-rentables comme Paris-Lyon ou Paris-Marseille. Sur ces lignes, la concurrence sera certainement féroce et les usagers  clients pourront (peut-être) bénéficier de tarifs plus compétitifs. 

 

Premièrement cette réforme risque fortement d’accroître la fracture entre gagnants et perdants de la mondialisation, c’est-à-dire entre ceux pouvant bénéficier de trains plus réguliers à de prix plus bas contre ceux perdant purement et simplement leur liaison ferroviaire en subissant une énième perte de service public et donc de pouvoir d’achat.

L’accumulation de richesse sur les zones les plus favorisées se poursuivra donc à l’image du projet de fusion des régions. En conséquence les inégalités progresseront alors que Thomas Piketty a montré la dangerosité du niveau atteint par ces dernières. Nous avons vu dans nos précédents articles que c’est en partie là-dessus que Marine Le Pen construisait ses succès électoraux.

 

 

Mais même pour les gagnants de la mondialisation, il est probable que l’avancée ne soit pas aussi notable. En effet, le fait que les compagnies de train réalisent de juteux profits ne règlent en rien la situation de RFF qui est chargé d’assurer le maintien du réseau ferré. En effet la séparation entre la SNCF et RFF a privé ce dernier de ses principales ressources. De plus, lors de la scission de 1997, la dette de la SNCF de 20,5 milliards d’euros a été laissée à RFF afin de désendetter la SNCF sans grever le budget de l’Etat. La situation financière très précaire de RFF pose problème quant à l’entretien d’un réseau ferré très dense et nécessitant de nombreux investissements. Privé de substantielles ressources financières, RFF effectue des choix désastreux tels que la fermeture de lignes. Dans tous les cas, RFF effectue un entretien insuffisant des voies de chemin de fer qui peuvent aboutir à des catastrophes comme nous l’avons vu lors de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge qui a fait 7 morts. Le rapport de l’expert juridique indépendant Robert Hazan a ainsi souligné des problèmes d’entretien sur les voies ce qui correspond à mettre directement en cause la responsabilité de RFF. Cet exemple montre qu’il n’est donc même pas certain que les gagnants de la mondialisation bénéficient d’une telle réforme puisqu’ils risquent d’y perdre en sécurité comme l’exemple de la Grande-Bretagne l’a également montré.


Bruxelles préfère bien sûr transformer le train en une « cash machine » sur des lignes ultra-rentables comme Paris-Lyon ou Paris-Marseille.

Cette réforme risque fortement d’accroître la fracture entre gagnants et perdants de la mondialisation, c’est-à-dire entre ceux pouvant bénéficier de trains plus réguliers à de prix plus bas contre ceux perdant purement et simplement leur liaison ferroviaire.

Cette mise en perspective apparaissait importante avant d’aborder le traitement de la grève des cheminots par les médias, qui rappelons le, sont censés adoptés une certaine neutralité ou tout au moins une certaine pluralité. 

 

 

L’excellent article de Frédéric Lemaire, Grève à la SNCF : les usagers des médias pris en otage par les éditocrates, publié sur Acrimed met en avant la violence avec laquelle les médias attaquent le mouvement de grève des cheminots. La novlangue est allègrement utilisée. La grève se transforme en « grogne ». La lutte syndicale devient une  « prise en otage » des usagers dont les galères sont relayées pendant de longues minutes au détriment des raisons qui poussent les cheminots à se mettre en grève.

 

Le Monde se positionne en journal de la « raison » en affirmant qu’« il y a dans ce mouvement de grève une grande irresponsabilité de la part de syndicats qui accréditent l’idée que, décidément, ils préfèrent le conservatisme à la réforme ». L’analyse frôle le simplisme. La réforme est érigée au rang de progrès. Point barre.

 

 

Dans Le Figaro,  l’éditorialiste Yves Thréard estime que  « quelques cheminots syndiqués » bloquent la France « pour un oui ou pour un non », pour des motifs « inacceptables ». Là au moins le message est clair. Le Figaro se positionne en soutien des élites transnationales et font fi de la hausse des inégalités. A partir du moment où les 1% les plus riches s’enrichissent tout va bien et toute résistance à l’ordre établi se doit d’être écrasée. Sur son site Le Figaro va même plus loin en proposant la question « Faut-il interdire le droit de grève dans les transports publics ? » sans que cela ne choque personne.  En comparaison, Le Parisien apparaîtrait presque comme modéré avec sa question « Faut-il limiter le droit de grève ? ».

