dim.

22

juin

2014

Pierre Bourdieu invité d'Arrêt sur Images (1996)

En 1996, Daniel Schneidermann invitait le sociologue Pierre Bourdieu, lors d'une émission mémorable (en intégralité ici)...

Sur le plateau Pascale Clark, chroniqueuse, Daniel Schneidermann bien sûr, et deux gros poissons du PAF, Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand. Face à eux, Pierre Bourdieu, venu dénoncer la partialité d'un certain nombre de journalistes dans le traitement médiatique des grèves de 1995, et plus largement leur faible considération pour la parole populaire.

 

 

18 années ont passé ; le constat reste le même. La télévision n'a pas vraiment changé.

Elle s'est diversifiée, les chroniqueurs et chroniqueuses sont plus jeunes, plus cool, ils mangent ensemble sur le plateaux et débattent des affaires du monde avec un air décontracté... En réalité, qui sont ces gens ?

En qualité de quoi sont ils autorisés à parler ?

Notez le silence qui précède la réponse.

 

 

Afin d'illustrer son propos, Bourdieu prend l'exemple d'Alain Peyrefitte ; invité pour commenter les grèves, sa présence est-elle légitime ? Pourquoi a-t-on « pensé » à lui ?

Observons la réaction de Jean-Marie Cavada.

 

 

«étrange comme observation... » Vraiment ?

 

Tout au long de l'émission, le décalage entre Bourdieu et ses contradicteurs est considérable. Le premier argumente, Cavada et Durand défendent leur « honnêteté intellectuelle », leur « objectivité » ; ils ne comprennent pas... Ils sont dans leur bon droit.

Pourtant, les séquences choisies par Bourdieu afin d'illustrer son propos sont assassines. Elles condensent à peu de choses près tout ce qui fait de la télévision un média de domination économique ; les faux débats (« Minc-Attali »), l'organisation d'un plateau, la gestion du temps de paroles, le choix des invités...

Le ton plus ou moins arrogant du journaliste avec ses invités...

 

 

D'un côté, la pensée de Bourdieu, exposée de manière lente, calme, sans fioriture, pas toujours « rythmée »  ni « sexy »...

 

 

De l'autre, deux stars de la télévision, répondant au sociologue avec une grande maîtrise des codes de l'esbroufe, à renfort de longues phrases creuses, et de flatteries grossières.

 

 

Malgré un plateau hostile, Bourdieu parvient, bon an mal an, à exposer sa pensée. Au delà de son analyse des codes du langage, de sa lecture de la télévision comme instrument de pouvoir de domination que revendiquent aujourd'hui de nombreux acteurs du net (Acrimed, Arrêt sur Images, Olivier Berruyer, le Blog de Nico ou nous-même l'Espoir...), il dénonce également les contraintes internes à l'organisation télévisuelle à travers l'exemple de « la coupure pub ».

 

Un point essentiel que les chaînes d'information en continu ont violemment réactualisé : l'analyse des événements doit se faire « à chaud », et s'imbriquer entre les différentes coupures. La conséquence sur la qualité du débat, (s'il y en a un), ne peut être que son appauvrissement.

Les prémisses de la critique des médias sont là, dans cette émission. On sent que quelque chose se passe.

La mise en abîme y est d'une grande pureté. Le sociologue, venu dénoncer la télévision se retrouvant pris au piège de ce qu'il dénonce..., mis en minorité, interrompu sans cesse, laissé à la merci de beaux parleurs incapables d'argumenter...

Si l'information de masse demeure largement un instrument de domination économique et symbolique, le plus souvent au service d'intérêts privés, cette émission a marqué la vie politique de nombreux citoyens. Elle fut le déclencheur de nouvelles ambitions journalistiques qu'internet allait se charger de faire éclore.

 

Le site d'information Arrêt sur Images en est l'illustration la plus parfaite. Libérés des contraintes télévisuelles, des pressions d'audimat, conscients qu'un Bourdieu touchait juste dans ses analyses, fût-il contredit par Cavada, ou quelqu'autre de ses dizaines de clones arrogants, Daniel Schneidermann et son équipe proposent aujourd'hui une information engagée et alternative de qualité, laissant place au débat et à la critique.

Les médias de masse n'ont pas suivi le mouvement...

Les grèves de la SNCF de ce mois de juin 2014 nous rappellent que l'information est une lutte pour la défense d'intérêts contre d'autres. Ne pas l'expliquer, c'est prendre parti. Ouvrir son journal sur les trains en retard, c'est prendre parti contre la grève.

Lorsque tous les principaux journaux du pays dénoncent en chœur un mouvement social, les dés sont pipés quelque part. Lorsque le FN prend parti pour les grévistes, quelque chose ne tourne plus rond, et devrait inquiéter les chefs de rédactions...

 


 

Les citoyens qui ne s'informent pas sur Internet ont aussi le droit à une information nuancée. Acrimed notamment milite en ce sens et propose de nombreuses pistes pour une réforme de l'information. A moins d'admettre qu'il vaut meiux laisser les gens dans l'ignorance parce qu'ils sont limités... On peut toujours ensuite pester contre le vote des électeurs qui n'ont pas compris...

 

 

Antoine Lamnège

 

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Commentaires : 2
  • #1

    marie-hélène (lundi, 23 juin 2014 08:13)

    la réaction de JM Cavada est vraiment drôle, avec ce petit gloussement géné sur la fin...
    c'est bien vrai que cette émission est emblématique d'une époque qui commençait à entrevoir autre chose ; ça n'a pas marché pour tout le monde ; vive internet en fait !

  • #2

    rémi (lundi, 23 juin 2014 20:15)

    Un grand classique de la télévision ! Toujours un plaisir