Le problème est que certains vont encore plus loin dans la surenchère du pire. Ainsi, Franz-Olivier Giesbert décrit une France « toujours à cran, éruptive, plombée par les boulets des corporatismes » avant de se demander : « n’est-il pas temps d’essayer de guérir la France sans lui demander son avis, quitte à la brutaliser un peu ? ».  Une dictature en quelque sorte ?

Le problème est que les médias ont, comme l’a indiqué Albert Einstein à propos des guerres, une telle influence sur les populations que ce discours extrémiste a tendance à se diffuser dans les discours des Français. Il est vrai que d’un point de vue individuel, il est particulièrement contraignant d’être confronté à un retard ou à une suppression de train. La concentration des Français dans des villes de plus en plus grandes et la hausse des prix des logements en centre-ville ont tendance à accroître leur dépendance aux transports. Cette dépendance agit certainement sur leur tolérance à supporter des mouvements de grève dans des emplois du temps supportant de moins en moins le moindre grain de sable.

Il est pourtant essentiel de parvenir à s’extraire de son quotidien afin d’analyser la situation avec une plus grande hauteur de vue. Et c’est  à ce moment-là qu’il sera possible de comprendre que les mouvements de grève au sein de la SNCF s’opposent à un mouvement plus global qui pressurise de plus en plus les classes moyennes et populaires au profit d’une oligarchie dont l’appétit apparaît insatiable. Thomas Piketty ne dit pas autre chose quand il affirme que les classes moyennes, qui étaient parvenues à prendre 30 % de la richesse patrimoniale au cours des 30 glorieuses, sont en train de vivre le processus inverse. En effet, les classes aisées sont sur le chemin du retour vers une époque où elles possédaient plus de 90 % des richesses et non pas 60 % comme pendant les 30 glorieuses. Nous sommes tous des cheminots.

Theux


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Commentaires : 4
  • #1

    gogi (jeudi, 19 juin 2014 12:42)

    Merci ! de souligner que le traitement médiatique du mouvement social a été intolérable,
    le journal le monde en tête, ainsi que le service public. Je n'aurais pas cru une telle manipulation possible, et ce dès le premier jour.

  • #2

    Hann (jeudi, 19 juin 2014 17:55)

    Merci. D'avoir pris le temps nécessaire pour cet éclaircissement salutaire, fusse-t-il jugé réactionnaire par Christine-Sachs-Lagarde. J'aime ce "... nous attendons sans cesse les réactions du peuple pour sortir d’un système économique menant le pays dans l’impasse". Dans ce nouveau monde auquel on aspire (moi, le Peuple aussi), le seul fait de prononcer le mot "économie", si ce n'est pas une nouvelle blague de Toto, ça sera une bonne fessée d'orties ...

  • #3

    Horror (jeudi, 19 juin 2014 18:07)

    Vous êtes drôles d'y croire.
    La CGT et SUD ne font qu'une crise d'escalade à celui qui aura la plus grosse.
    Quand aux cheminots ils ne défendent pas le service Public dont ils se tapent comme de l'an 40, ils défendent leurs petits intérêts catégoriels indûment acquis qu'ils ont peur, avec raison, de finir par perdre... comme les intermittents, comme les contrôleurs aériens... La Fin est programmé dans les derniers mois de 2017 car les français en ont soupé et le prochain Président mettra à bas, avec raison et dans un esprit de justice avec les autres français ces incongruités anti-économiques, injustes au plus haut point et plus que coûteuses.
    Le résultat si on les laisse faire sera comme le port de Marseille qui avait tout pour être un des plus grand port européen et est aujourd'hui un simple port de tourisme... et encore.
    Nous ne sommes pas tous, loin s'en faut, des cheminots.

  • #4

    maro til (samedi, 21 juin 2014 12:02)

    ah ! il est costaud lui

    "ils défendent leurs petits intérêts catégoriels" ?

    parfois c'est vrai, mais enfin, vous ne trouvez pas que beaucoup d'intérêts catégoriels se rejoignent là ?